Analyse de l'actualité

Rwanda : la lettre à Kagame qui traduit le malaise social et économique – Partie 1

Ce 10 février 2021, le journaliste rwandais Christopher Kayumba a écrit une lettre à au président rwandais Paul Kagame. Cette lettre de 9 pages traduit le mal structurel rwandais qui a été mis à nu pat le contexte du Covid-19. Du Singapour d’Afrique, le Rwanda pourra devenir un jour la Grèce d’Afrique mais sans les fondements sociaux et économiques que la Grèce a eu pour affronte sa crise financière.

Ecrit par Christopher Kayumba et publié en anglais par The chronicles.

Une lettre au Président Kagame : COVID-19 et Repenser notre trajectoire de développement

Monsieur le Président, je vous écris au sujet de la pandémie COVID-19 et de son impact sur la vie des citoyens ordinaires, les moyens de subsistance de nos collectivités et l’économie. L’objectif est de partager ce que j’ai appris sur les effets sociaux, économiques et politiques sans précédent mises en œuvre lors de cette pandémie dans notre pays, dans le but de proposer de repenser la stratégie de développement du gouvernement aujourd’hui miné par ce virus. Je souhaite également vous faire part de la manière dont la pandémie a mis à nu des blocages historiques plus profonds qui, pendant des décennies, ont informé et contribué à entretenir le sous-développement continu de notre nation et comment cet état de choses peut être modifié, puisqu’il n’est pas dans l’état de la nature mais créé par nos croyances, nos actions et notre inaction.

Avant d’approfondir ce sujet, permettez-moi de préciser pourquoi j’ai décidé de vous écrire et comment je comprends le développement.

Tout d’abord, je n’ai pas pris la décision de vous écrire à la légère, car certains collègues et amis m’ont déconseillé de le faire, arguant que ce serait mal interprété comme une opposition au gouvernement, ce qui aurait des conséquences néfastes pour moi. Mais après mûre réflexion, j’ai décidé de vous écrire, à la fois parce que je sais que vous vous souciez du développement de notre nation et que vous avez, dans différentes tribunes, encouragé les Rwandais à y participer ; à dénoncer les mauvais services et à les rejeter. Deuxièmement, j’écris aussi en tant que citoyen, partie prenante et actionnaire qui veut apporter une contribution utile dans un pays dont vous êtes le PDG, comme le montre un livre que vous avez présenté et qui raconte « la vraie histoire du Rwanda » à l’hôtel Serena le 18 janvier 2013. Le livre est intitulé : « Rwanda Inc.

Écrire au PDG du Rwanda pour lui faire le bilant de ce qui ne va pas dans sa politique est un acte courageux

Monsieur le Président, contrairement aux penseurs classiques du développement qui présentent le sujet en termes exclusivement économiques et matériels, j’entends par développement la construction collective, par les éléments essentiels d’une nation, de systèmes politiques, sociaux et économiques consensuels et viables, capables d’assurer le bien-être individuel et collectif, notamment en répondant aux besoins fondamentaux de chaque citoyen et en résolvant les problèmes structurels d’une nation, tout en contribuant à la richesse collective, à la sécurité et à la coexistence pacifique.

Ainsi clarifiés, les effets de COVID-19 seront ici présentés et analysés de leurs points de vue social, économique, politique et idéologique.

La stratégie pour freiner COVID-19 et ses effets

Monsieur le Président, comme vous le savez, le gouvernement a annoncé pour la première fois qu’il avait détecté le premier cas de COVID-19 le 14 mars 2020, chez un individu voyageant depuis Mumbai, en Inde. Une semaine plus tard, le 21 mars, des mesures strictes ont été mises en place pour enrayer la pandémie. Ces mesures comprenaient le confinement national et le maintien à domicile, la recommandation d’une distanciation sociale, le nettoyage régulier des mains et le port d’un masque pour les personnes se trouvant dans les lieux publics.

À l’époque, le public a été informé que l’individu porteur du virus avait été identifié et isolé, les autres personnes soupçonnées d’avoir été en contact avec lui étant suivies pour contenir la propagation. La nation a reçu l’assurance que tout était sous contrôle. Grâce à cette assurance, le public a cru que la propagation du virus serait contenue et le pays est revenu à la normale dans les deux semaines prévues. Mais cela fait maintenant onze mois et la pandémie est toujours là, le pays étant toujours partiellement sous contrôle. En ce 9 février, au moins 16 811 personnes avaient contracté le virus et 226 étaient mortes.

La plupart de citoyens se demandent maintenant et nous nous demandons pourquoi, malgré des mesures strictes, la pandémie continue de ravager l’économie, les vies, les entreprises et les moyens de subsistance. La stratégie adoptée pour contenir la pandémie a-t-elle été efficace ? Mais surtout, quels ont été et sont les effets de la pandémie ? Que pouvons-nous, en tant que nation, apprendre de cette pandémie sans précédent et que pouvons-nous faire pour aider la nation à retrouver sa trajectoire de développement ?

Il est certain que la pandémie a eu un effet mondial et que l’échec pour éradiquer la maladie n’est pas limité au Rwanda. Mais, je limite le diagnostic au Rwanda.

Monsieur le Président, en ce qui concerne la stratégie visant à contenir la pandémie, je dois reconnaître que lorsque le COVID-19 a éclaté, le gouvernement a agi en temps utile, puisqu’il a informé les citoyens sur le virus et pris des mesures pour le freiner. À son crédit, contrairement à certains gouvernements de la région, votre gouvernement a promis de suivre la science et les conseils des professionnels de la médecine. C’est tout à son honneur. Le rôle joué par les professionnels de la médecine doit également être reconnu et salué.

Toutefois, dès le début, la pandémie a été considérée comme un risque sanitaire et une stratégie conçue pour la contenir. Cette stratégie a comporté cinq éléments : suivre la science et fournir des informations sur le virus ; suivre et tester, isoler les personnes infectées identifiées et les soigner. Deuxièmement, le confinement. Troisièmement, recommander le port de masques, le nettoyage des mains et la distanciation sociale. Quatrièmement, des tentatives pour aider les plus vulnérables à se nourrir et un « plan de relance économique » pour aider certaines entreprises. Et, enfin, le déploiement de la police pour faire respecter les instructions.

Monsieur le Président, pour faire respecter les règles COVID, la police a utilisé diverses tactiques, notamment l’arrestation, l’emprisonnement et l’imposition d’amendes aux suspects. Cette stratégie a eu des conséquences importantes et persistantes.

L’impact socio-économique de COVID-19

Monsieur le Président, comme le dit un dicton courant,  » La preuve du pudding, c’est qu’on le mange. ». Nous devons évaluer le succès de la stratégie utilisée pour contenir la pandémie sur la base de sa réussite ou de son échec ainsi que de ses effets plus larges sur les vies et les moyens de subsistance des individus, ainsi que sur la vie de la nation ; les entreprises et l’économie, les relations avec les voisins et le monde. Que nous a laissé cette stratégie ?

Si la stratégie a comparativement contribué à contenir la propagation du virus, son succès global est minime et inattendu. En effet, à ce jour, selon les données fournies par le gouvernement ainsi que par les institutions mondiales, comme les Nations unies (ONU/PNUD), le FMI et la Banque mondiale, pour n’en citer que quelques-unes, l’impact socio-économique de la pandémie est dévastateur.

En adoptant une approche économique et matérielle, ces institutions montrent que la croissance du PIB devrait tomber à 2 % ou moins ; la stratégie de développement du gouvernement, axée sur les services et basée sur les conférences, les incitations, les conventions et les expositions, a peu de chances de se concrétiser à court ou moyen terme, tandis que, comme le souligne le FMI, la dette nationale devrait passer de 64,5 % en 2020 et 58,1 % en 2019 à 66,4 % en 2021. Les recettes intérieures provenant des impôts et des recettes non fiscales, ainsi que les recettes générées à l’extérieur, ont chuté et devraient encore chuter, car les entreprises sont perturbées par les fermetures, la production réduite, les chaînes d’approvisionnement perturbées et la demande réduite.

En outre, les moyens de subsistance individuels ont été affectés, la pauvreté a augmenté au fur et à mesure que les personnes s’appauvrissaient et qu’elles rejoignaient les rangs des pauvres – le PNUD ayant évalué que les mesures prises pour contenir la pandémie « ont eu et continueront d’avoir des conséquences sociales et économiques de grande portée ».

cette photo a été prise dans le Singapour d’Afrique

Dans son rapport de janvier 2021 intitulé « Rwanda Economic Update », la Banque mondiale donne une évaluation encore plus sombre. Elle indique que le PIB, « en termes réels, a chuté de 3,6 % … au troisième trimestre 2020, après une contraction de 12,4 % au deuxième trimestre » tandis que « le rapport emploi/population a chuté de 5 % pendant la période de fermeture de février à mai 2020 » et que « le chômage a grimpé … de 13 % à 22 % » avec « ceux qui ont conservé leur emploi, 60 % ont déclaré des salaires inférieurs ».

En conséquence, ajoute-t-il : « Le taux de pauvreté des effectifs devrait augmenter de 5,1 points de pourcentage (plus de 550 000 personnes) en 2021 » avec « une augmentation dans les zones urbaines … supérieure à celle des zones rurales », tandis que la dette est passée de 58,1 % à 66 %. Le rapport ajoute que le « coût du plan de relance économique (annoncé par le gouvernement) est estimé à 900 millions de dollars US sur deux exercices fiscaux (2019-2020 et 2020-2021) » et qu’à ce titre, à moins que des mesures ne soient prises pour mettre fin à la situation, « les effets de la pandémie pourraient se faire sentir pendant des années ».

Au-delà de ces effets macro quantitatifs, la pandémie et la stratégie utilisée pour l’endiguer ont eu un impact qualitatif plus important que ne l’indiquent ces mesures de développement plus matérielles. Monsieur le Président, j’en viens à ces mesures ci-dessous.

L’impact sociopolitique de COVID-19 et ce qu’il nous apprend sur notre trajectoire de développement

M. le Président, outre l’impact numérique, il y a des résultats qualitatifs discernables sur la façon dont la stratégie de lutte contre la COVID-19 a été mise en œuvre, sur ce que les fonctionnaires ont dit et fait et sur la façon dont les citoyens ont réagi. Ces actions et ces mots utilisés nous apprennent quelque chose sur les Rwandais, sur le rôle perçu du gouvernement, des dirigeants et des institutions ainsi que sur les citoyens.

La sécurité pour lutter contre le virus : Monsieur le Président, si l’on regarde comment le gouvernement a traité le COVID-19, on peut dire que la force a été utilisée, bien que le problème ait commencé comme un problème de santé. Quelques semaines après l’annonce du virus, il est soudainement devenu une menace existentielle pour la sécurité de la nation et les agents de sécurité ont été autorisés à en prendre la gestion en charge, au point que la plupart des gens si l’on leur demande ce qu’ils craignent le plus entre le virus et la police, la plupart citent cette dernière. En fait, les hôpitaux ont signalé un pic d’accidents chaque soir vers l’heure du couvre-feu, les gens à pied, à moto et dans les véhicules se précipitant chez eux pour éviter d’être arrêtés.

Par exemple, le 31 octobre 2020, un chauffeur de taxi moto a déclaré à la télévision rwandaise que des accidents se produisaient à l’approche du couvre-feu : « Cela est dû à la peur de l’arrestation et parce que tout le monde a peur d’être arrêté, tout le monde court… tout le monde a perdu l’esprit à cause de la peur… Tous les gens, les automobilistes se déplacent sur la route en pensant à l’arrestation plutôt qu’à un éventuel accident ».

Cette crainte n’est pas sans fondement car les brutalités policières ont été largement rapportées, deux personnes auraient été tuées à Nyanza le 25 mars et une autre à Ngoma le 1er septembre 2020. En outre, des centaines de personnes ont été arrêtées, emprisonnées et condamnées à des amendes. Monsieur le Président, les médias vous ont interrogé sur ces brutalités policières rapportées, auxquelles vous avez répondu dans une interview télévisée le 6 septembre 2020 en disant que si la police avait fait du bon travail, vous contribueriez à mettre un terme aux brutalités rapportées par quelques-uns.

Pourtant, ces brutalités policières n’étaient pas et ne sont pas inévitables ; c’était un choix qui a été fait. Et grâce à mon travail de conférencier et de chercheur, j’ai engagé des officiers supérieurs de police et des militaires dans leurs écoles de commandement national à Musanze et je sais que nous avons certains des meilleurs officiers supérieurs de police disciplinés qui comprennent l’importance de traiter les citoyens avec humanité ; comment cela crée la confiance et aide à assurer une sécurité durable. Le problème se situe donc au niveau de la direction de la police ; les choix qu’elle fait et les instructions qu’elle donne aux officiers subalternes.

Le 27 août 2020, le porte-parole de la police a déclaré à la RTV que toute personne enfreignant les instructions de COVID-19 sera sévèrement punie, arrêtée, condamnée à une amende et emprisonnée. Il a même ajouté : « S’ils ne craignent pas d’être tués par COVID, nous devons leur faire craindre la répression ». Le ministre du gouvernement local, dans la même émission, a déclaré « Ceux qui n’obéissent pas aux instructions de COVID trahissent le pays et les Rwandais » et a ajouté : « Leur punition doit être multipliée plusieurs fois. Nous allons y travailler. Nous travaillerons avec la police pour que cela se fasse. Nous en sommes tout à fait capables ». Et c’est effectivement ce qui s’est passé ; mais aucune loi spécifique n’a été citée au-delà des instructions et des résolutions du cabinet.

Clarisse NYIRANGARUYE battue elle a commis une tentative de suicide. Un exemple de l’utilisation de la force pour obliger la population à respecter les mesures Covid-19

Il est important de noter que si le confinement était peut-être nécessaire dans la lutte contre la pandémie, l’arrestation de centaines de personnes, l’emprisonnement et les amendes infligés, ont été faits sans qu’aucune loi ne le soutienne. Cela n’était pas justifié ; pourtant, l’État de droit exige que l’exécutif agisse dans le cadre de la loi. Ce mépris de la loi, une fois encore, représente un schéma plus large qui, historiquement, a sapé la paix et le développement durables.

Un problème de planification, d’élaboration de scénarios et d’hypothèses éclairées

Monsieur le Président, environ une semaine après l’annonce du premier confinement, le 27 mars, vous avez tenu une conférence de presse virtuelle et avez notamment abordé les effets de la pandémie, les relations avec les voisins et l’importance du confinement. Lorsque l’on vous a demandé si une nouvelle stratégie économique était envisagée ou si la stratégie MICE avait été modifiée depuis qu’elle avait été touchée. Vous avez répondu : « Il est trop tôt » pour déterminer ou décider de la stratégie à suivre car « l’économie est basée sur les personnes et leurs activités et tout a été touché ; même les camions qui restaient sur la route sont touchés ».

En outre, bien que la stratégie adoptée pour contenir la pandémie n’ait pas donné les résultats escomptés, elle n’a pas été modifiée. Même pour le plan de relance économique de deux ans, qui date de huit mois, il a fallu payer des intérêts sur le prêt et pourtant, une petite partie de ce fonds a été utilisée car les entreprises sont toujours en état d’arrêt. Il s’agit là, objectivement, d’un échec de l’élaboration de scénarios réfléchis, en pensant en termes de possibilités à court, moyen et long terme. Que font le service de planification du MINECOFIN et l’unité de planification de la politique stratégique de la présidence ?

Un problème économique

Outre les macro-évaluations faites par des institutions étrangères, le 21 septembre 2020, la télévision rwandaise a rapporté que l’économie s’était contractée de 12,4 % et Radio Rwanda a rapporté, le 22 septembre 2020, que les pauvres avaient été les plus touchés. D’autres médias ont rapporté qu’un énorme pourcentage des habitants de Kigali avaient perdu leurs moyens de subsistance et que 60 % d’entre eux étaient sans nourriture. En outre, le secteur informel est en dépression. Et les choses n’ont pas été aidées par les décisions prises par des institutions telles que RURA qui, à différents moments, ont ordonné aux véhicules commerciaux de ne pas augmenter les tarifs et pourtant de réduire le nombre de passagers qu’ils transportent ! Comment peut-on s’attendre à ce qu’ils fassent des bénéfices et restent en activité ?

Pourtant, ce n’était pas inévitable. Si la pandémie avait été correctement diagnostiquée comme un virus à la fois sanitaire avec des impacts économiques et traité comme tel, la situation serait meilleure aujourd’hui. Si la pandémie avait été comprise comme un danger sanitaire et économique qui resterait avec nous pendant un certain temps et si une réponse plus humaine et moins punitive avait été adoptée, avec une stratégie qui aurait fait appel aux cœurs et aux esprits et en déployant une communication plus persuasive qui aurait éveillé les sentiments patriotiques des citoyens, répondu à leurs craintes et à leurs inquiétudes et, ce faisant, déployé une puissance douce plutôt que dure du type « vous ferez ceci ou nous vous arrêterons, vous donnerons une amende et vous emprisonnerons », le résultat aujourd’hui serait différent. Pourquoi cette approche n’a-t-elle pas été envisagée alors que le pouvoir brutal ne fonctionne pas ?

Un problème éducatif et scientifique

Monsieur le Président, l’une des choses les plus instructives à l’heure actuelle dans l’Histoire de notre pays est que lorsque la pandémie a éclaté, nous n’avons pas investi dans le vaccin ou le remède COVID, ni même essayé de les trouver. Personne n’a même demandé, publiquement, si c’était une possibilité. Pourquoi ? Bien sûr, certains pourraient le dire : « Nous ne sommes pas le seul pays à ne pas l’avoir fait ». Accordé. Mais quand allons-nous, en tant que nation, commencer à investir dans la recherche scientifique, y compris la recherche médicale ? Cette question est importante car, si l’on considère notre histoire après l’indépendance, ce manque d’investissement dans la science et dans le secteur médical est révélateur d’un problème plus vaste : un système d’éducation qui, depuis plus de 100 ans, depuis l’arrivée de l’éducation moderne au Rwanda, et plus de 500 ans depuis la révolution scientifique, ne nous a pas permis d’apporter quoi que ce soit de significatif dans le domaine de la science et de la découverte. Qu’il s’agisse de petites ou de grandes innovations scientifiques, de découvertes et de percées, le Rwanda n’a été qu’un consommateur et non un créateur. Même l’écriture de notre histoire a été en grande partie une chasse gardée des écrivains occidentaux jusqu’à récemment. Face à cet échec, nous devons nous demander : qu’enseignons-nous à nos médecins, biologistes et chercheurs médicaux ? Leur enseignons-nous seulement à diagnostiquer les maladies et à proposer des comprimés ou des recherches sur les vaccins et les remèdes pour les maladies ? Pour replacer cela dans un contexte historique plus large, nous pouvons nous demander quelle a été notre contribution dans le domaine de la science au cours des 100 dernières années, depuis l’arrivée de l’éducation occidentale formelle au Rwanda. Pourtant, avant l’arrivée des colonialistes et de l’éducation moderne, notre médecine traditionnelle soignait presque toutes les maladies. Nous devons donc changer notre système d’éducation qui forme en grande partie les demandeurs d’emploi, les administrateurs, les politiciens et les personnes à charge.

Un problème social

Monsieur le Président, il semble y avoir un décalage entre les citoyens et les dirigeants. D’après mon analyse, la stratégie et les tactiques utilisées pour gérer la pandémie illustrent un décalage entre les dirigeants et les citoyens. C’est en partie la raison pour laquelle la pandémie a persisté puisque les citoyens n’ont pas été écoutés, ni invités à faire un sacrifice patriotique et à contribuer à la lutte contre la pandémie. Au lieu de cela, la confiance a été placée dans les forces de police, en ordonnant aux citoyens de suivre les instructions avec des mesures punitives pour les contrevenants. Cela montre bien qu’il n’y a pas de relations entre les dirigeants et les responsables et qu’il y a des lacunes dans la façon de communiquer pour pouvoir gagner la confiance des citoyens.

Un problème de politique régionale et étrangère :

Lorsque la pandémie a frappé, le Rwanda n’était pas en bons termes diplomatiques avec l’Ouganda et le Burundi. Ses relations avec la RDC s’amélioraient et les relations avec son voisin de l’Est, la Tanzanie, étaient bonnes. En raison de la COVID et de l’approche de cette dernière, les relations se sont détériorées. Vous avez déclaré, Monsieur le Président, lors d’une des conférences de presse tenues pendant la pandémie, que le Rwanda était « presque rançonné » et qu’il avait dû faire un choix difficile entre « à prendre ou à laisser » par rapport à l’impasse qui s’est produite à la frontière avec la Tanzanie au milieu de l’année 2020, alors que les conducteurs de ce pays protestaient et refusaient de se soumettre à des tests à l’entrée au Rwanda ; un facteur qui a conduit à ce que nos marchandises soient retenues plus longtemps que nécessaire. Et, bien sûr, malgré le déploiement de mesures punitives pour contenir le virus, même le Royaume-Uni, qui a lui-même des cas de COVID plus graves, a mis le pays sur la liste rouge des pays indésirables. Cela nous montre, Monsieur le Président, qu’un travail diplomatique plus important est nécessaire pour rétablir les relations avec les voisins et les amis.

Un problème de justice et de vérité :

Comme indiqué précédemment, des centaines de personnes ont été arrêtées, détenues, emprisonnées et condamnées à des amendes sans respecter aucune loi. Et comme j’ai suivi et observé personnellement pendant un an le fonctionnement de nos institutions judiciaires, de la façon dont la police traite les personnes qu’elle arrête à la façon dont elle gère leurs cellules, en passant par la façon dont le Bureau d’enquête du Rwanda (RIB) traite les suspects, la façon dont le ministère public procède, le comportement des tribunaux, des juges et des procureurs, le fonctionnement des prisons et le traitement des suspects et des condamnés, je peux vous dire que l’utilisation de la force pour lutter contre la propagation 6+/6du COVID-19 est conforme au fonctionnement de ces institutions : c’est-à-dire que l’on obéit à ce que disent l’exécutif et les puissants membres du gouvernement, que sa base juridique soit ou non respectée. Par exemple, d’après mes recherches personnelles, j’ai découvert que plus de 90 % des personnes qui sont amenées devant les tribunaux en tant que suspects ne reçoivent jamais de caution ; pourtant, la caution est un droit légal basé sur la présomption d’innocence jusqu’à preuve du contraire ! Pourquoi en est-il ainsi ? Aux anciens juges à qui j’ai parlé, à certains procureurs et même aux enquêteurs du RIB à qui j’ai parlé, j’ai dit que les juges craignaient d’accorder une caution qui gênerait des individus puissants qui auraient pu ordonner l’arrestation au départ. En outre, certains suspects passent plus d’un an, voire deux, sans comparaître au tribunal pour l’audience officielle de leur affaire après s’être vu refuser la mise en liberté sous caution et, lorsque certains finissent par comparaître au tribunal et que d’autres sont déclarés innocents et libérés, ils ne peuvent même pas déposer une plainte contre le gouvernement pour demander réparation puisque la loi ne l’autorise pas. Dans l’ensemble, le respect de la loi est donc limité et l’indépendance judiciaire est restreinte ; c’est un facteur sur lequel je reviendrai à l’avenir.

Monsieur le Président, je voudrais également vous informer qu’il existe des centres de détention illégaux, ainsi que des « maisons de refuge », et que la torture existe dans certains de ces endroits. J’ai personnellement rencontré de nombreuses personnes qui se sont rendues dans ces centres, dont trois journalistes qui sont également mes anciens étudiants à l’École de journalisme et de communication de l’Université du Rwanda. Je n’oublierai jamais le jour où ils sont venus me voir alors que j’étais encore en prison et l’un d’entre eux, m’a dit Shadrack : « Nous sommes désolés que vous ayez été amené ici ! Mais nous sommes venus vous demander conseil ! Vous nous avez appris à faire des reportages véridiques et équilibrés et quand nous l’avons fait, nous avons été emprisonnés » ! Leur crime était de rapporter qu’il y avait eu une attaque rebelle dans Nyabimata─a crime dont sont maintenant accusés des gens comme Paul Rusesabagina et Sankara mais dont, à l’époque où ces journalistes l’ont rapporté le gouvernement ne voulait pas qu’il soit rapporté, et deuxièmement, pour ces journalistes rapportant que le Rwanda était entouré d’ennemis et se demandant comment il allait s’en sortir. Ils ont été arrêtés et emprisonnés en 2018. Leurs accusations changent sans cesse. Comment cela peut-il être un crime ? Le Rwanda n’accuse-t-il pas l’Ouganda d’habiter des dissidents ? N’est-il pas à couteaux tirés avec le Burundi ? Qu’en est-il des FDLR, du FLN, du P5 en RDC, etc.

Je dois également vous signaler, Monsieur le Président, que j’ai non seulement vu personnellement certains policiers battre des gens en public et que je l’ai vu dans les cellules qu’ils dirigent. Pendant mon incarcération au poste de police de Kicukiro, chaque soir, les gens étaient amenés couverts de cagoules noires sur le visage et les gardes nous demandaient à tous de nous allonger pour que nous ne voyions pas qui était amené et ils étaient emmenés à droite de notre cellule où j’ai appris qu’il y a des pièces souterraines où certains suspects sont enfermés. Une nuit, l’un de ces suspects a été amené dans notre cellule commune, mal nourri, craintif, avec beaucoup de barbe et une voix évanouie, mais au beau milieu de la nuit, le jeune homme, en pleurs, a de nouveau été emmené. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé.

J’ai entendu certains responsables gouvernementaux, dont le ministre de la justice, nier l’existence de centres de détention illégaux ou de « refuge » et la torture. Soit ils ne savent vraiment pas la vérité sur ce qui se passe dans leur secteur, soit ils craignent les conséquences de la reconnaissance de la vérité. Parce que je crois que nous ne pouvons pas, en tant que pays, atteindre une paix, un développement et une démocratie durables sans reconnaître ces pratiques odieuses et les éradiquer, je dois vous dire la vérité sur ce que je sais être vrai et sur ce qui arrive à notre peuple.

Un problème de liberté d’expression et de liberté des médias :

Lors d’une conférence de presse le 2 octobre 2020, le ministre de la santé a déclaré aux journalistes que « le vaccin sera disponible entre janvier et mars 2021 ». Étonnamment, aucun journaliste n’a posé la question : D’où viendrait le vaccin ? Fabriquerions-nous le nôtre ou l’achèterions-nous ? Si nous ne fabriquions pas le vaccin, pourquoi pas ? Si nous l’achetions, combien coûterait-il et d’où viendrait l’argent ? Souvenez-vous qu’à cette époque, aucun pays ou entreprise n’avait encore découvert le vaccin. Cette absence de questions pertinentes et de responsabilisation des dirigeants fait partie d’un problème plus vaste, à savoir la présence d’un média servile et incontestable qui promeut la voix unique des dirigeants et du gouvernement. Sans les médias qui obligent les dirigeants à rendre des comptes, il est difficile d’avoir un gouvernement démocratique.

Christopher Kayumba, co-fondateur du journal en ligne «The Chronicles». Il a été arrêté le 10 décembre 2019 et a passé un an en prison pour « avoir causé des troubles » à l’aéroport

Monsieur le Président, je travaille dans le secteur des médias depuis 24 ans, d’abord comme journaliste, puis comme rédacteur, éducateur, propriétaire de médias et chercheur, mais je n’ai jamais cessé de promouvoir et de défendre la liberté des médias, y compris lorsque j’étais le rédacteur en chef du New Times entre 2004-2005, un journal normalement associé au FPR et au gouvernement. La raison pour laquelle j’ai fait cela et le fais encore, est que la liberté des médias est bonne pour la bonne gouvernance, la responsabilité, la promotion de la liberté d’expression individuelle et collective, la promotion d’une meilleure compréhension, de la coexistence pacifique et de la démocratie – tandis qu’une seule voix dans les médias, telle qu’elle est actuellement promue, nourrit la répression et l’autoritarisme.

Monsieur le Président, d’après les conversations privées que j’ai eues au fil des ans avec des fonctionnaires, d’anciens fonctionnaires, des journalistes et des citoyens ordinaires, je peux affirmer que la peur de parler est réelle ; et pour beaucoup, le silence ne signifie pas que tout va bien ; pour ceux qui, comme moi, gardent leurs oreilles sur le terrain, la plupart des gens ne parlent pas parce qu’ils sont satisfaits de la situation, mais simplement parce qu’ils ont peur des conséquences. Comme le disent les Rwandais, « les gens ne craignent pas une forêt, ils craignent ce qu’ils ont rencontré dans la forêt dans le passé ». Les conséquences d’une prise de parole sont souvent trop importantes pour que l’on puisse les accepter, non seulement pour celui qui parle, mais aussi pour tous ceux qui ont un lien avec lui.

Un problème idéologique :

Monsieur le Président, pendant le confinement, de nombreux citoyens, y compris des chefs d’entreprise et des banquiers, étaient dans les médias et demandaient à ce qu’ils appelaient « le Parent » (c’est-à-dire le gouvernement et le président) de les aider. Un PDG d’une banque locale a répondu aux médias à la fin de l’année dernière : « Notre parent, le gouvernement et le président devraient nous aider ». Cette demande et cette attente nous accompagnent depuis l’indépendance, où le gouvernement et le président étaient considérés comme des « parents ». Normalement, cela ne poserait pas de problème, mais notre histoire montre que cette référence renvoie à une énigme idéologique sous-jacente plus large concernant une relation entre le gouvernement et les citoyens ; les dirigeants et les dirigés, les premiers étant perçus comme la source d’idées incontestables, de sagesse, de richesse, de succès et de misère et les autres comme les bénéficiaires. C’est cette idée qui fait que le gouvernement et les dirigeants prennent des décisions, sans consulter les citoyens et attendent d’eux qu’ils suivent sans poser de questions, comme cela s’est produit. Et si l’on se pose des questions, les ennuis nous attendent. C’est également cette croyance non articulée, mais opérationnelle, qui définit les relations entre les branches du gouvernement et l’exécutif, là où ce dernier a historiquement été le plus puissant. C’est aussi cette idée qui rend les autres institutions faibles ; les médias et la société civile sont censés suivre tout ce que le gouvernement veut et décide.

Ce mécanisme de croyance tacite n’est pas nouveau. L’ancien président Juvénal Habyarimana était communément appelé « le parent », tout comme son gouvernement. Ce que cela nous a légué en tant que nation est aujourd’hui de notoriété publique. Cette déférence idéologique sous-tend l’idée promue par certains fonctionnaires selon laquelle « le gouvernement fait les gens » ; sans lui, personne ne peut réussir quoi que ce soit ou « être quelqu’un » – comme ils disent. Mais qui fait qui ? Qui crée de la valeur et produit de la richesse ? Où le gouvernement travaille-t-il et que produit-il, en termes monétaires, chaque année financière ? Oui, les dirigeants et les employés du gouvernement font un travail important en fournissant un environnement favorable qui rend la vie organisée possible, les affaires et la production viables, mais ils ne produisent pas de production bancable comme le font les citoyens et les individus et la soutiennent.

Si la loi est claire en matière d’État de droit, dans la pratique, c’est la base des actions gouvernementales incontestables et arbitraires que nous voyons quotidiennement et que nous voyons encore pendant COVID-19. Pourtant, dans une démocratie, Monsieur le Président, les dirigeants et le gouvernement sont censés être des serviteurs. Au-delà de la rhétorique, notre gouvernement est-il un serviteur avec le mandat des citoyens qui doivent lui demander des comptes ou un parent ? Telle est l’énigme, Monsieur le Président, car, je crois que la plupart des problèmes que notre pays a connus depuis son indépendance ont en partie émané de cette relation entre le gouvernement, les dirigeants et les citoyens.

À moins que le gouvernement et les dirigeants ne deviennent des serviteurs, les décisions arbitraires et incontestables, les actions et l’injustice continueront.

Monsieur le Président, mes recommandations sur ce qui peut être fait pour compléter ce qui est déjà fait pour freiner les effets de COVID-19 et assurer un développement durable figureront dans la deuxième partie de cette lettre.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations distinguées,

Christopher Kayumba

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