Rwanda-RDC : Tito Rutaremara dévoile le projet du FPR pour la RDC ?

Invité à Kigali pour commémorer les victimes du massacre de Gatumba et parler de l’histoire des génocides dans la région des Grands Lacs, Tito Rutaremara a finalement tenu un discours qui dépasse largement le cadre de cette commémoration. L’ancien cadre et idéologue du FPR a appelé les Banyamulenge à « libérer le Congo », à faire tomber le pouvoir en place et à s’emparer de l’ensemble du pays, tout en leur affirmant qu’ils étaient des « Rwandais du Congo ». À travers ses propos, il a également développé une lecture de l’histoire de la région fondée sur les rapports entre Hutu et Tutsi, la guerre et la conquête. Un discours dont la portée politique et les conséquences potentielles dépassent largement les frontières du Rwanda et de la RDC.

Du 13 août 2004 au 13 août 2026, vingt-deux ans jour pour jour se sont écoulés depuis le massacre de plus de 160 Banyamulenge dans le camp de Gatumba, situé à l’ouest de Bujumbura, au Burundi.

Ces Banyamulenge avaient fui les combats qui faisaient rage dans les montagnes de Minembwe et de Mulenge, dans le territoire d’Uvira, au Sud-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC).

Selon les rapports consacrés à ce massacre, les victimes ont été tuées par des combattants du Front national de libération (FNL), alors engagé dans une lutte armée contre le gouvernement burundais. Vingt-deux ans plus tard, ce massacre demeure largement impuni.

Chaque année, le 13 août, les Banyamulenge dispersés à travers le monde commémorent leurs morts. C’est dans ce cadre que, le jeudi 13 août 2026, des Banyamulenge réunis au Rwanda ont invité Tito Rutaremara, figure idéologique du Front patriotique rwandais (FPR), âgé de 82 ans, afin qu’il leur parle de l’histoire des génocides dans la région des Grands Lacs. Mais le contenu de son intervention a largement dépassé ce cadre.

Au lieu de se limiter à l’histoire des génocides et des massacres de la région, Rutaremara a développé un discours mêlant histoire, identité, rapports de force entre Hutu et Tutsi et, surtout, appel à la lutte armée et à la conquête du territoire congolais.

À plusieurs reprises, il a présenté les Banyamulenge comme des « Rwandais du Congo », leur expliquant qu’ils ne devaient pas seulement chercher à se défendre au Sud-Kivu, mais « libérer le Congo », jusqu’à prendre le Katanga, Mbujimayi et Kinshasa. Ces propos posent une question qui dépasse largement le seul cadre de la communauté banyamulenge : comment un discours prononcé au Rwanda peut-il appeler une population congolaise à renverser son gouvernement et à conquérir son propre pays ?

Pour comprendre la portée de cette intervention, il faut d’abord rappeler qui sont les Banyamulenge et pourquoi leur identité fait l’objet, depuis des décennies, de controverses politiques et historiques.

Comment les Banyamulenge se sont-ils retrouvés sur le territoire de la RDC ?

Les Banyamulenge sont une communauté congolaise vivant principalement dans les hauts plateaux du Sud-Kivu. Ils sont majoritairement tutsi et parlent le kinyarwanda.

Leur histoire, leur implantation dans l’est de la RDC et la question de leur identité sont cependant devenues des enjeux politiques majeurs dans les conflits qui déchirent la région depuis plusieurs décennies.

Voir également : « Banyamulenge : une histoire plus ancienne que les frontières. Ils sont Congolais. »

C’est dans ce contexte particulièrement sensible qu’il faut replacer les propos de Tito Rutaremara.

Tito Rutaremara dévoile les projets que le FPR aurait longtemps gardés cachés

Alors que les Banyamulenge s’étaient préparés à écouter Tito Rutaremara parler de l’histoire des génocides dans la région des Grands Lacs, comme cela était indiqué dans la lettre qui l’invitait, ils ont finalement entendu ce vieil homme s’écarter du sujet pour développer une vision politique dans laquelle les Tutsi seraient les victimes d’une injustice historique et devraient, pour y mettre fin, reprendre le contrôle de territoires qu’ils considéreraient comme les leurs. Rutaremara a d’abord abordé la question de la justice. Il a déclaré :

« Moi aussi, je rejoins ce que les autres ont dit en vous disant : “Soyez forts”, mais dire cela à des personnes qui ont été victimes d’un génocide, c’est ne pas savoir quelle autre parole employer. Concernant la question que vous avez posée, Maître, pour savoir quand la justice viendra, vous devez comprendre que ce n’est pas vous qui devez la rechercher, car ces personnes que vous voyez au Burundi sont celles qui ont commis le génocide ici au Rwanda, à Gatsibo, à Bugesera, dans le Sud, à Huye et ici dans la ville de Kigali. Nous aussi, nous avons recherché cette justice, car nous n’avons amené aucun Burundais. Même lorsque des Burundais se sont réfugiés ici, nous les avons privés de [cette possibilité], en leur demandant que nous échangions par écrit : nous leur donnerions ceux qu’ils recherchent, à condition qu’ils nous donnent ceux qui ont commis le génocide au Rwanda. Mais une fois arrivés là-bas, le général Bunyoni a refusé. »

Pour montrer ce qu’il considère comme le rôle déterminant de la victoire militaire dans la reconnaissance du génocide rwandais, Rutaremara a poursuivi : « Pour que le génocide qui a eu lieu au Rwanda soit appelé génocide, il a fallu que le RPF gagne. Si nous avions été vaincus, au Rwanda, on ne dirait pas que nous avons commis un génocide. Si le RPF n’avait pas gagné, ce génocide dont on parle partout n’aurait pas été évoqué. »

Il a ajouté : « Si nous n’avions pas organisé les Gacaca pour juger plus de deux millions de personnes qui avaient commis le génocide, et ceux dont vous entendez parler en Amérique, en France, en Suède et ailleurs, ils n’auraient pas été jugés. Ils ont été jugés parce que notre gouvernement a pris les devants et que les autres ont ensuite suivi son exemple. »

Ces propos établissent, dans son raisonnement, un lien direct entre victoire militaire, contrôle de l’État, reconnaissance du génocide et exercice de la justice. C’est cette logique que Rutaremara va ensuite appliquer au massacre de Gatumba.

Gatumba : lorsque la justice devient un argument pour la guerre

Rutaremara a poursuivi en expliquant aux Banyamulenge que, s’ils attendaient la justice du Burundi, ils ne l’obtiendraient pas. Il a déclaré : « Ceux qui les ont tués au Burundi sont les mêmes qui ont tué les Tutsi au Rwanda. Les noms existent et même les listes ont été remises au gouvernement, mais celui-ci n’en a rien fait. Vous, vous demandez 200 à 300 personnes, tandis que nous, nous en demandons plus de 20 000 ou 30 000 qui ont commis le génocide ici. Nous les avons réclamés depuis longtemps, mais nous ne les avons pas obtenus. C’est ce que le Maître vous disait : la justice est rendue par un État. À moins de l’attaquer et de le prendre, c’est seulement à ce moment-là que vous pourriez obtenir cette justice. Sinon, cette justice ne viendra pas. Même l’ONU dont vous parlez ne sert à rien, parce que le génocide a lieu ici. Au Conseil de sécurité, ils discutaient pour savoir s’il s’agissait d’un génocide. Le président Mitterrand, qui dirigeait la France, disait que les Africains, de toute façon, avaient l’habitude de se battre entre eux, de s’entretuer et de s’exterminer ; c’étaient des idées qu’il partageait avec d’autres Européens et qu’ils écrivaient également dans les journaux. Ensuite, ils ont fait un pas pour nous aider parce qu’ils voyaient que nous étions en train de progresser. C’est alors qu’il y a eu trois ambassadeurs au Conseil de sécurité de l’ONU, celui de la République tchèque, celui de la Nouvelle-Zélande et celui du Nigeria. Ce sont eux qui se sont levés pour affirmer qu’un génocide était en train de se produire au Rwanda […]. Par la suite, ils ont accepté que ce qui s’était passé était un génocide, mais il n’y avait aucune autre raison à cela : c’est parce que nous avions gagné. » La formulation est particulièrement lourde de conséquences : dans son raisonnement, la justice ne peut être obtenue que par la prise de l’État.

Ainsi, la question du massacre de Gatumba, au lieu d’être limitée à la recherche de la vérité, à la reconnaissance des victimes et à la poursuite des responsables, est intégrée dans une logique de conquête politique.

Une nouvelle attaque contre le Burundi

Rutaremara a également repris des accusations particulièrement graves concernant le rôle du Burundi dans les violences contre les Tutsi. Il a déclaré que les Burundais ayant commis le génocide seraient extrêmement nombreux et que la communauté internationale aurait abandonné les victimes banyamulenge de Gatumba.

Il a déclaré : « Lorsque les vôtres ont été tués à Gatumba, la communauté internationale a envoyé Desforges, qui est allé se plaindre auprès du Congo en disant que ceux qui avaient tué à Gatumba parlaient kirundi et kinyarwanda. Il cherchait à montrer que ceux qui avaient tué à Gatumba étaient des Interahamwe venus du Congo et associés aux Burundais, afin qu’on n’y inclue pas les Congolais, parce que Human Rights Watch recevait de l’argent de Kabila. » Au-delà de la question de la responsabilité du massacre de Gatumba, ce passage contribue à replacer les Banyamulenge dans une opposition permanente aux populations burundaises et congolaises. Le danger d’un tel discours réside précisément dans cette transformation de la mémoire d’un massacre en récit collectif de vengeance.

De la commémoration à l’appel à la guerre

C’est ensuite que Rutaremara reconnaît lui-même qu’il s’est éloigné du sujet pour lequel il avait été invité.

Il déclare : « J’ai commencé par parler d’autres choses, mais vous m’aviez invité pour que je vienne vous parler du génocide, de l’origine de l’idéologie du génocide, de la manière dont elle est arrivée au Rwanda et de la manière dont elle s’est propagée au Congo, où elle constitue encore aujourd’hui un problème que nous avons. Mais je n’en suis pas encore arrivé là. Laissez-moi plutôt parler de ce qui me concerne ; moi, quand j’arrive ici, je dis ce que je veux. J’entendais certains dire : “Que peut faire la jeunesse ?” Levez-vous, allez libérer le pays ! ». Les personnes présentes l’ont fortement applaudi et, encouragé par ces applaudissements, il a poursuivi :

« Certains d’entre vous passent leur temps sur Internet, d’autres sont là-bas en train de combattre ; si vous voulez, rejoignez-les, allez retrouver ceux qui sont là-bas, libérez le Congo, le Congo est à vous ! J’entendais certains dire : “Chez nous, c’est à Mulenge !” Non, chez vous, c’est le Congo. Libérez le Congo ! Une fois libéré, ce génocide de Gatumba sera reconnu, car lorsque le pouvoir est mis en place par un petit nombre de personnes, tous ces génocides sont punis. Pourquoi celui d’ici [rwandais] est-il puni ? C’est parce que nous avons gagné, ne pensez pas qu’il y ait autre chose. Si nous avions été vaincus, on n’en parlerait pas ; le génocide n’aurait pas été appelé génocide alors qu’ils avaient déjà exterminé des gens. »

Le passage est sans ambiguïté : Rutaremara appelle les jeunes présents à rejoindre ceux qui combattent et à « libérer le Congo ». Mais il ne s’arrête pas à cet appel.

« Vous êtes des Rwandais du Congo »

Avec beaucoup d’insistance, Rutaremara s’adresse ensuite aux Banyamulenge réunis au sein de « Twirwaneho ». Il leur explique que le simple fait de se défendre ne suffit pas et qu’ils doivent aller jusqu’à « libérer » le Congo. Il leur déclare : « C’est également là que nous avons commencé, nous avons cherché à devenir autonomes. Il ne s’agit pas seulement de vous défendre, mais plutôt de libérer le Congo ! Pourquoi vous défendez-vous alors que le Congo est à vous ? Vous êtes des Rwandais, mais des Rwandais du Congo. Cela me fait rire lorsque vous vous appelez Banyamulenge ; Mulenge est une montagne, alors allez-vous vous appeler “Abanyakagari” ? Vous êtes des Rwandais, mais des Rwandais du Congo, de la même manière qu’il y a des Rwandais à Mulenge, des Rwandais à Masisi, à Rutshuru, dans cette partie de l’Ouganda… Ceux qui sont en Ouganda, je ne sais pas quel nom ils se sont donné pour ne pas être appelés Rwandais.

Vous êtes donc des Rwandais, mais des Rwandais du Congo. Le Congo est à vous. Vous n’êtes pas des Banyamulenge. Les Banyamulenge, de quel endroit seraient-ils, puisque vous êtes des Rwandais ? Vous êtes des Rwandais comme moi, mais moi je suis au Rwanda et vous, vous êtes au Congo. »

Pour un lecteur qui ne connaît pas l’histoire de la région, cette affirmation est fondamentale. Rutaremara ne dit pas simplement aux Banyamulenge qu’ils sont des Tutsi congolais. Il redéfinit leur identité en les présentant comme des Rwandais vivant au Congo. Cette distinction est politiquement lourde, car elle touche directement à la question de leur appartenance nationale et à celle de la souveraineté congolaise.

Une lecture raciale de l’histoire des Tutsi et des Hutu

Après avoir appelé les Banyamulenge à « libérer le Congo », Rutaremara s’est engagé dans une longue explication historique sur l’origine des populations de la région, les langues bantoues et les anciennes théories européennes sur les peuples africains. Il a déclaré : « Un Allemand est parti de chez lui, il est allé au Cameroun, il a écouté comment on y parlait, il est allé en Afrique du Sud, il est remonté jusqu’en Éthiopie et au Kenya, et il a constaté que nous avions presque les mêmes langues […]. Si nous avons presque les mêmes langues, quelle langue parlent donc les Banyamulenge ? Vous ne parlez pas le kinyarwanda ? Le kinyarwanda n’est-il pas une “langue bantoue” ? Comment pouvez-vous être des “Nilotiques” ? »

Il s’est ensuite attaqué aux croyances religieuses de certains Banyamulenge concernant leur ascendance biblique : « J’entends parfois certains dire que leur ancêtre est Abraham. Depuis quand Abraham est-il devenu ton ancêtre, alors que ton ancêtre est Kanyarwanda ? Abraham est l’ancêtre des Juifs et des Arabes ; le mien est Kanyarwanda, cela n’a rien à voir. Mais prenons Noé. Celui-là a un jour eu des problèmes, je ne sais pas où il se trouvait ; il avait probablement bu du vin, s’était enivré, puis s’était couché et endormi. Son fils aîné vint le voir. C’est dans la Bible. Il vit son père et se moqua de lui parce qu’il était nu ; il vit qu’ils n’avaient pas été créés de la même manière. Pour s’être moqué de son père, celui-ci maudit Ham. Celui-là serait parti en Afrique. C’est ainsi que les Banyamulenge, Tito et les autres Tutsi sont appelés “Hamites”. Nous descendrions donc de Ham dans la Bible, celui-là même qui avait été maudit par son père. Voyez comment les Blancs nous considèrent ; cela va même jusqu’aux religions. Et maintenant, vous passez votre temps à chanter que vous êtes des “Hamites”. Nous sommes des Bantous comme les autres, nous parlons des langues comme les autres. Même si l’apparence n’est pas la même, c’est autre chose. Maintenant, si vous rencontrez un Kenyan, peut-être quelqu’un de la région de Turkana, il constatera que vous lui ressemblez. Les Africains se ressemblent presque tous. »

Cette partie du discours est importante car Rutaremara affirme vouloir déconstruire les anciennes théories raciales européennes, tout en revenant constamment à des classifications ethniques, physiques et historiques.

Les Belges seraient-ils à l’origine de tous les maux de la région des Grands Lacs ?

Rutaremara poursuit son explication en attribuant une grande partie des divisions actuelles aux classifications européennes et à la colonisation. Il déclare : « Et si ces problèmes sont apparus, c’est parce que les Belges sont arrivés ici. Chez eux, ils avaient l’habitude de nous classer en catégories. Leurs savants, à l’époque qu’ils appelaient la “Période des Lumières”, ont commencé à écrire des “Encyclopédies” et des “Philosophies”. Ils nous ont divisés en catégories, en plaçant les Blancs au-dessus, parce qu’ils avaient acquis le savoir et s’étaient rapprochés de Dieu. Plus bas, ils plaçaient les Chinois, parce qu’ils savaient que la civilisation y était également arrivée, mais ils insistaient surtout sur l’écriture. Pourtant, on peut avoir une autre civilisation qui n’écrit pas mais qui accomplit d’autres choses. Pour eux, le savoir se résumait à l’écriture. Ensuite, ils faisaient descendre les Arabes plus bas, parce qu’ils avaient presque la même couleur que les Indiens. Mais nous, les Noirs, parce qu’ils avaient étudié cela dans les sciences, nous descendions des singes. Ils disaient que ceux qui descendaient des singes étaient ces Noirs. Ils pensaient que nous, qui descendions des singes, ne savions encore rien, que nous étions encore ignorants, que nous étions encore en bas, que nous étions encore au stade des “clans”, que nous n’avions pas encore progressé jusqu’à la “nationalité”, puis aux “tribus”, jusqu’à devenir une “nation”, et à construire également un “État”. Et eux-mêmes n’y étaient pas encore parvenus pour la plupart, mais ils pensaient que les Blancs, eux, y étaient parvenus. Lorsqu’ils sont arrivés ici, ils ont été “surpris”, ils ont constaté que “we are a nation” avec un “state”. Et lorsque cet État descend jusqu’aux citoyens, que les citoyens, eux aussi, font remonter leurs idées jusqu’à cet État, qu’il existe une “organisation”, qu’il y a une “civilisation” qui est “well developed”, bien organisée, cela les a étonnés. Ils se sont dit : “Vous, qui descendez des singes, vous connaissez donc ces choses-là ?” »

C’est ensuite qu’il développe une conception particulière du rôle des Tutsi dans cette civilisation.

Les Tutsi et la « civilisation » : une hiérarchie qui ne dit pas son nom

Rutaremara affirme que personne d’autre que les Tutsi n’aurait pu apporter cette « civilisation ». Il déclare :

« Lorsque les Blancs sont arrivés à la cour royale, ils ont commencé à dire que le Tutsi était grand, qu’il avait un nez long et des lèvres fines, et qu’il était de teint clair, parce que c’étaient ceux qu’ils avaient rencontrés. Mais plus tard, en observant les visages (faciès), ils ont constaté que nous avions tous de grandes lèvres. Ils ont également été surpris de constater que beaucoup de personnes à la cour étaient noires, alors qu’ils s’attendaient à y trouver des personnes au teint clair ressemblant à Ham. Même si j’ai vu certains d’entre vous s’en réjouir, sachez que le Blanc considère que nous descendons de Ham, celui-là même qui a été maudit ; c’est ce que signifie le terme “Hamite”. Il y a également Sem, dont sont issus les “Sémites”, c’est-à-dire ces Juifs, ces Arabes et les autres […]. » Il ajoute : « Ils ont constaté que Musinga était grand et noir, tandis que Rwabugiri, lui, était petit et de teint clair. Ils ont également vu Kabare, l’oncle maternel de Musinga, lui aussi Tutsi, qui était petit. Ils ont regardé les Sharangabo, les membres de la famille de Musinga, et ont constaté qu’ils étaient de teint clair. Cela les a déconcertés et ils étaient perplexes, se demandant : “Nous pensions que tous les Tutsi étaient grands et de teint clair, alors qu’est-ce qui se passe ?” C’est alors qu’ils ont fait venir ces “scientifiques” pour mesurer les joues et les lèvres des Noirs. Toutes les lèvres des Blancs sont petites, elles ressemblent à celles des chats ; leurs nez ressemblent également à ceux des chats. Mais chez nous, les Noirs, certains ont de petits nez et d’autres de grands, on ne sait pas ce que cela signifie. Of course, ils ont immédiatement constaté que ceux qui gouvernaient étaient des Tutsi grands avec de petits nez, tandis que les Hutu avaient de gros nez. » Il poursuit en revenant aux Banyamulenge : « Ils vous regardent selon votre apparence ? C’est vrai ! En réalité, ils ne vous regardent même pas selon votre apparence, parce que cette apparence du Tutsi du Congo, la langue et la culture, vous ne les partagez pas ; même ce qui vous nourrit. Alors, le Banyamulenge possède certaines “protéines”, tandis que celui qui habite à côté de chez lui n’en possède pas parce qu’il ne va pas boire de lait. Les vaches des Banyamulenge, eux, ne les mangent pas, pour que nous disions qu’ils mangent de la viande. Mais vous comprenez que si vous avez beaucoup de “protéines” et que vous êtes nourri par ces autres choses, vous ne vous ressemblerez pas, cela ne doit pas vous étonner. »

Après cette longue digression, Rutaremara revient finalement au sujet des génocides et de l’origine de l’idéologie génocidaire.

L’idéologie du génocide et le rôle de la colonisation

Rutaremara affirme que l’idéologie du génocide serait née en Europe et aurait été introduite dans la région des Grands Lacs. Il déclare : « Cette idée du génocide est née en Europe, puis elle est venue nous diviser, parce qu’ils ont été étonnés de constater qu’au Rwanda il y avait une “société hautement organisée” avec une “très haute civilisation”. Cela les a étonnés, parce qu’ils pensaient que cela était impossible en Afrique. Ils ont alors commencé à chercher et ont dit : “Puisque ce sont les Tutsi qui étaient à la cour royale, ils doivent venir d’ailleurs.” Certains Blancs, comme Grant, disaient qu’ils venaient de Mésopotamie ; d’autres les plaçaient en Russie et ailleurs […]. Ils ont été surpris de constater qu’au Rwanda il y avait un État comparable à ceux qui existaient en Allemagne, en Italie et ailleurs. Les pays qui avaient un État de cette forme, unifié, étaient la France, l’Angleterre, la Russie, l’Autriche ; ailleurs, ils avaient encore des territoires dispersés un peu partout […]. »

Il poursuit en expliquant que ces recherches auraient laissé un « complexe de supériorité » chez les Tutsi et un « complexe d’infériorité » chez les Hutu.

Selon lui, cette perception aurait été transmise de génération en génération à travers l’éducation.

Il explique : « Ils ont laissé un “complexe de supériorité” chez les Tutsi et un “complexe d’infériorité” chez les Hutu. »

Il affirme ensuite que cette vision aurait été enseignée dans les écoles jusqu’à provoquer les violences de 1959, puis aurait continué à être transmise après l’indépendance.

Il donne notamment l’exemple d’un camarade d’études en France, Joseph Bizimungu, qui lui aurait raconté que les Tutsi étaient mauvais parce que Kanjogera, mère de Musinga, aurait tué des enfants hutu avec une épée. Rutaremara explique également que cette idéologie aurait été enseignée progressivement aux enfants, de l’école maternelle jusqu’à l’université. Cette affirmation appelle toutefois une vérification historique précise, notamment lorsqu’il affirme que ces enseignements étaient dispensés dès l’école maternelle à une époque où ce type d’enseignement n’existait pas encore sous la forme qu’il décrit.

De Pasteur Bizimungu à la diffusion de l’idéologie au Congo

Rutaremara s’en prend ensuite à Pasteur Bizimungu, qu’il accuse d’avoir, en 1973, écrit au président Grégoire Kayibanda pour demander pourquoi les enfants tutsi encore scolarisés n’avaient pas été expulsés.

Il évoque également les étudiants rwandais de Louvain et affirme que les Belges auraient été hostiles aux Tutsi en raison du rôle joué par les troupes Indugaruga de Musinga pendant la Première Guerre mondiale.

Il poursuit son récit en expliquant que les tensions entre Rwandais et Congolais se seraient aggravées après la colonisation. Selon lui, lorsque Juvénal Habyarimana est arrivé au pouvoir, il aurait utilisé Kanyarengwe et soutenu financièrement MAGRIVI, ce qui aurait contribué à diviser les Rwandais entre Hutu et Tutsi.

Il affirme ensuite que cette idéologie aurait progressivement été exportée vers l’est de la RDC, notamment à Rutshuru et Masisi, avant d’atteindre Mulenge.

Rutaremara reconnaît que les Banyamulenge n’avaient pas, selon lui, de problème avant 1994

L’un des passages les plus significatifs de son discours est celui dans lequel Rutaremara affirme lui-même que les Banyamulenge n’avaient pas, selon lui, de problème majeur avant 1994. Il déclare : « À part le fait qu’on vous reprochait d’être riches et d’avoir du bétail, les Belges disaient que vous étiez arrogants. Mais cela est devenu beaucoup plus grave après 1994, lorsque nous vous avons envoyé les FDLR. Vous avez plutôt eu de la chance, car ils étaient arrivés au nombre de trois millions, qui étaient là-bas. Nous sommes venus les retirer et les avons ramenés. Si vous les aviez tous vus, vous ne seriez plus en vie aujourd’hui et vous ne seriez plus là pour dire ce que vous dites. Nous avons ramené les réfugiés, mais les Interahamwe et les militaires sont restés. Réfléchissez donc : si ces trois millions étaient arrivés et vous avaient attaqués, y en aurait-il seulement un seul parmi vous qui serait encore en vie ? Et tous avaient tué, ils avaient commis le génocide, ne vous trompez pas là-dessus. Mais nous les avons emmenés, il en est resté environ 200 000, et ce sont eux qui ont propagé cette idéologie du génocide. Celui qui l’a également transportée pour qu’elle arrive là-bas, c’est Kabila, parce que nous combattions pour lui pendant qu’il dormait. Kabila, nous le connaissions, lui et son fils. Il dormait là-bas. Et lorsqu’il est arrivé au Katanga, les Congolais lui apportaient de l’or et d’autres choses. Après avoir mis l’or dans sa maison, il renvoyait les petits qui le gardaient au loin et ne permettait à personne d’approcher de sa maison. Lorsqu’il est arrivé à Kinshasa, on lui a soufflé à l’oreille de chasser les Rwandais, mais concernant les Banyamulenge, il disait qu’ils étaient des Zaïrois et qu’ils devaient rester là-bas. Les enfants que nous avions amenés sont restés là-bas, mais les nôtres sont revenus. Il a ensuite commencé à commettre le génocide, et lorsqu’il a vu que nous étions partis, il a commencé à les tuer. C’est ce que vous verrez lorsque des membres des nôtres sont arrivés en avion à Kitona : c’était pour empêcher ce génocide qui avait commencé, alors qu’ils tuaient les enfants banyamulenge qui étaient restés sur place. Nous, les Rwandais, étions revenus. Cela a de nouveau provoqué une deuxième guerre à cause de cela. Une fois encore, Kabila a commencé à dire que les Tutsi étaient mauvais. Il a fait venir des Hutu qui s’étaient réfugiés au Congo-Brazzaville et en Centrafrique, les a intégrés dans son armée, leur a donné le droit d’aller enseigner que le Tutsi était mauvais et devait mourir, et il a également introduit cela dans l’armée congolaise. »

Il poursuit en affirmant que les Banyamulenge, parmi lesquels Azarias Ruberwa et Patrick Nyarugabo, auraient trahi leurs proches auprès de Joseph Kabila, alors qu’ils l’accusaient eux-mêmes d’avoir des liens avec les Rwandais.

Il affirme également que les Banyamulenge auraient cru que la démocratie leur permettrait de gagner, mais qu’ils auraient échoué. Il poursuit : « Vous avez toujours des problèmes, puis arrive le patron Tshisekedi. Lorsqu’il est arrivé, on lui a conseillé : “Pour que ce pays soit construit, regardez ce petit Rwanda qui était fondé sur rien, mais qui s’est construit et a progressé. S’il vous plaît, allez vous entendre avec le président Kagame.” Il est ensuite venu et ils se sont mis d’accord sur la manière dont ils allaient construire Goma. Lorsqu’il est arrivé là-bas, ses députés et ses ministres lui ont dit qu’il avait commis une catastrophe, principalement parce qu’ils voulaient continuer à utiliser les Mai-Mai pour protéger leurs mines. Maintenant, il est dans une “propagande” visant à faire détester les Tutsi. Avant, cela était enseigné par les Rwandais, mais maintenant cela a également gagné les Congolais, parmi lesquels Muyaya. Cela est parti des Interahamwe, est entré jusque dans les FARDC, et les FDLR en profitent pour enseigner aux militaires et aux civils à tuer les Tutsi. »

« Prenez le Katanga, Mbujimayi et Kinshasa »

Rutaremara revient alors à son message principal et appelle une nouvelle fois les Banyamulenge à se lever, à attaquer le Congo et à le conquérir entièrement. Il déclare : « C’est ainsi qu’ils vont mettre dans les médias que j’ai dit que les Banyamulenge devaient se lever et attaquer le Congo. Mais c’est vrai : prenez le Katanga, Mbujimayi et Kinshasa, et la paix viendra. Construisez le pays afin qu’il y ait la paix, qu’il y ait des gens vivants. Bon, j’avais dit de ne pas le publier, mais de toute façon là c’est déjà sorti, c’est arrivé à l’extérieur. Ou alors Tshisekedi part et quelqu’un d’autre arrive en disant : “Maintenant, mettons-nous d’accord…” Mais celui-là aussi fera la même chose : les Blancs viendront chercher les mines et commenceront à lui faire ces choses-là. D’autres Africains chercheront eux aussi certaines choses et vous constaterez que ce sera la même chose. Et puis les dirigeants des régions, qui possèdent eux-mêmes des mines et ont placé des gens pour les protéger, vous comprenez qu’eux aussi chercheront la même chose. Le problème reviendra, car le Congo n’a été en bonne santé qu’à l’époque de Lumumba, et lui-même n’a duré que peu de temps. Je ne sais pas s’il a dépassé deux mois en tant que Premier ministre. »

Cette déclaration constitue le point culminant de son discours. Il ne s’agit plus seulement de réclamer la protection d’une communauté, ni même de demander justice pour les victimes de Gatumba. Il s’agit explicitement de conquérir l’ensemble du territoire congolais.

« Commémorez et combattez pour votre pays »

C’est à la fin de son intervention que Rutaremara reconnaît lui-même qu’il n’a pas fait ce pour quoi il avait été invité. Le mot « kwibuka », en kinyarwanda, signifie se souvenir, commémorer. Le slogan rwandais « Twibuke, Twiyubaka » signifie donc « Commémorons, reconstruisons-nous ». Mais Rutaremara transforme cette formule lorsqu’il s’adresse aux Banyamulenge. Il déclare : « Vous comprenez donc que, puisque je suis venu ici, au lieu de commémorer j’ai fait la politique, pardonnez-moi. Ne pensez pas que je ne le sais pas. Je le sais vraiment. À l’époque de Gatumba, nous avons tous souffert. Vous entendiez parler de cela, c’était comme si vous y étiez, en voyant cette nuit où ils allaient dans chaque tente et tiraient sur tous ceux qui s’y trouvaient. Vous pouvez vous l’imaginer et le voir même si vous n’aviez pas vu le film. Mais nous le regardions. Une personne avec une arme, qui ne vous veut pas la paix, entre dans une tente et tire, tire. Et il y avait des soldats burundais, leur camp était là-bas, mais il y avait des Burundais venus tuer, les hommes de Rwasa, il y avait les Interahamwe, et il y avait également des Congolais, ceux dont on disait qu’ils parlaient swahili. Ils arrivaient, allaient dans chaque maison et tuaient. Même si cette image n’était pas présente, ceux qui l’ont vue… Il y en a peut-être eu un qui a eu la chance d’être endormi mais qui a regardé par une ouverture. Mais imaginez des gens qui entrent dans chaque maison, tirent sur quelqu’un qui dort. Ceux qui ont survécu étaient ces petits enfants qui passaient entre les jambes des gens qui couraient et s’enfuyaient. C’est cela qui les a sauvés. Sinon, ils les auraient tous exterminés. Une autre chose qui les a sauvés, c’est que c’était la nuit. Sinon, ils seraient venus et auraient tué tout le monde. Je pense qu’à un moment, ne trouvant plus personne à tuer, ils ont attaqué les Rwandais qui se trouvaient de l’autre côté, parce qu’ils savaient que nous, peut-être, étions éveillés et que nous allions tôt ou tard les combattre. Mais c’est quelque chose de terrible. L’image à elle seule… Je pense que les réalisateurs de films devraient un jour en faire quelque chose : regarder ces choses et ces armes, regarder les visages pendant qu’ils tirent, aller dans une autre tente et tirer, tirer sur cet enfant là-bas. Vous avez entendu les témoignages. C’est quelque chose de très grave. Ne pensez pas que, même si je suis parti parler d’autres choses, nous n’avons pas souffert à cette époque. Nous qui étions ici, comme ce Deforges, nous l’avons rencontré et j’avais envie de le frapper. Il était venu d’Amérique pour défendre Kabila, disant que ceux qui les avaient attaqués cette nuit-là n’étaient pas des Congolais, que les assaillants parlaient kinyarwanda et kirundi. Je lui ai demandé : “Ces FDLR ne venaient-ils pas du Congo ? Ces Rwasa, ces Burundais, ne venaient-ils pas du Congo ? Pourquoi viens-tu défendre Kabila parce qu’il t’a donné de l’argent ?” Desforges de Human Rights Watch, c’était l’un des dirigeants de Human Rights Watch, je me souviens de lui. C’est cela qui l’avait amené. Il avait même amené CNN, qui filmait, et il tenait ces discours, mais tout le monde le savait. »

Après avoir évoqué les morts de Gatumba, il revient à l’appel au combat.

Il déclare : « Au Rwanda, nous disons : “Twibuke, Twiyubaka”, mais vous, ce que je vous dis, puisque vous avez ici un grand nombre de jeunes : “Commémorez et allez libérer votre pays.” Ne restez pas ici à vous souvenir, sauf si vous y avez des études à poursuivre, ou si vous ne partez pas combattre mais que vous avez un moyen d’aider ceux qui combattent. Ne pensez pas que, puisque j’ai vu ici des évêques et d’autres pasteurs, j’allais vous dire : “N’attendez pas que Dieu combatte pour vous.” Dieu aide celui qui s’aide lui-même. Si vous ne vous levez pas, lui non plus ne vous aidera pas. Je ne vais pas vous dire : “Souvenez-vous en vous reconstruisant.” Non ! “Souvenez-vous et combattez pour votre pays, faites tomber le gouvernement en place.” »

Il poursuit : « Il y a ce plateau là-bas, il est à vous. S’ils vous empêchent de l’avoir, qu’ils l’amènent au Rwanda, qu’il y ait le Rwanda et que vous y restiez, ou qu’ils vous donnent “l’indépendance”. Il est à vous. Vous avez plus de “droit” sur le Congo que ceux-là, personne n’a plus de “droit” que vous. Le Congo existait déjà lorsque vous étiez là-bas et que vous étiez bien, vous aviez votre propre endroit qui était “économiquement viable”, parce qu’il y a ce plateau et que vous avez la possibilité d’y faire paître ces vaches qui s’y trouvent. Là-bas, votre économie avait… Le Congo est devenu le Congo alors que vous y étiez avec les autres. Ces régions faisaient même partie du “Royaume” du Rwanda, mais lorsque ces Blancs se sont assis à Berlin et ont dessiné en disant : “Ceci sera le Congo, ceci sera le Rwanda”, nous l’avons accepté, nous n’avions pas le choix. Mais ceux qui veulent chasser les gens, qu’ils reprennent cette “terre” et la ramènent au Rwanda, qu’ils y aillent, car ceux qui y sont sont des Congolais, des Congolais comme les autres. Je ne vois pas ce que Tshisekedi a de plus que vous pour être Congolais. »

Il continue : « Alors, vous devriez vous souvenir, vous souvenir, “must struggle”, “to struggle”, lutter, vous battre, car se battre, c’est “struggle”, il n’y a rien d’autre. Je vais m’arrêter là, parce que si je continue, j’en serai encore à parler demain. Et puis, il y a aussi la vieillesse ; vous savez, vieillir, c’est être dépouillé. Et autre chose, laissez-moi vous dire : ceux dont nous sommes en train de nous souvenir, si vous vous levez, si vous combattez pour ce qui vous appartient et que vous l’obtenez, c’est alors qu’ils seront heureux. Ils diront : “Au moins, nous avons obtenu ce qui nous manquait.” Ils sont venus les tuer là-bas, mais ils ont vu que vous vous êtes battus pour cela, comme ces enfants de “Twirwaneho”. J’ai entendu le pasteur le dire et vous avez applaudi. C’est pour cela que ces enfants ont été applaudis. Nous aussi, c’était simplement de l’autodéfense. Lorsqu’un homme ne se défend pas, il meurt. Il n’y a rien d’autre. “Un homme se prend en charge lui-même ; s’il se perd, il meurt”, c’est un proverbe rwandais. Mais c’est une question de fierté. Dignity l’a dit : “Restaurons notre dignité.” Il n’y a pas d’autre manière de restaurer votre dignité que de ne pas rester assis ici, en Amérique ou ailleurs. Il faut restaurer Mulenge, que le Congo reste le Congo et qu’il accepte Mulenge comme “une partie du Congo et une partie importante du Congo”. Il n’y a rien d’autre : il faut se battre pour cela. Il ne faut pas rester assis à croiser les jambes. »

« Ne me dénoncez pas »

Parce qu’il savait que son discours pouvait être interprété comme un appel à la guerre, Rutaremara a tenté, à la fin de son intervention, de prendre ses distances avec les conséquences possibles de ses propres paroles.

Il a déclaré : « S’il vous plaît, ne me dénoncez pas en disant que je vous ai dit d’aller combattre, mais vous n’obtiendrez rien sans combattre, vous n’obtiendrez rien sans vous battre pour cela. Merci ! »

Cette conclusion est particulièrement révélatrice.

Après avoir demandé aux jeunes de rejoindre ceux qui combattent, appelé à « libérer le Congo », affirmé que les Banyamulenge avaient davantage de « droit » sur le Congo que les autres Congolais et appelé à prendre le Katanga, Mbujimayi et Kinshasa, Rutaremara demande à son auditoire de ne pas dire qu’il lui a demandé d’aller combattre. Mais dans la même phrase, il réaffirme : « Vous n’obtiendrez rien sans combattre. »

Un discours qui dépasse largement la seule question banyamulenge

Au terme de cette intervention, une question demeure : faut-il considérer ces propos comme les opinions personnelles d’un homme de 82 ans ou comme l’expression d’une vision politique plus large ?

Tito Rutaremara est une figure historique du FPR et a joué un rôle important dans l’histoire politique du Rwanda. Son discours ne peut donc pas être traité comme celui d’un simple particulier sans portée politique.

Pour autant, il convient de distinguer les faits des interprétations.

On peut constater directement, dans les propos rapportés, que Rutaremara :

  • présente les Banyamulenge comme des « Rwandais du Congo » ;
  • remet en cause l’appellation de Banyamulenge ;
  • présente le massacre de Gatumba comme une question de justice qui ne pourrait être résolue que par la prise du pouvoir ;
  • affirme que la victoire militaire permet la reconnaissance du génocide ;
  • appelle les jeunes à rejoindre ceux qui combattent ;
  • leur demande de « libérer le Congo » ;
  • affirme qu’ils ont davantage de « droit » sur le Congo que d’autres Congolais ;
  • et les invite explicitement à prendre le Katanga, Mbujimayi et Kinshasa.

Ce ne sont donc pas de simples considérations historiques. Ce sont des propos politiques et ouvertement bellicistes. Et c’est précisément leur contexte qui les rend particulièrement préoccupants : ils ont été prononcés lors d’une cérémonie consacrée à la mémoire de victimes d’un massacre, devant une communauté qui continue de porter les blessures de décennies de violences.

La mémoire des victimes ne doit pas devenir le carburant d’une nouvelle guerre

Le massacre de Gatumba mérite d’être commémoré. Les victimes et leurs familles ont droit à la mémoire, à la vérité et à la justice. Aucun crime commis contre les Banyamulenge, contre les Congolais, contre les Burundais ou contre les Rwandais ne devrait être oublié. Mais transformer cette mémoire en justification d’une nouvelle guerre ne peut qu’aggraver les fractures de la région des Grands Lacs.

Depuis plus de trente ans, le Rwanda, la RDC et le Burundi sont pris dans un cycle de guerres, de massacres, de déplacements de populations, de représailles et d’interventions militaires. Chaque génération hérite des blessures de la précédente.

Le discours de Tito Rutaremara montre précisément le danger d’une telle logique : une victime devient le membre d’un groupe, le groupe devient une communauté à défendre, la défense devient une revendication territoriale, la revendication territoriale devient une conquête et, finalement, la conquête devient présentée comme la seule voie possible vers la justice. Or, la justice ne devrait jamais être le résultat d’une victoire militaire.

Le massacre de Gatumba ne sera pas réparé par un nouveau massacre. Les morts de Gatumba ne seront pas honorés en envoyant une nouvelle génération de jeunes mourir sur les champs de bataille du Congo.

La région des Grands Lacs n’a pas besoin d’une nouvelle guerre de conquête.

Elle a besoin que les crimes soient documentés, que les responsables soient poursuivis, que les victimes soient reconnues et que les populations puissent vivre dans des États où leurs droits sont garantis, indépendamment de leur origine, de leur langue ou de leur appartenance communautaire.

Le problème ne sera pas résolu en affirmant que les Tutsi doivent gouverner les autres, pas davantage qu’en affirmant que les Hutu doivent dominer les Tutsi ou que les Congolais doivent chasser une communauté entière.

Aucune communauté ne peut construire durablement son avenir sur la domination d’une autre.

Les Banyamulenge ont le droit de vivre en sécurité au Congo. Ils ont le droit de se souvenir de leurs morts. Ils ont le droit de réclamer justice pour Gatumba. Mais ces droits ne sont pas incompatibles avec ceux des autres Congolais.

De même, les Rwandais ont le droit de commémorer leurs propres victimes et de réclamer justice pour les crimes commis contre eux. Mais la mémoire du génocide ne peut devenir un permis de guerre permanent contre les populations voisines. « Kwibuka » signifie se souvenir, commémorer. Se souvenir ne devrait pas signifier transmettre la haine à la génération suivante. Se souvenir devrait signifier tirer les leçons du passé pour empêcher qu’il ne se reproduise. Le slogan « Twibuke, Twiyubaka » — « Commémorons, reconstruisons-nous » — porte précisément cette idée. Le transformer en « commémorez et combattez », comme l’a fait Tito Rutaremara devant les Banyamulenge, revient à transformer le souvenir des morts en mobilisation pour de nouvelles batailles.

Après plus de trois décennies de conflits, il est temps que les Rwandais, les Congolais et les Burundais refusent cette logique. La guerre détruit. Elle ne construit pas. La paix ne se gagne pas au bout d’un canon.

Elle se construit autour d’une table, lorsque les peuples acceptent enfin de regarder ensemble leur histoire, de reconnaître leurs souffrances respectives et de rechercher des solutions qui ne nécessitent pas que l’un domine l’autre. C’est à cette condition seulement que Gatumba pourra devenir un lieu de mémoire plutôt qu’un prétexte à une nouvelle guerre.

Les-Mutikeys

D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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