« Une seule fois par jour quand nous sommes chanceux » : le cri d’alarme des Rwandais face à la vie chère

Hausse du prix des denrées alimentaires, multiplication des contributions exigées aux citoyens, coût croissant de l’assurance maladie : de nombreux Rwandais disent ne plus parvenir à joindre les deux bouts malgré les discours officiels sur la croissance économique.

Depuis plusieurs décennies, le Rwanda est souvent présenté comme l’une des réussites économiques du continent africain. Croissance, infrastructures modernes, nouvelles technologies, tourisme et attractivité internationale alimentent régulièrement ce récit.

Pourtant, derrière les indicateurs économiques et les discours officiels, d’autres voix se font entendre. Dans les quartiers populaires, les villages et les marchés, des citoyens racontent une réalité différente : celle de familles qui peinent à se nourrir, à se soigner ou à protéger leurs enfants.

À travers cette série intitulée « Les larmes des Rwandais », Les-Mutikeys donne la parole à ces citoyens ordinaires dont les témoignages soulèvent une question simple : Les ressources mobilisées au nom du développement profitent-elles réellement à ceux qui en ont le plus besoin ?

« Comment voulez-vous que nous vivions ? »

La question revient sans cesse dans les témoignages recueillis auprès de nombreux citoyens rwandais confrontés à une hausse continue du coût de la vie.

Alors que les autorités mettent régulièrement en avant les performances économiques du pays, de nombreux ménages disent avoir le sentiment de s’enfoncer dans la précarité.

Pour ces familles, la première inquiétude se trouve dans l’assiette.

Un citoyen a dressé la liste des prix qu’il observe aujourd’hui sur les marchés. Ces prix sont à mettre en perspective avec les revenus de nombreux ménages rwandais, dont une grande partie travaille dans l’agriculture de subsistance, le secteur informel ou de petits emplois faiblement rémunérés (65€ pour les plus chanceux).

  • Un sac de riz de 25 kilos entre 50 000 et 60 000 (30€ et 35€) francs rwandais ;
  • Un sac de maïs près de 40 000 francs ; (23€)
  • Les haricots autour de 2 000 francs le kilo ; (1,18€)
  • La farine de manioc à 1 200 francs ; (0,71€)
  • Les patates douces à 800 francs ; (0,47€)
  • Les bananes à près de 950 francs ; (0,56€)
  • Les pommes de terre entre 1 000 et 1 500 francs ; (0,59€ et 0,88€)
  • La viande à environ 8 000 francs le kilo ; (4,74€)
  • Un œuf à 380 francs ; (0,22€)
  • Un régime de bananes à près de 300 francs ; (0,17€)
  • Les petits pois à environ 3 000 francs le kilo. (1,77€)

« Même acheter les produits les plus élémentaires devient un combat quotidien », explique ce citoyen.

Derrière ces chiffres, les habitants décrivent surtout des sacrifices quotidiens de plus en plus difficiles à supporter. Plusieurs citoyens interrogés affirment avoir réduit le nombre de repas consommés chaque jour. « Nous mangeons une fois par jour lorsque nous sommes chanceux », confie l’un d’eux avant de soupirer. Une autre ajoute : « Avant, nous pouvions au moins prendre deux repas. Aujourd’hui, il arrive que toute la famille attende le soir pour manger. »

Les larmes des Rwandais »

Ces témoignages ne permettent pas à eux seuls de mesurer l’ampleur du phénomène à l’échelle nationale. Ils traduisent néanmoins une inquiétude grandissante concernant le pouvoir d’achat et l’accès à l’alimentation pour les ménages les plus modestes.

Mais les difficultés ne s’arrêtent pas à l’alimentation.

De nombreux habitants dénoncent également l’accumulation de contributions et de prélèvements qui pèsent sur leur budget. Parmi les dépenses régulièrement citées figurent les contributions pour les rondes de sécurité, les fonds de solidarité destinés aux cérémonies funéraires, les cotisations obligatoires pour tout le monde au sein du FPR, parti politique à la tête de la dictature rwandaise, ((entre 10 000 frw et 15000 frw et 8,89€ soit 5,92€), les versements à l’épargne retraite Ejo Heza, la mutuelle de santé, les frais liés à l’entretien des espaces publics, ainsi que les factures d’eau et d’électricité.

Selon plusieurs témoignages, ces différentes contributions peuvent représenter plusieurs dizaines de milliers de francs rwandais chaque année, sans compter les dépenses alimentaires, les frais de scolarité ou les dépenses de santé.

Mais c’est précisément la question de la santé qui suscite certaines des critiques les plus vives.

De nombreux citoyens interrogés évoquent les nouvelles classifications sociales utilisées pour déterminer le montant des cotisations à la mutuelle de santé.

Certains affirment avoir été placés dans des catégories qu’ils jugent supérieures à leurs capacités financières réelles.

Résultat : leurs cotisations augmentent alors même que leurs revenus stagnent ou diminuent.

D’autres habitants expliquent qu’ils se retrouvent confrontés à des arriérés ou à diverses obligations administratives avant de pouvoir accéder à certains services. Une autre question revient fréquemment dans les discussions : « À quoi sert la mutuelle si, une fois arrivé à l’hôpital, on doit encore acheter les médicaments à l’extérieur ? »

Cette interrogation reflète un sentiment de frustration partagé par de nombreux citoyens qui considèrent que les efforts financiers demandés ne se traduisent pas toujours par une amélioration visible des services reçus.

Au Rwanda, les autorités soulignent régulièrement les progrès réalisés dans le domaine de la santé, de la couverture médicale et de la réduction de la pauvreté. Mais sur le terrain, de nombreux citoyens disent vivre une autre réalité. Pour eux, le problème n’est pas seulement celui du revenu.

C’est celui du pouvoir d’achat.

C’est celui de l’écart grandissant entre les discours sur le développement et l’expérience quotidienne de familles qui peinent à nourrir leurs enfants, à payer leur assurance maladie ou à faire face aux dépenses les plus élémentaires.

Ce cri d’alarme rejoint ceux entendus dans d’autres régions du pays : des enfants abandonnés après l’incarcération de leurs parents, des familles incapables d’obtenir une prise en charge adaptée pour des proches souffrant de troubles psychiques, et désormais des ménages qui affirment ne plus pouvoir vivre dignement de leur travail. Ces témoignages posent une question que de plus en plus de Rwandais osent formuler publiquement : Si le Rwanda continue de recevoir des financements internationaux importants pour le développement, la santé et la protection sociale, pourquoi tant de citoyens ont-ils le sentiment d’être laissés pour compte ? C’est une question qui mérite d’être entendue. Pour de nombreux Rwandais, la question n’est plus celle de la croissance économique mais celle de la survie quotidienne. Lorsque certains citoyens affirment ne manger qu’une seule fois par jour lorsqu’ils sont chanceux, le débat dépasse les statistiques. Il touche à la dignité humaine.

Dans le prochain volet de cette série, Les-Mutikeys s’intéressera à une autre forme de vulnérabilité : celle d’une mère souffrant de graves troubles psychiques et des enfants qui grandissent au cœur de cette détresse.

1/3 : « Une seule fois par jour quand nous sommes chanceux » : le cri d’alarme des Rwandais face à la vie chère.

2/3 : Rwanda : à Kigali, des voisins supplient les autorités de venir en aide à une mère malade et à ses enfants

3/3 Rwanda : quand les enfants paient le prix de l’incarcération de leurs parents

Alice Mutikeys

Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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