Présenté comme l’un des pays les plus attractifs d’Afrique pour les investisseurs, le Rwanda met en avant la rapidité des procédures, l’ouverture aux capitaux étrangers et la stabilité de son environnement des affaires. Mais derrière cette image se dessine une réalité plus complexe. Témoignages, affaires controversées et interrogations sur la protection des entrepreneurs soulèvent une question essentielle : que risque réellement un investisseur lorsque ses intérêts se heurtent à ceux de personnes puissantes ?
Le Rwanda veut être perçu comme une terre d’opportunités. Pour attirer les investisseurs étrangers, le pays met en avant une administration moderne, des procédures rapides, une fiscalité avantageuse dans certains secteurs et une grande ouverture aux capitaux étrangers. Créer une entreprise peut se faire en ligne en quelques heures. Un investisseur étranger peut, dans de nombreux cas, détenir 100 % de son entreprise. Le pays se présente également comme l’un des plus sûrs et des plus stables du continent africain.
Sur le papier, tout semble donc réuni pour attirer les capitaux. Mais investir dans un pays ne consiste pas seulement à y créer une entreprise. La véritable question est de savoir ce qui arrive lorsque l’entreprise devient rentable, lorsque ses propriétaires deviennent riches ou lorsque leurs intérêts entrent en conflit avec ceux de personnes puissantes. C’est là que commence une autre histoire du Rwanda.
Derrière l’image d’un pays moderne et favorable aux affaires, des témoignages et plusieurs cas rapportés soulèvent des interrogations sur la sécurité réelle des investissements et sur la capacité des entrepreneurs à protéger leurs biens lorsqu’ils se retrouvent en conflit avec des personnes proches du pouvoir. Le problème, selon plusieurs analystes, ne serait donc pas la facilité d’entrer sur le marché rwandais. Le véritable problème serait de savoir si un investisseur peut y rester indépendant.
Car enregistrer une entreprise en quelques heures est une chose. Pouvoir la conserver, développer son activité et protéger son patrimoine lorsque des intérêts puissants s’y opposent en est une autre.
C’est cette différence entre la facilité de faire des affaires et la sécurité réelle des affaires que cet article se propose d’examiner.
Un pays qui sait vendre son attractivité
Le Rwanda a construit une grande partie de son image internationale autour de sa capacité à attirer les investisseurs. La loi n°006/2021 du 5 février 2021 relative à la promotion et à la facilitation des investissements prévoit plusieurs garanties destinées à rassurer les entrepreneurs. Les investisseurs étrangers peuvent notamment détenir la totalité de leur entreprise. Le capital et les actifs sont protégés par la loi, tout comme les droits de propriété intellectuelle. Des mécanismes de règlement des différends sont également prévus.
Le pays a aussi simplifié l’enregistrement des entreprises grâce à la numérisation des procédures. Le Rwanda Development Board, le RDB, joue un rôle central dans l’accompagnement des investisseurs, tandis que le Kigali International Financial Centre, le KIFC, cherche à positionner le pays comme une place financière régionale.

Le gouvernement met également en avant plusieurs secteurs prioritaires : industrie, agriculture, tourisme, énergie, technologies, transport, construction ou encore exploitation minière.
Tous ces éléments contribuent à donner du Rwanda l’image d’un pays ouvert aux affaires.
Mais une question reste entière : que se passe-t-il lorsque les garanties prévues par la loi se heurtent à la réalité du pouvoir ? C’est précisément à ce niveau que les témoignages recueillis et plusieurs affaires rapportées prennent une autre dimension.
Le Rwanda face à une contradiction
Le Rwanda veut attirer les investisseurs, mais son économie reste fragile. Le pays dépend encore fortement de l’aide extérieure et de l’endettement. Dans le même temps, les entreprises et les particuliers supportent une fiscalité importante. L’impôt sur les bénéfices des sociétés est fixé à 28 % et la TVA à 18 %. À cela s’ajoutent d’autres taxes, contributions et sollicitations.
Des contributions destinées à financer différentes initiatives sont également régulièrement demandées aux citoyens et aux entreprises. Certaines sont présentées comme des contributions sociales ou nationales ; d’autres sont perçues comme liées au soutien du parti au pouvoir, le Front patriotique rwandais (FPR). Pour les analystes qui suivent l’économie rwandaise, cette situation pose une question simple : dans un pays où les ressources restent limitées, qui bénéficie réellement de la croissance ?
C’est ici qu’apparaît l’une des principales critiques adressées au modèle rwandais : la richesse et les opportunités économiques seraient concentrées entre les mains d’un cercle restreint de personnes proches du pouvoir.
Dans ce système, la réussite économique ne garantirait pas nécessairement l’indépendance. Au contraire, plus un entrepreneur devient riche, plus il peut devenir intéressant pour ceux qui cherchent à contrôler les ressources économiques. Au Rwanda, une expression revient dans certains témoignages : « umushumba ». Le terme désigne littéralement un gardien ou un berger. Dans le contexte décrit par plusieurs personnes interrogées, il est utilisé pour parler d’un entrepreneur riche qui accepte de gérer ou de mettre ses biens au service d’une personne plus puissante, souvent des militaires haut gradés.
Selon ces témoignages, certains hommes d’affaires sont ainsi encouragés à s’associer à des personnes influentes ou à leur confier une partie de leurs activités. La question devient alors simple : que se passe-t-il lorsqu’un entrepreneur refuse ?

Quand l’indépendance économique devient un risque
C’est ici que les témoignages deviennent particulièrement préoccupants. Selon plusieurs personnes qui connaissent le fonctionnement du système rwandais, un entrepreneur peut être libre de créer son entreprise. Mais cette liberté peut devenir plus fragile lorsque son activité prend de l’ampleur et que ses intérêts commencent à croiser ceux de personnes puissantes. Le problème ne serait donc pas nécessairement l’entrée sur le marché. Le problème commencerait lorsque l’entrepreneur devient suffisamment riche pour attirer les convoitises, tout en restant suffisamment indépendant pour refuser certaines alliances.
Dans un État de droit solide, un tel conflit devrait être réglé par la justice.
Mais lorsque l’indépendance des institutions est mise en doute, l’entrepreneur peut se retrouver dans une situation beaucoup plus vulnérable. C’est ce que montrent, selon leurs proches, plusieurs histoires d’hommes d’affaires rwandais.
Des entrepreneurs qui ont payé le prix de leur indépendance
Les cas qui suivent sont souvent évoqués par des familles, des amis ou des personnes proches des victimes. Ils ne permettent pas tous d’établir une responsabilité judiciaire. Certains restent entourés de zones d’ombre. Mais leur accumulation nourrit une inquiétude : au Rwanda, que devient un entrepreneur qui refuse de se placer sous la protection d’un réseau puissant ?
Assinapol Rwigara
Le décès d’Assinapol Rwigara, père de l’ancienne candidate à la présidence Diane Rwigara, est l’un des cas qui continuent de susciter des interrogations. Les autorités ont présenté sa mort comme un accident de la circulation. Sa famille a contesté cette version.
Selon des proches, son décès aurait été lié aux difficultés qu’il rencontrait dans ses activités économiques et à ses relations avec des personnes influentes.
André Kaggwa Rwisereka
Le cas d’André Kaggwa Rwisereka est également cité dans les débats sur la sécurité des personnes indépendantes du pouvoir. Membre du Parti démocratique vert, il a été assassiné en 2010.
Des personnes de son entourage ont établi un lien entre son assassinat et ses activités politiques.
Son cas illustre surtout une réalité plus large : au Rwanda, les frontières entre indépendance politique et indépendance économique sont parfois difficiles à séparer.
Venuste Rwabukamba
Venuste Rwabukamba est également cité dans plusieurs témoignages.
Selon des personnes proches de lui, son décès aurait été lié à son refus de se soumettre à certaines exigences de personnes influentes.
Hadji Mudaheranwa : de la réussite à la ruine
L’histoire de Hadji Mudaheranwa est racontée par ses proches comme celle d’un entrepreneur qui a tout perdu. Il avait créé une entreprise de production de lait à Nyanza et était considéré comme un homme d’affaires prospère.
Selon des personnes de son entourage, il aurait refusé de laisser certains intérêts liés au pouvoir entrer dans son entreprise. C’est à partir de ce moment, selon ces témoignages, que ses difficultés auraient commencé.
Il aurait été encouragé à contracter un prêt de 60 millions de francs rwandais auprès de la Bank of Kigali. Son entreprise aurait ensuite connu de graves difficultés. L’usine aurait été fermée. Ses biens auraient été vendus aux enchères. Et l’homme d’affaires qui avait autrefois réussi à bâtir une fortune aurait finalement tout perdu. Ses proches affirment aujourd’hui qu’il vit dans une grande précarité.
Là encore, ces informations reposent sur des témoignages de l’entourage de l’intéressé, elles posent une question essentielle pour tout investisseur : que se passe-t-il lorsqu’une entreprise devient vulnérable et que son propriétaire ne dispose d’aucun réseau politique pour le protéger ?
Habimana Noël : une mort qui interroge
Le cas de Habimana Noël est encore plus récent. Sa mort a été attribuée à son épouse, Uwizeye Claire, et à Ntihabose Samuel, connu sous le nom de Kazungu, présenté comme son amant et dirigeant de Ingufu Gin Ltd. Mais des personnes proches de Habimana Noël estiment que cette version ne répond pas à toutes les questions entourant sa mort. Selon elles, deux éléments doivent notamment être examinés.
Le premier concerne sa fortune. Habimana Noël avait réussi à accumuler un patrimoine important. Selon ses proches, ses biens n’étaient pas contrôlés par des personnes liées au pouvoir.
Le second concerne des informations qu’il aurait découvertes avant sa mort. D’après des personnes de son entourage, Habimana Noël aurait eu connaissance d’une vidéo compromettante impliquant son épouse et Ntihabose Samuel. Ces mêmes sources affirment que Kazungu serait un umushumba du général James Kabarebe, c’est-à-dire une personne chargée de gérer certains intérêts économiques pour le compte d’une personnalité plus puissante. Selon cette version, la diffusion de cette vidéo, notamment par Habimana Noël lui-même, aurait pu nuire aux intérêts de la société dirigée par Kazungu et, par conséquent, aux intérêts de ceux qui se trouveraient derrière cette entreprise.
C’est dans ce contexte que des proches de Habimana Noël avancent l’hypothèse selon laquelle sa mort aurait été décidée pour empêcher la divulgation de ces informations. L’autopsie aurait conclu à une crise cardiaque. Une conclusion que, selon des informations rapportées par des proches, la famille de Habimana Noël aurait contesté en privé.
Ces affirmations sont graves et ne sont pas établies par une décision judiciaire indépendante. Elles soulèvent néanmoins une question plus large : dans un système où le pouvoir économique et le pouvoir politique sont étroitement liés, que risque celui qui détient une information compromettante sur des personnes puissantes ?

Le vrai risque pour un investisseur
C’est finalement là que se trouve le cœur du problème. Un investisseur étranger qui arrive au Rwanda peut créer son entreprise rapidement. Il peut bénéficier d’un cadre légal attractif. Il peut même, dans certains secteurs, bénéficier d’incitations fiscales. Mais ce qui compte réellement, ce n’est pas seulement la facilité d’entrer sur un marché. C’est la capacité à y rester libre.
Que se passe-t-il si l’entreprise devient très rentable ?
Que se passe-t-il si une personne proche du pouvoir souhaite entrer dans le capital ?
Que se passe-t-il si l’investisseur refuse ?
Et surtout, que se passe-t-il si un conflit éclate ?
Dans un pays où les institutions sont indépendantes, la réponse est claire : la justice tranche.
Mais lorsque la justice et les institutions sont perçues comme proches du pouvoir politique, l’investisseur peut se retrouver face à un risque beaucoup plus difficile à mesurer.
C’est pourquoi la véritable question n’est pas seulement de savoir si le Rwanda est facile pour faire des affaires. La question est de savoir si l’investisseur peut y faire des affaires en restant indépendant.
Avant d’investir au Rwanda
Le Rwanda a réussi à construire une image internationale très forte. Le pays est moderne. Les procédures sont rapides. L’administration est numérisée. La création d’entreprise est facilitée.
Mais un environnement favorable aux affaires ne se résume pas à ces indicateurs.
Avant d’investir, il faut aussi savoir comment sont protégés les entrepreneurs lorsqu’ils rencontrent des difficultés. Il faut savoir si les institutions peuvent protéger un investisseur contre une personne plus puissante que lui. Il faut savoir si la justice peut réellement arbitrer un conflit entre un entrepreneur et une personne proche du pouvoir. Et il faut surtout savoir si l’on peut conserver son patrimoine sans devoir accepter une relation de dépendance.
C’est cette dimension du « modèle rwandais » qui est beaucoup moins souvent évoquée dans les classements internationaux. Pourtant, elle est essentielle.
Créer une entreprise en quelques heures est une chose. Pouvoir la conserver lorsque ses intérêts économiques dérangent des personnes puissantes en est une autre.
Le Rwanda peut donc apparaître comme une destination attractive pour les investisseurs.
Mais pour ceux qui envisagent d’y placer leur argent, une question devrait rester au centre de leur réflexion : Qui protégera mon investissement si je refuse de devenir dépendant du pouvoir ?
C’est peut-être la question la plus importante à poser avant de faire ses valises et d’investir au Rwanda.
Les-Mutikeys
D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.