Rwanda un prisonnier sur cinq en « détention provisoire », les chiffres derrière les barreaux

Dans une vidéo publiée la semaine dernière sur YouTube, la sœur du journaliste Cyuma Hassan a témoigné qu’il était sévèrement battu en prison et qu’elle a vu plusieurs blessures sur son corps. Ce cri de secours vient après les déclarations d’Aimable Karasira lors de son audience au tribunal qui a dit que « les autorités de la prison interceptaient des échanges entre lui et son avocat pourtant couverts par le secret professionnel », comme l’a relayé HRW.

Les deux prisonniers ont en commun d’avoir été emprisonnés injustement par les autorités rwandaises car ils avaient critiqué la gouvernance actuelle du pays. Ils ne sont pas les seuls car ils sont au moins 21 prisonniers politique ou de conscience au Rwanda. Si leurs cas sont connus de l’opinion public du fait de leur notoriété ce n’est pas le cas de plus de 11 130 personnes qui sont en détention provisoire, supposée dure un mois, depuis des longs mois ou années.

C’est le Dr Christopher Kayumba, leader d’un parti politique d’opposition et prisonnier politique qui en avait parlé en premier après avoir fait des statistiques lors de sa première détention qui a duré presqu’une année. Il avait dit que selon ses chiffres 20% des prisonniers étaient en détention provisoire. Dernièrement c’est le journal pro gouvernement rwandais, igihe.com, qui a publié des chiffres qui confirment ceux du Dr Kayumba.

Selon Igihe.com, au Rwanda on compte autour de 84 000 détenus et prisonniers, parmi eux 73 660 ont déjà été condamnés par un tribunal, environ 11 130 sont en détention provisoire et 5 880 sont dans une procédure d’appel. Le journal se contredit lui-même car les chiffres du Service Correctionnel du Rwanda publiés dans le même article évoquent 30 000 personnes qui ont été condamnés par la Justice et 43 000 personnes en détention provisoire. Ces chiffres sont avancés par la porte-parole du service madame SSP Pelly Uwera.

Madame SSP Pelly Uwera : il y a toujours une femme, figure de l’autorité, derrière les mauvaises nouvelles au Rwanda

On peut s’arrêter sur deux chiffres. Le nombre total des détenus dépasse la capacité des prisons rwandaise qui est de 61 301 personnes soit une surpopulation de 37%. Un chiffre en constante augmentation comme le souligne le journal. En effet le nombre de prisonniers et détenus était de 58 230 en 2017, soit donc une augmentation de 44% en cinq ans. Le second chiffre est celui des personnes qui sont en détention provisoire, 11 130 personnes selon igihe.com ou 43 000 selon les autorités pénitentiaires, qui n’ont donc pas été condamnées et sont en attente d’être présentées devant un tribunal et de ce fait sont présumés innocents.

Le fait qu’il y ait un grand nombre de présumés innocents en prison résulte de l’absence d’exécution d’autres peines que l’emprisonnement. Force est de constater que selon la Justice rwandaise une personne est par défaut coupable et accessoirement innocent. C’est le cas d’Aimable Karasira, arrêté le 31 mai 2021, qui attend son procès et a déjà passé plus d’un an en prison. La loi rwandaise prévoit que la détention provisoire ne dure qu’un mois. Toutes les personnes qui ont essayé de demander d’être poursuivis en étant libres, dans les cas les plus médiatiques, cela leur a été refusées.

Deux poids deux mesures dans la république bananière ?

Ce n’est plus un secret pour personne que la justice est une parodie au Rwanda. Début mai 2022 une comédie s’est jouée au Rwanda, elle visait à convaincre les occidentaux que le Rwanda pratique la tolérance zéro en matière de corruption.  C’est ainsi qu’Edouard Bamporiki, secrétaire d’Etat à la jeunesse et à la Culture, était limogé. Le communique de presse évoquait une faute grave, c’est le bureau rwandais chargé d’enquête, le RIB, qui a informé que Bamporiki était poursuivi pour corruption et qu’il était assigné à la résidence, un traitement de faveur eu égard au sort des autres poursuivis. Bamporiki via son compte Twitter avouait avoir reçu un pot-de-vin et a demandé pardon. Avant lui c’est l’ex-secrétaire d’État et actuel sénateur, Evode Uwizeyimana qui avait agressé une femme et avait été laissé libre jusqu’au moment où le tribunal l’a relaxé même si les images montrant sa victime en train témoigner avaient circulé dans les médias. La prison serait pour les citoyens et critiques du gouvernement tandis que les gros poissons peuvent bénéficier d’une assignation à la résidence.

Ce traitement de faveur dont bénéficient ceux qui acceptent de collaborer avec le système interroge les Rwandais. D’un côté il y a ceux qui avouent avoir enfreint la loi qui sont libres et récompensés et ceux qui proclament leur innocence qui croupissent en prison. Une pratique qui date de l’après génocide lorsque ceux qui ont activement ou politiquement participé au génocide sont ceux qui ont été libérés ou sont mis au-devant de la scène médiatique alors que des millions d’innocents ont pris la perpétuité.

Selon Igihe.com, les prisons les plus surpeuplées sont :

  • Muhanga avec un taux d’occupation de 238,8% (Province Sud),
  • Gicumbi avec un taux d’occupation de 161,8% (Province Nord),
  • Rwamagana avec un taux d’occupation de 151,1% (Province Est),
  • Rusizi avec un taux d’occupation de 144,8% (Province Ouest),
  • Huye avec un taux d’occupation de 138,6% (Province Sud),
  • Musanze avec un taux d’occupation de 138,2%, Province Nord),
  • Bugesera avec un taux d’occupation de 132,1%, (Province Est),
  • Rubavu avec un taux d’occupation de 127,7% Province Ouest),
  • Ngoma avec un taux d’occupation de 103,6% (Province Est).

Tout le monde s’accorde à dire que la seule solution pour dépeupler les prisons est que la peine d’emprisonnement ne soit pas systématique. Il est fort à parier que dans un pays où les docteurs et professeurs sont en prisons pour avoir exprimé leurs pensées et idiots utiles libres pour avoir accepté de collaborer, la voix de la raison de sera pas écouté. La dictature du FPR vit ses derniers jours et si elle pouvait elle emprisonnerait même les mouches ! 

Alice Mutikeys

Répression politique au Rwanda : le RPD aussitôt formé, aussitôt réprimé

Le 16 mars 2021, le Dr Kayumba annonçait la formation d’un nouveau parti politique au Rwanda, le RPD (Rwandese Platform for Democracy)[1] dont il préside et est membre fondateur. Dans le communiqué de presse il disait que le RPD allait rendre public les leaders du mouvement. Du côté du public l’on pouvait se demander si le RPD allait être dans la lignée du Front Patriotique Rwandais (FPR), un parti qui a le monopole du pouvoir au Rwanda depuis 27 ans ou s’il allait être libre et indépendant. Néanmoins les points de vue de Christopher Kayumba qu’il avait rendus public dans deux lettres adressées au président Paul Kagame laissaient présager que son parti sera libre et indépendant. De lors le suspense résidait dans l’accueil que le FPR allait réserver au RPD. Il a été de courte durée car deux des leaders du parti sont actuellement poursuivis par le RIB (le Bureau rwandais chargé d’investigation), une institution qui travaille au service du parti unique pour faire taire toute voix discordante. Retour sur les deux affaires.

RPD : L’unité, la liberté, la compassion, le travail

Le cas du Dr Kayumba Christopher convoqué ce 23 mars au RIB

Une journée après l’annonce de la création du RPR, une femme sortie de nulle part, par l’intermédiaire du compte twitter d’un certain Kamabara, a accusé le Dr Kayumba de tentative de viol. Les faits auraient eu lieu lorsqu’elle était étudiante en 2017, Christopher Kayumba était alors son professeur. La jeune femme a raconté que : « en 2017, lorsque j’étais étudiante en 3eme année à l’Université du Rwanda, j’ai demandé un stage au sein du RBA (l’agence de presse rwandaise), Kayumba était mon professeur, quelques jours après ma demande, un lundi matin, j’ai reçu un coup de fil qui m’a surpris. ».

Toujours selon ses dires, à l’autre bout du fil, Kayumba lui aurait qu’une personne de la RBA lui avait demandé de lui recommander un stagiaire, il aurait ajouté : « je suis influent dans le journalisme, tu devrais venir me voir assez rapidement pour que je te donne des conseils et une lettre de recommandation »[2].

La jeune fille aurait accepté la rencontre avec beaucoup d’espoir. Le professeur lui aurait donné rendez-vous à Remera, la jeune fille s’était rendue sans savoir que c’est au domicile du professeur, un fait qu’elle aurait découvert plus tard. La jeune femme a expliqué qu’à l’époque qu’elle avait beaucoup de respect pour le Dr Kayumba. Elle a jouté qu’après lui avoir accueillie, le professeur qui était ivre aurait voulu la violer et elle aurait réussi à s’enfuir.

Le 17 mars le RIB annonçait qu’il avait accepté la plainte de la jeune femme et qu’il allait convoquer le Dr kayumba après une enquête préliminaire.

Dr Christopher Kayumba

Ce 23 mars le Dr Kayumba a été convoqué par le RIB à 9h00. En fin de soirée, le compte Twitter de son parti a annoncé que son leader était rentré chez lui : « Chers membres, concitoyens, amis et sympathisants, nous vous informons que notre leader, le Dr Christopher Kayumba, est rentré chez lui sain et sauf après des heures d’interrogatoire au RIB pour des accusations factices de tentative de viol prétendument commises en 2017. Nous vous remercions pour votre soutien. ».

Questions : le DR Kayumba vient de purger une année de prison entre décembre 2029 et décembre 2020. Pourquoi la jeune femme serait restée silencieuse lorsqu’il était affaibli (en prison) ? Peut-on toujours attribué son silence à la position influente qu’aurait eu Christopher Kayumba ? Pourquoi sort-elle de son silence au moment ou son ancien professeur annonce la formation d’un nouveau mouvement politique ? Justice ou parodie de Justice ?

Le cas de Nkusi Jean Bosco, chargé de mobilisation, arrêté par le RIB pour vol

 Dimanche le 21 mars 2021, Jean Bosco Nkusi a été arrêté par le RIB pour vol avec l’utilisation de la violence.

Le porte-parole du RIB, le Dr Murangira B Thierry, a déclaré au journal Umuseke.com[3] que le 3 mars 2021 le RIB avait reçu une plainte d’un homme dont l’identité était gardée secrète pour ne pas entraver l’enquête. Selon lui les faits se serait déroulés comme suit : « Un homme d’affaires exerçant son activité dans le quartier artisanal situé à Gisozi (Kigali, Gasabo), cet homme vendeur de bois et des lits avait accusé six personnes d’être venus sur son lieu de travail, trois d’entre-elles se seraient faites passer pour des employés du service des impôts ( RRA Rwanda Revenue Agency) et trois autres pour des agents de la Police. Ils auraient menacé le vendeur et lui auraient dit qu’il ne payait pas ses impôts et qu’ils allaient l’emprisonner ».  Il ajouté qu’il est courant au Rwanda d’intimider un vendeur en lui disant qu’il n’a pas payé ses impôts, même si cela n’est pas vrai. Ceci expliquerait pourquoi l’homme aurait eu peur. Après lui avoir parlé des impôts, les 6 hommes auraient dit au vendeur qu’ils allaient l’emmener en prison. Ils lui auraient fait faire des tours dans la ville de Kigali et l’auraient battu dans la voiture. Ils lui auraient demandé de leur donner 10 millions de Frw (~8600 €) s’il ne l’avait pas fait qu’ils allaient le tuer et faire fermer sa boutique.

Nkusi Jean Bosco

L’homme leur répondu qu’il ne pouvait pas trouver un repreneur pour sa boutique mais qu’il avait un million de Frw (861€) sur son compte mobile (Mobile Money). Il leur aurait donné cet argent près et ils lui auraient laissé partir.

Salon le Dr. Murangira B Thierry, le vendeur aurait fini par découvrir la supercherie et aurait déposé une plainte. Le vol aurait eu lieu le 02 mars 2021 et la plainte déposée le 03 mars 2021.

Le RIB aurait immédiatement ouvert une enquête. Il aurait arrêté dans un premier temps trois personnes, Muhire Theogene, qui avait été renvoyé de la police pour mauvaise conduite, c’est lui qui aurait menotté l’homme d’affaires utilisant les menottes qu’il avait volé à la police.

Le chauffeur Mugwaneza Ismael a également été arrêté.  La troisième personne est Kabayabaya François qui est également chauffeur.

La police aurait continué à rechercher les trois dernières personnes et a arrêté dimanche Nkusi Jean Bosco qui serait la quatrième personne de la bande. Il se serait fait passer pour un agent du RRA. Il a été arrêté à Nyarugenge, secteur de Nyarugenge, cellule de Kiyovu, village de Nyarurembo.

Pour le porte -parole de la police, le Dr Murangira, l’arrestation n’a rien avoir avec son engagement dans le parti politique. : « le vol a eu lieu le 02 mars 2021 et le parti n’avait pas encore été rendu public, le RIB le poursuivrait pour ce délit qui n’a rien avoir avec la politique. Nkusi Jean Bosco lors de son arrestation aurait immédiatement avoué. Il est actuellement détenu au centre de détention du RIB de Kimironko. Les véhicules qui auraient été utilisées dans le vol auraient été saisies par la police. Selon la police M Nkusi bénéficierait de tous ses droits celui à la défense et celui de bénéficier des visites.

Le Dr Kayumba a informé le journal Umuseke.com que M Nkusi Jean Bosco est le secrétaire de son parti chargé de mobilisation. Nkusi Jean-Bosco est comptable dans une société de nettoyage dans la ville de Kigali. Christopher Kayumba n’était pas au courant du vol.

Il a exprimé au journal son étonnement car le RIB, la Police avaient nié détenir Nkusi Jean Bosco lorsqu’il leur avait demandé. Selon lui Nkusi est un homme droit qui exerce son métier avec professionnalisme, pour lui c’est une personne qui ne serait pas impliquée dans une affaire criminelle.

Nkusi Jean Bosco n’est pas le premier prisonnier politique à avouer pour des faits qu’il n’a pas commis, l’utilisation des faux témoins est courante au Rwanda pour faire taire les voix critiques. Lorsqu’il s’agit du Rwanda il est permis de douter lorsqu’un homme politique est arrêté dans des circonstances énigmatiques.

Malgré les recommandations de l’UPR 37 et l’engagement du ministre rwandais de la justice Johnston Busingye, le Front Patriotique Rwandais continue sur sa lignée : la pensée unique et le monopole du pouvoir peu importe le coût humain.

Alice Mutikeys


[1] https://rpdrwanda.wordpress.com/

[2] Traduction corrigée pour donner du sens au texte en Kinyarwanda décousu

[3] https://www.umuseke.rw/ushinzwe-ubukangurambaga-mu-ishyaka-rya-dr-kayumba-akurikiranyweho-ubujura.html

Rwanda : Lettre à Kagame – recommandations pour mettre fin au malaise – Partie 2

Dans cette lettre le journaliste Kayumba Christopher recommande au président Paul Kagame de mettre en place des réformes structurelles pour endiguer le Covid-19 et assurer un développement durable pour le Rwanda.

Ecrit par Kayumba Christopher, publié en anglais par The chronicles.

Une lettre au Président Kagame : Comment endiguer le Covid-19 et assurer le développement durable (2ème partie)

Monsieur le Président, il y a deux jours, le 10 février 2021, j’ai publié une lettre qui vous était adressée concernant les effets du COVID-19 ; la manière dont ceux-ci ont affecté le chemin de développement de notre pays et le problème de la stratégie actuellement en place pour enrayer la pandémie. Cette partie de la lettre contient des recommandations sur la manière dont les défis identifiés peuvent être surmontés et notre pays rétabli sur une voie de développement solide et durable.

Les recommandations sont divisées en trois parties : Les choix politiques à court, moyen et long terme. Je les énumère ci-dessous :

Réponses politiques à court et moyen terme à la COVID-19

1. À court terme, il est important de dé sécuriser les réponses pour lutter contre la propagation du COVID-19 en rendant les mesures de contrôle plus humaines, favorables aux personnes et aux entreprises. Cette approche devrait commencer par un discours public de votre part, votre Excellence, expliquant les dangers de la pandémie au public et faisant appel au devoir patriotique des citoyens à coopérer et à faire un effort en portant des masques systématiquement lorsqu’ils sont en public ; à respecter la distance sociale et à se laver les mains comme le conseille les professionnels de la santé. Le discours devrait également appeler la police à mettre fin aux mesures punitives, à arrêter, emprisonner et condamner arbitrairement à une amende un citoyen déjà appauvri.  Compte tenu du respect que les Rwandais ont pour vous, Monsieur le Président, et de l’obéissance dont nous pouvons faire preuve en tant que citoyens, si un tel discours était diffusé sur toutes nos ondes et publié dans tous nos médias, je suis sûr que le public répondrait avec enthousiasme à l’appel pour respecter les règles et que la pandémie serait vaincue.

Paul Kagame accepterait-il d’adresser un discours à la nation?

2. Deuxièmement, mettre en place une stratégie de lutte contre COVID-19 basée sur la compréhension des inquiétudes, des craintes et des perceptions des gens ordinaires et des entreprises et donc faire appel à leur sens patriotique et à leur devoir communautaire. Dans la pratique, cela signifie qu’au lieu de la police, les chefs locaux, du niveau du village (Umudugudu) à la cellule (akagari), ainsi que les travailleurs de la santé aux mêmes niveaux supérieurs, devraient prendre en charge la gestion et l’application des directives COVID-19 du ministère de la santé ; la police ne jouant qu’un rôle minimal dans le respect du couvre-feu et veillant humainement à ce que tout le monde en public porte un masque. Cette modification de la stratégie serait plus efficace si vous demandiez officiellement à ces fonctionnaires, dans le même discours, de faire leur devoir patriotique de sensibilisation des citoyens sur la nécessité de respecter les directives du ministère de la santé pour enrayer la pandémie.

3. Les ménages pauvres des centres urbains et du secteur informel devraient recevoir une aide financière directe et non remboursable. Cela permettrait de soulager les souffrances de nombreuses personnes et familles des zones urbaines qui n’ont pas de nourriture ni d’autres besoins fondamentaux. Cette réponse devrait s’ajouter au « plan de relance économique » qui s’adresse principalement aux petites et moyennes entreprises. Cette mesure est importante non seulement pour freiner l’augmentation de la pauvreté, le décrochage scolaire des enfants de familles pauvres et la malnutrition, mais aussi pour stimuler à la fois la demande effective et les supply─two éléments importants pour stimuler la reprise économique.

4. Investir davantage dans les coopératives, dont la plupart s’occupent d’activités agricoles, d’élevage, d’artisanat et du secteur informel qui sont normalement à l’origine des revenus des ménages locaux, de l’épargne collective et individuelle dans les zones rurales et dans certaines zones urbaines. À court ou moyen terme, cela peut être un substitut potentiel au MICE pour stimuler la reprise économique.

5. Refinancer solidement les petites et moyennes industries en élargissant le plan de relance économique tout en adoptant des mesures fiscales pour aider les grandes industries à affronter une crise financière. En effet, les finances et les liquidités sont la base dont dépendent en partie les entreprises et les stratégies de développement.

6. Permettre à TOUTES les entreprises du pays de redémarrer, bien qu’à capacité partielle dans certaines zones plus touchées par la COVID-19, en exigeant qu’elles respectent toutes religieusement les directives du ministère de la santé.

Permettre le développement du secteur informel notamment en renonçant à une partie des taxes

Options politiques à moyen et long terme

M. Monsieur le Président, à la différence des choix politiques ci-dessus, je séparerai les recommandations pour le moyen et le long terme en deux parties interdépendantes : la partie extérieure du développement, qui est de nature économique et matérielle et qui a normalement la faveur des économistes et des organisations de développement orthodoxes comme la Banque mondiale et le FMI, ainsi que la partie intérieure du développement, qui concerne les composantes non matérielles mais essentielles du développement, comme l’instauration de la confiance et d’une culture de coopération entre les citoyens et le gouvernement, le patriotisme et la cohésion nationale, la culture du débat et  la tolérance à l’égard des opinions, des idées et des perspectives différentes, etc.

Vous trouverez ci-dessous ces réformes politiques :

S’attaquer au problème idéologique

Il est urgent de résoudre l’énigme idéologique qui consiste à présenter le gouvernement comme un « parent » au lieu d’être un serviteur et, dans la pratique, il se comporte comme tel en essayant de tout faire, en entretenant la culture des citoyens qui en attendent presque tout, en limitant les consultations avec les citoyens sur ce qui est fait en leur nom et en attendant d’eux qu’ils suivent chaque décision sans poser de questions. Je crois, Monsieur le Président, que le développement durable exige que le gouvernement entretienne avec les citoyens, la société civile, les entreprises et les médias une relation fondée sur la responsabilité, le libre arbitre, la liberté d’expression, d’association et d’action ainsi que sur la responsabilité des citoyens.

Il faut une mentalité, une conscience et une pratique de serviteur du gouvernement lorsque le travail du gouvernement se limite à mettre en place un environnement favorable au développement d’une culture entrepreneuriale et civique. Cela ne peut se faire qu’avec un gouvernement limité qui ne fournit que des services essentiels tels que la sécurité collective, la loi et l’ordre, la mise en place des infrastructures nécessaires, le service de l’État de droit, l’éducation, la santé, la justice pour tous, la garantie de relations cordiales avec les autres nations – tout en laissant le secteur productif à la population.

Adopter une économie de la base vers le sommet et réduire les politiques du sommet vers la base

Il est nécessaire de s’éloigner des politiques économiques descendantes pour adopter une économie ascendante fondée sur la mise en œuvre de politiques humaines et favorables aux populations, notamment en modifiant le système fiscal et en interdisant les impositions multiples au niveau local qui paralysent le secteur informel. Les taxes locales, telles que celles qui frappent les femmes qui vendent des fruits, des bananes, etc., paralysent les entreprises. Il faut laisser ces entreprises informelles se développer et, une fois qu’elles auront de l’argent, elles pourront payer des impôts indirects, par exemple en achetant du pain pour leur famille, du lait, etc. Lorsque ces entreprises informelles sont directement taxées, non seulement elles sont paralysées puisqu’elles ne peuvent pas se développer, mais le revenu disponible que les citoyens ordinaires utilisent pour acheter des produits imposables est diminué et, ce faisant, cela affecte la croissance de l’industrie et de la production puisque l’argent taxé n’est pas réinjecté dans le secteur productif, mais est dépensé dans des choses non productives, comme les dépenses administratives.

Comme la terre est la ressource la plus fondamentale et la plus importante dont disposent la plupart des Rwandais, il est important de supprimer l’imposition des terres récemment introduite, car la plupart des familles et des individus pauvres ne peuvent pas se la permettre.

Par ailleurs, si le gouvernement a admirablement investi dans de grands projets publics tels que des hôtels et d’autres entreprises pour faire du Rwanda un centre régional de conférences et de financement, il est également important d’investir davantage dans des projets de développement au niveau local.

Le hic est que l’investissement dans de grands projets publics n’est pas toujours un succès! A forcer de détourner l’argent une partie de projets comme la construction de marchés ou de routes sont parfois laissés à l’abandon pendant plusieurs mois.

Il s’agit également de placer l’individu et les communautés au centre du développement. Monsieur le Président, historiquement, l’individu dans notre pays a été présenté de manière discursive et pratique comme « analphabète » et ayant besoin d’une aide matérielle et d’une civilisation de la part des dirigeants et du gouvernement. Les dirigeants ont été présentés comme des « éducateurs, des civilisateurs et des libérateurs » des citoyens analphabètes et arriérés (abaturage) qui ne savent pas ce qu’ils veulent. C’est en partie pour cette raison qu’en cette ère de COVID, les dirigeants et la police font ce qu’ils veulent sans tenir compte des droits et libertés civiques des gens. Actuellement, les individus ne sont mis au centre du développement que de manière rhétorique, et non dans la pratique. Il est important d’inverser cette tendance.

S’attaquer à la double dépendance

Il est nécessaire de mettre fin à la mentalité et à la conscience de double dépendance existantes. Monsieur le Président, comme vous le savez, le gouvernement dépend en partie des donateurs et du soutien étrangers. Cependant, les citoyens, les entreprises et la société civile dépendent également, en grande partie, des subventions et des appels d’offres du gouvernement, avec une liberté et des capacités personnelles limitées. Cette double dépendance est problématique car elle a, au fil du temps, conduit à trois résultats pratiques :

  1. Tout Rwandais, qu’il soit bien ou moins instruit, aspire à travailler pour le gouvernement parce qu’il est associé, à tort, à la richesse, au pouvoir illimité et au succès. C’est pourquoi le contrôle du gouvernement et de l’État a historiquement provoqué et provoque encore de violents combats entre les élites. Des politiques visant à mettre fin à cette mentalité seraient utiles.
  2. Deuxièmement, le secteur privé est par conséquent sous-développé, aucune entreprise indigène n’étant aussi ancienne que notre indépendance, car la plupart survivent grâce aux contrats et au soutien du gouvernement et, ce faisant, chaque gouvernement successif a donné naissance à de nouvelles entreprises privilégiées, les anciennes moins favorisées disparaissant.
  3. Enfin, la science, la créativité, l’innovation et la découverte, qui relèvent normalement de l’espace productif et civique, ont été retardées car les plus brillants préfèrent travailler pour le gouvernement et les rôles ont donc été inversés, le gouvernement et les dirigeants devenant les « connaisseurs » et les garants incontestables de la vérité et de la connaissance scientifique. Pour que le développement ait lieu, les rôles doivent être inversés, les citoyens devenant les détenteurs et les créateurs du savoir et la source du pouvoir et des connaissances scientifiques – tandis que le gouvernement devient le serviteur du peuple. Cela peut se produire si une campagne et une stratégie de sensibilisation sont mises en place pour s’attaquer à cette double dépendance et à la conscience tout en mettant en évidence l’ingéniosité des individus et ce qu’ils peuvent faire s’ils s’y mettent.

Modifier le système éducatif, assurer l’indépendance scientifique des universités et investir dans la science

Pour changer le système éducatif, le point de départ devrait être de construire un système qui ne se contente pas de donner des informations aux étudiants, mais qui soit basé sur les possibilités et la croyance en la science. Pour ce faire, il faut placer chaque élève au centre de l’apprentissage et le former en tant que probable chercheur, « connaisseur », penseur de l’avenir et innovateur, tandis que les enseignants deviennent des animateurs et les scientifiques ainsi que les chercheurs des producteurs de connaissances scientifiques et de leurs certificateurs, tandis que le gouvernement finance la recherche et l’éducation publique. Dans la pratique, cela signifierait :

  1. Supprimer un système éducatif qui apprend aux enfants à condenser et à mémoriser ce que leur enseignent les enseignants dans le but de reproduire les mêmes éléments lors des examens, et adopter à la place un système double qui exige également des élèves qu’ils fassent preuve de créativité et d’esprit critique, qu’ils s’engagent dans la production de projets productifs et de conception, dans la communication et l’écriture créatives, qu’ils encouragent les entreprises et les relations innovantes et coopératives, qu’ils aient confiance en eux et pensent de manière indépendante, qu’ils soient la source d’idées et de richesse, qu’ils sachent comment créer et maintenir la richesse, qu’ils soient la source du bonheur, qu’ils s’occupent des perceptions, etc. Monsieur le Président, n’est-il pas surprenant que presque toutes les bonnes choses auxquelles chaque personne aspire, comme la richesse, le bonheur, l’établissement de relations significatives et coopératives, soient rarement enseignées dans notre système éducatif ? N’est-il pas surprenant que, bien que la réflexion soit l’outil le plus fondamental et peut-être le plus important dont tout le monde a besoin, aucune école ou université ne l’enseigne comme une matière à part entière ?
  2. Veiller à ce que l’enseignement accessible dans les écoles publiques, où la majorité de nos enfants étudient, soit le même que celui offert dans les écoles privées où étudient les enfants de la plupart des fonctionnaires.
  3. Veiller à ce que les connaissances soient abordées et présentées par les enseignants non pas comme quelque chose « d’extérieur », mais au sein de chaque élève – le rôle de l’enseignant étant de réveiller ce germe.
  4. Changer le système éducatif signifierait non seulement donner la priorité à la science et conceptualiser l’individu comme le connaisseur, le créateur et l’initiateur des idées et des connaissances, mais aussi s’assurer que les scientifiques et les chercheurs sont les initiateurs et les certificateurs de la connaissance et de la vérité scientifiques, et non le gouvernement comme c’est le cas actuellement.
  5. La réforme du système éducatif devrait également inclure l’octroi d’une plus grande indépendance aux universités publiques, y compris l’Université du Rwanda où les professeurs sont considérés et traités comme des employés du gouvernement avec une liberté d’expression limitée et ses dirigeants nommés par le gouvernement. Le fait d’accorder une plus grande indépendance à l’université et de veiller à ce que ses dirigeants soient recrutés sur la base du mérite fera progresser la cause scientifique, la recherche de qualité et l’innovation scientifique, ce qui n’est pas le cas actuellement.

Permettre aux médias et à la société civile de travailler librement

Monsieur le Président, l’idéologie susmentionnée du gouvernement comme « parent » incontestable et des dirigeants qui contrôlent le pouvoir économique, social et politique, a affecté le fonctionnement des médias et de la société civile, les relations avec les citoyens et le gouvernement. Depuis la réforme des médias de 2008-2009 qui a donné au régulateur des médias, à l’époque le CMH, plus de pouvoirs, il y a eu une tentative croissante de faire taire les médias indépendants ; une pratique inversée avec les réformes des médias de 2011-2013 qui ont introduit l’autorégulation des médias sous le CMH. Cependant, depuis 2015, et l’exil forcé de l’ancien président du CMR, les médias indépendants ont été progressivement réduits au silence. Ce qui a émergé, malgré la naissance de nombreux médias, c’est une voix unique dans les médias ; une voix qui répète ce que les responsables gouvernementaux disent sans poser de questions. Par conséquent, au Rwanda, il y a une seule voix à la fois dans l’arène politique, les médias, la société civile et le discours public. Au sein de la société civile, les plus dynamiques sont celles qui traitent des questions de genre et des questions sociales. Celles qui traitent des droits de l’homme, des droits civils et politiques, sont presque inexistantes ou muettes.

Pourtant, le développement durable et la paix démocratique ne se développent qu’avec une multiplicité de voix, un engagement civique solide et libre ainsi que la liberté d’expression. M. le Président, à l’avenir, j’illustrerai davantage cela en utilisant de multiples exemples, notamment les défis auxquels The Chronicles est confrontée depuis 2012 ; défis qui émanent de certains responsables gouvernementaux.

Le Rwanda a besoin de la multiplicité des voix

Investir dans la confiance en l’avenir et dans une culture de coopération

Il est nécessaire d’investir dans la confiance et les relations de coopération au sein des citoyens et entre les citoyens et le gouvernement, ainsi que dans la confiance en l’avenir. L’histoire montre que c’est la coopération et la confiance dans l’avenir qui mènent au crédit. Ailleurs, c’est le crédit qui alimente l’investissement dans le développement à long terme et les projets d’entreprise. Seule la confiance dans l’avenir et une culture de coopération invitent au crédit et aux investissements. Au Rwanda, en raison de notre Histoire faite de cycles de violence, de guerres, de conflits ethniques et d’exil, il y a eu historiquement une faible coopération entre les citoyens opprimés divisés par les gouvernements successifs selon des lignes ethniques. Cette politique a conduit à une faible confiance dans l’avenir et, par conséquent, les investisseurs ont toujours été moins disposés à investir ici. Cette tendance doit être inversée en luttant contre l’injustice, en assurant l’égalité d’accès à la justice et aux opportunités, en investissant davantage dans des institutions impersonnelles et l’accès aux services et en garantissant un engagement civique solide.

Déraciner l’injustice

Il est également nécessaire d’instituer un maintien de l’ordre humain et pro-personnel et un gouvernement local-citoyen basé sur une bonne prestation de services, le respect des citoyens et le respect de leurs droits par le personnel de sécurité. Car s’il est bon d’avoir une force de police forte et bien équipée et une police locale, l’ordre et la sécurité durables sont assurés lorsque les individus et les communautés sont traités humainement et qu’ils ont le sentiment que ce que fait le personnel de sécurité est dans leur intérêt.

Pour éradiquer l’injustice, il faudra réformer le secteur de la justice afin de garantir l’indépendance du pouvoir judiciaire, déraciner la corruption signalée dans le secteur et assurer une procédure légale régulière, et modifier certaines lois, notamment celle sur la toxicomanie qui condamne les jeunes hommes à de longues peines de prison, dont jusqu’à 25 ans.

Mettre en œuvre les exigences constitutionnelles dans le système politique

La constitution met en place un système de partage du pouvoir créatif et consensuel et une politique fondée sur le dialogue dans le cadre du forum des partis politiques. Cependant, sur le plan opérationnel, alors que la Constitution stipule que le parti au pouvoir ne peut pas avoir plus de 50 % au sein du cabinet, le FPR domine toujours au sein du cabinet et des autres institutions gouvernementales. Les petits partis comme le Parti vert et le PS-Imberakuri sont exclus de l’exécutif, mais ils sont présents au Parlement. En outre, les acteurs politiques avec lesquels je me suis entretenu au sein du système confirment que le forum politique n’entretient pas de dialogue sur les questions initiées par les petits partis. Pour maintenir ce système politique, il est important de respecter ce que la Constitution stipule.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations distinguées.

Kayumba Christopher

Rwanda : la lettre à Kagame qui traduit le malaise social et économique – Partie 1

Ce 10 février 2021, le journaliste rwandais Christopher Kayumba a écrit une lettre à au président rwandais Paul Kagame. Cette lettre de 9 pages traduit le mal structurel rwandais qui a été mis à nu pat le contexte du Covid-19. Du Singapour d’Afrique, le Rwanda pourra devenir un jour la Grèce d’Afrique mais sans les fondements sociaux et économiques que la Grèce a eu pour affronte sa crise financière.

Ecrit par Christopher Kayumba et publié en anglais par The chronicles.

Une lettre au Président Kagame : COVID-19 et Repenser notre trajectoire de développement

Monsieur le Président, je vous écris au sujet de la pandémie COVID-19 et de son impact sur la vie des citoyens ordinaires, les moyens de subsistance de nos collectivités et l’économie. L’objectif est de partager ce que j’ai appris sur les effets sociaux, économiques et politiques sans précédent mises en œuvre lors de cette pandémie dans notre pays, dans le but de proposer de repenser la stratégie de développement du gouvernement aujourd’hui miné par ce virus. Je souhaite également vous faire part de la manière dont la pandémie a mis à nu des blocages historiques plus profonds qui, pendant des décennies, ont informé et contribué à entretenir le sous-développement continu de notre nation et comment cet état de choses peut être modifié, puisqu’il n’est pas dans l’état de la nature mais créé par nos croyances, nos actions et notre inaction.

Avant d’approfondir ce sujet, permettez-moi de préciser pourquoi j’ai décidé de vous écrire et comment je comprends le développement.

Tout d’abord, je n’ai pas pris la décision de vous écrire à la légère, car certains collègues et amis m’ont déconseillé de le faire, arguant que ce serait mal interprété comme une opposition au gouvernement, ce qui aurait des conséquences néfastes pour moi. Mais après mûre réflexion, j’ai décidé de vous écrire, à la fois parce que je sais que vous vous souciez du développement de notre nation et que vous avez, dans différentes tribunes, encouragé les Rwandais à y participer ; à dénoncer les mauvais services et à les rejeter. Deuxièmement, j’écris aussi en tant que citoyen, partie prenante et actionnaire qui veut apporter une contribution utile dans un pays dont vous êtes le PDG, comme le montre un livre que vous avez présenté et qui raconte « la vraie histoire du Rwanda » à l’hôtel Serena le 18 janvier 2013. Le livre est intitulé : « Rwanda Inc.

Écrire au PDG du Rwanda pour lui faire le bilant de ce qui ne va pas dans sa politique est un acte courageux

Monsieur le Président, contrairement aux penseurs classiques du développement qui présentent le sujet en termes exclusivement économiques et matériels, j’entends par développement la construction collective, par les éléments essentiels d’une nation, de systèmes politiques, sociaux et économiques consensuels et viables, capables d’assurer le bien-être individuel et collectif, notamment en répondant aux besoins fondamentaux de chaque citoyen et en résolvant les problèmes structurels d’une nation, tout en contribuant à la richesse collective, à la sécurité et à la coexistence pacifique.

Ainsi clarifiés, les effets de COVID-19 seront ici présentés et analysés de leurs points de vue social, économique, politique et idéologique.

La stratégie pour freiner COVID-19 et ses effets

Monsieur le Président, comme vous le savez, le gouvernement a annoncé pour la première fois qu’il avait détecté le premier cas de COVID-19 le 14 mars 2020, chez un individu voyageant depuis Mumbai, en Inde. Une semaine plus tard, le 21 mars, des mesures strictes ont été mises en place pour enrayer la pandémie. Ces mesures comprenaient le confinement national et le maintien à domicile, la recommandation d’une distanciation sociale, le nettoyage régulier des mains et le port d’un masque pour les personnes se trouvant dans les lieux publics.

À l’époque, le public a été informé que l’individu porteur du virus avait été identifié et isolé, les autres personnes soupçonnées d’avoir été en contact avec lui étant suivies pour contenir la propagation. La nation a reçu l’assurance que tout était sous contrôle. Grâce à cette assurance, le public a cru que la propagation du virus serait contenue et le pays est revenu à la normale dans les deux semaines prévues. Mais cela fait maintenant onze mois et la pandémie est toujours là, le pays étant toujours partiellement sous contrôle. En ce 9 février, au moins 16 811 personnes avaient contracté le virus et 226 étaient mortes.

La plupart de citoyens se demandent maintenant et nous nous demandons pourquoi, malgré des mesures strictes, la pandémie continue de ravager l’économie, les vies, les entreprises et les moyens de subsistance. La stratégie adoptée pour contenir la pandémie a-t-elle été efficace ? Mais surtout, quels ont été et sont les effets de la pandémie ? Que pouvons-nous, en tant que nation, apprendre de cette pandémie sans précédent et que pouvons-nous faire pour aider la nation à retrouver sa trajectoire de développement ?

Il est certain que la pandémie a eu un effet mondial et que l’échec pour éradiquer la maladie n’est pas limité au Rwanda. Mais, je limite le diagnostic au Rwanda.

Monsieur le Président, en ce qui concerne la stratégie visant à contenir la pandémie, je dois reconnaître que lorsque le COVID-19 a éclaté, le gouvernement a agi en temps utile, puisqu’il a informé les citoyens sur le virus et pris des mesures pour le freiner. À son crédit, contrairement à certains gouvernements de la région, votre gouvernement a promis de suivre la science et les conseils des professionnels de la médecine. C’est tout à son honneur. Le rôle joué par les professionnels de la médecine doit également être reconnu et salué.

Toutefois, dès le début, la pandémie a été considérée comme un risque sanitaire et une stratégie conçue pour la contenir. Cette stratégie a comporté cinq éléments : suivre la science et fournir des informations sur le virus ; suivre et tester, isoler les personnes infectées identifiées et les soigner. Deuxièmement, le confinement. Troisièmement, recommander le port de masques, le nettoyage des mains et la distanciation sociale. Quatrièmement, des tentatives pour aider les plus vulnérables à se nourrir et un « plan de relance économique » pour aider certaines entreprises. Et, enfin, le déploiement de la police pour faire respecter les instructions.

Monsieur le Président, pour faire respecter les règles COVID, la police a utilisé diverses tactiques, notamment l’arrestation, l’emprisonnement et l’imposition d’amendes aux suspects. Cette stratégie a eu des conséquences importantes et persistantes.

L’impact socio-économique de COVID-19

Monsieur le Président, comme le dit un dicton courant,  » La preuve du pudding, c’est qu’on le mange. ». Nous devons évaluer le succès de la stratégie utilisée pour contenir la pandémie sur la base de sa réussite ou de son échec ainsi que de ses effets plus larges sur les vies et les moyens de subsistance des individus, ainsi que sur la vie de la nation ; les entreprises et l’économie, les relations avec les voisins et le monde. Que nous a laissé cette stratégie ?

Si la stratégie a comparativement contribué à contenir la propagation du virus, son succès global est minime et inattendu. En effet, à ce jour, selon les données fournies par le gouvernement ainsi que par les institutions mondiales, comme les Nations unies (ONU/PNUD), le FMI et la Banque mondiale, pour n’en citer que quelques-unes, l’impact socio-économique de la pandémie est dévastateur.

En adoptant une approche économique et matérielle, ces institutions montrent que la croissance du PIB devrait tomber à 2 % ou moins ; la stratégie de développement du gouvernement, axée sur les services et basée sur les conférences, les incitations, les conventions et les expositions, a peu de chances de se concrétiser à court ou moyen terme, tandis que, comme le souligne le FMI, la dette nationale devrait passer de 64,5 % en 2020 et 58,1 % en 2019 à 66,4 % en 2021. Les recettes intérieures provenant des impôts et des recettes non fiscales, ainsi que les recettes générées à l’extérieur, ont chuté et devraient encore chuter, car les entreprises sont perturbées par les fermetures, la production réduite, les chaînes d’approvisionnement perturbées et la demande réduite.

En outre, les moyens de subsistance individuels ont été affectés, la pauvreté a augmenté au fur et à mesure que les personnes s’appauvrissaient et qu’elles rejoignaient les rangs des pauvres – le PNUD ayant évalué que les mesures prises pour contenir la pandémie « ont eu et continueront d’avoir des conséquences sociales et économiques de grande portée ».

cette photo a été prise dans le Singapour d’Afrique

Dans son rapport de janvier 2021 intitulé « Rwanda Economic Update », la Banque mondiale donne une évaluation encore plus sombre. Elle indique que le PIB, « en termes réels, a chuté de 3,6 % … au troisième trimestre 2020, après une contraction de 12,4 % au deuxième trimestre » tandis que « le rapport emploi/population a chuté de 5 % pendant la période de fermeture de février à mai 2020 » et que « le chômage a grimpé … de 13 % à 22 % » avec « ceux qui ont conservé leur emploi, 60 % ont déclaré des salaires inférieurs ».

En conséquence, ajoute-t-il : « Le taux de pauvreté des effectifs devrait augmenter de 5,1 points de pourcentage (plus de 550 000 personnes) en 2021 » avec « une augmentation dans les zones urbaines … supérieure à celle des zones rurales », tandis que la dette est passée de 58,1 % à 66 %. Le rapport ajoute que le « coût du plan de relance économique (annoncé par le gouvernement) est estimé à 900 millions de dollars US sur deux exercices fiscaux (2019-2020 et 2020-2021) » et qu’à ce titre, à moins que des mesures ne soient prises pour mettre fin à la situation, « les effets de la pandémie pourraient se faire sentir pendant des années ».

Au-delà de ces effets macro quantitatifs, la pandémie et la stratégie utilisée pour l’endiguer ont eu un impact qualitatif plus important que ne l’indiquent ces mesures de développement plus matérielles. Monsieur le Président, j’en viens à ces mesures ci-dessous.

L’impact sociopolitique de COVID-19 et ce qu’il nous apprend sur notre trajectoire de développement

M. le Président, outre l’impact numérique, il y a des résultats qualitatifs discernables sur la façon dont la stratégie de lutte contre la COVID-19 a été mise en œuvre, sur ce que les fonctionnaires ont dit et fait et sur la façon dont les citoyens ont réagi. Ces actions et ces mots utilisés nous apprennent quelque chose sur les Rwandais, sur le rôle perçu du gouvernement, des dirigeants et des institutions ainsi que sur les citoyens.

La sécurité pour lutter contre le virus : Monsieur le Président, si l’on regarde comment le gouvernement a traité le COVID-19, on peut dire que la force a été utilisée, bien que le problème ait commencé comme un problème de santé. Quelques semaines après l’annonce du virus, il est soudainement devenu une menace existentielle pour la sécurité de la nation et les agents de sécurité ont été autorisés à en prendre la gestion en charge, au point que la plupart des gens si l’on leur demande ce qu’ils craignent le plus entre le virus et la police, la plupart citent cette dernière. En fait, les hôpitaux ont signalé un pic d’accidents chaque soir vers l’heure du couvre-feu, les gens à pied, à moto et dans les véhicules se précipitant chez eux pour éviter d’être arrêtés.

Par exemple, le 31 octobre 2020, un chauffeur de taxi moto a déclaré à la télévision rwandaise que des accidents se produisaient à l’approche du couvre-feu : « Cela est dû à la peur de l’arrestation et parce que tout le monde a peur d’être arrêté, tout le monde court… tout le monde a perdu l’esprit à cause de la peur… Tous les gens, les automobilistes se déplacent sur la route en pensant à l’arrestation plutôt qu’à un éventuel accident ».

Cette crainte n’est pas sans fondement car les brutalités policières ont été largement rapportées, deux personnes auraient été tuées à Nyanza le 25 mars et une autre à Ngoma le 1er septembre 2020. En outre, des centaines de personnes ont été arrêtées, emprisonnées et condamnées à des amendes. Monsieur le Président, les médias vous ont interrogé sur ces brutalités policières rapportées, auxquelles vous avez répondu dans une interview télévisée le 6 septembre 2020 en disant que si la police avait fait du bon travail, vous contribueriez à mettre un terme aux brutalités rapportées par quelques-uns.

Pourtant, ces brutalités policières n’étaient pas et ne sont pas inévitables ; c’était un choix qui a été fait. Et grâce à mon travail de conférencier et de chercheur, j’ai engagé des officiers supérieurs de police et des militaires dans leurs écoles de commandement national à Musanze et je sais que nous avons certains des meilleurs officiers supérieurs de police disciplinés qui comprennent l’importance de traiter les citoyens avec humanité ; comment cela crée la confiance et aide à assurer une sécurité durable. Le problème se situe donc au niveau de la direction de la police ; les choix qu’elle fait et les instructions qu’elle donne aux officiers subalternes.

Le 27 août 2020, le porte-parole de la police a déclaré à la RTV que toute personne enfreignant les instructions de COVID-19 sera sévèrement punie, arrêtée, condamnée à une amende et emprisonnée. Il a même ajouté : « S’ils ne craignent pas d’être tués par COVID, nous devons leur faire craindre la répression ». Le ministre du gouvernement local, dans la même émission, a déclaré « Ceux qui n’obéissent pas aux instructions de COVID trahissent le pays et les Rwandais » et a ajouté : « Leur punition doit être multipliée plusieurs fois. Nous allons y travailler. Nous travaillerons avec la police pour que cela se fasse. Nous en sommes tout à fait capables ». Et c’est effectivement ce qui s’est passé ; mais aucune loi spécifique n’a été citée au-delà des instructions et des résolutions du cabinet.

Clarisse NYIRANGARUYE battue elle a commis une tentative de suicide. Un exemple de l’utilisation de la force pour obliger la population à respecter les mesures Covid-19

Il est important de noter que si le confinement était peut-être nécessaire dans la lutte contre la pandémie, l’arrestation de centaines de personnes, l’emprisonnement et les amendes infligés, ont été faits sans qu’aucune loi ne le soutienne. Cela n’était pas justifié ; pourtant, l’État de droit exige que l’exécutif agisse dans le cadre de la loi. Ce mépris de la loi, une fois encore, représente un schéma plus large qui, historiquement, a sapé la paix et le développement durables.

Un problème de planification, d’élaboration de scénarios et d’hypothèses éclairées

Monsieur le Président, environ une semaine après l’annonce du premier confinement, le 27 mars, vous avez tenu une conférence de presse virtuelle et avez notamment abordé les effets de la pandémie, les relations avec les voisins et l’importance du confinement. Lorsque l’on vous a demandé si une nouvelle stratégie économique était envisagée ou si la stratégie MICE avait été modifiée depuis qu’elle avait été touchée. Vous avez répondu : « Il est trop tôt » pour déterminer ou décider de la stratégie à suivre car « l’économie est basée sur les personnes et leurs activités et tout a été touché ; même les camions qui restaient sur la route sont touchés ».

En outre, bien que la stratégie adoptée pour contenir la pandémie n’ait pas donné les résultats escomptés, elle n’a pas été modifiée. Même pour le plan de relance économique de deux ans, qui date de huit mois, il a fallu payer des intérêts sur le prêt et pourtant, une petite partie de ce fonds a été utilisée car les entreprises sont toujours en état d’arrêt. Il s’agit là, objectivement, d’un échec de l’élaboration de scénarios réfléchis, en pensant en termes de possibilités à court, moyen et long terme. Que font le service de planification du MINECOFIN et l’unité de planification de la politique stratégique de la présidence ?

Un problème économique

Outre les macro-évaluations faites par des institutions étrangères, le 21 septembre 2020, la télévision rwandaise a rapporté que l’économie s’était contractée de 12,4 % et Radio Rwanda a rapporté, le 22 septembre 2020, que les pauvres avaient été les plus touchés. D’autres médias ont rapporté qu’un énorme pourcentage des habitants de Kigali avaient perdu leurs moyens de subsistance et que 60 % d’entre eux étaient sans nourriture. En outre, le secteur informel est en dépression. Et les choses n’ont pas été aidées par les décisions prises par des institutions telles que RURA qui, à différents moments, ont ordonné aux véhicules commerciaux de ne pas augmenter les tarifs et pourtant de réduire le nombre de passagers qu’ils transportent ! Comment peut-on s’attendre à ce qu’ils fassent des bénéfices et restent en activité ?

Pourtant, ce n’était pas inévitable. Si la pandémie avait été correctement diagnostiquée comme un virus à la fois sanitaire avec des impacts économiques et traité comme tel, la situation serait meilleure aujourd’hui. Si la pandémie avait été comprise comme un danger sanitaire et économique qui resterait avec nous pendant un certain temps et si une réponse plus humaine et moins punitive avait été adoptée, avec une stratégie qui aurait fait appel aux cœurs et aux esprits et en déployant une communication plus persuasive qui aurait éveillé les sentiments patriotiques des citoyens, répondu à leurs craintes et à leurs inquiétudes et, ce faisant, déployé une puissance douce plutôt que dure du type « vous ferez ceci ou nous vous arrêterons, vous donnerons une amende et vous emprisonnerons », le résultat aujourd’hui serait différent. Pourquoi cette approche n’a-t-elle pas été envisagée alors que le pouvoir brutal ne fonctionne pas ?

Un problème éducatif et scientifique

Monsieur le Président, l’une des choses les plus instructives à l’heure actuelle dans l’Histoire de notre pays est que lorsque la pandémie a éclaté, nous n’avons pas investi dans le vaccin ou le remède COVID, ni même essayé de les trouver. Personne n’a même demandé, publiquement, si c’était une possibilité. Pourquoi ? Bien sûr, certains pourraient le dire : « Nous ne sommes pas le seul pays à ne pas l’avoir fait ». Accordé. Mais quand allons-nous, en tant que nation, commencer à investir dans la recherche scientifique, y compris la recherche médicale ? Cette question est importante car, si l’on considère notre histoire après l’indépendance, ce manque d’investissement dans la science et dans le secteur médical est révélateur d’un problème plus vaste : un système d’éducation qui, depuis plus de 100 ans, depuis l’arrivée de l’éducation moderne au Rwanda, et plus de 500 ans depuis la révolution scientifique, ne nous a pas permis d’apporter quoi que ce soit de significatif dans le domaine de la science et de la découverte. Qu’il s’agisse de petites ou de grandes innovations scientifiques, de découvertes et de percées, le Rwanda n’a été qu’un consommateur et non un créateur. Même l’écriture de notre histoire a été en grande partie une chasse gardée des écrivains occidentaux jusqu’à récemment. Face à cet échec, nous devons nous demander : qu’enseignons-nous à nos médecins, biologistes et chercheurs médicaux ? Leur enseignons-nous seulement à diagnostiquer les maladies et à proposer des comprimés ou des recherches sur les vaccins et les remèdes pour les maladies ? Pour replacer cela dans un contexte historique plus large, nous pouvons nous demander quelle a été notre contribution dans le domaine de la science au cours des 100 dernières années, depuis l’arrivée de l’éducation occidentale formelle au Rwanda. Pourtant, avant l’arrivée des colonialistes et de l’éducation moderne, notre médecine traditionnelle soignait presque toutes les maladies. Nous devons donc changer notre système d’éducation qui forme en grande partie les demandeurs d’emploi, les administrateurs, les politiciens et les personnes à charge.

Un problème social

Monsieur le Président, il semble y avoir un décalage entre les citoyens et les dirigeants. D’après mon analyse, la stratégie et les tactiques utilisées pour gérer la pandémie illustrent un décalage entre les dirigeants et les citoyens. C’est en partie la raison pour laquelle la pandémie a persisté puisque les citoyens n’ont pas été écoutés, ni invités à faire un sacrifice patriotique et à contribuer à la lutte contre la pandémie. Au lieu de cela, la confiance a été placée dans les forces de police, en ordonnant aux citoyens de suivre les instructions avec des mesures punitives pour les contrevenants. Cela montre bien qu’il n’y a pas de relations entre les dirigeants et les responsables et qu’il y a des lacunes dans la façon de communiquer pour pouvoir gagner la confiance des citoyens.

Un problème de politique régionale et étrangère :

Lorsque la pandémie a frappé, le Rwanda n’était pas en bons termes diplomatiques avec l’Ouganda et le Burundi. Ses relations avec la RDC s’amélioraient et les relations avec son voisin de l’Est, la Tanzanie, étaient bonnes. En raison de la COVID et de l’approche de cette dernière, les relations se sont détériorées. Vous avez déclaré, Monsieur le Président, lors d’une des conférences de presse tenues pendant la pandémie, que le Rwanda était « presque rançonné » et qu’il avait dû faire un choix difficile entre « à prendre ou à laisser » par rapport à l’impasse qui s’est produite à la frontière avec la Tanzanie au milieu de l’année 2020, alors que les conducteurs de ce pays protestaient et refusaient de se soumettre à des tests à l’entrée au Rwanda ; un facteur qui a conduit à ce que nos marchandises soient retenues plus longtemps que nécessaire. Et, bien sûr, malgré le déploiement de mesures punitives pour contenir le virus, même le Royaume-Uni, qui a lui-même des cas de COVID plus graves, a mis le pays sur la liste rouge des pays indésirables. Cela nous montre, Monsieur le Président, qu’un travail diplomatique plus important est nécessaire pour rétablir les relations avec les voisins et les amis.

Un problème de justice et de vérité :

Comme indiqué précédemment, des centaines de personnes ont été arrêtées, détenues, emprisonnées et condamnées à des amendes sans respecter aucune loi. Et comme j’ai suivi et observé personnellement pendant un an le fonctionnement de nos institutions judiciaires, de la façon dont la police traite les personnes qu’elle arrête à la façon dont elle gère leurs cellules, en passant par la façon dont le Bureau d’enquête du Rwanda (RIB) traite les suspects, la façon dont le ministère public procède, le comportement des tribunaux, des juges et des procureurs, le fonctionnement des prisons et le traitement des suspects et des condamnés, je peux vous dire que l’utilisation de la force pour lutter contre la propagation 6+/6du COVID-19 est conforme au fonctionnement de ces institutions : c’est-à-dire que l’on obéit à ce que disent l’exécutif et les puissants membres du gouvernement, que sa base juridique soit ou non respectée. Par exemple, d’après mes recherches personnelles, j’ai découvert que plus de 90 % des personnes qui sont amenées devant les tribunaux en tant que suspects ne reçoivent jamais de caution ; pourtant, la caution est un droit légal basé sur la présomption d’innocence jusqu’à preuve du contraire ! Pourquoi en est-il ainsi ? Aux anciens juges à qui j’ai parlé, à certains procureurs et même aux enquêteurs du RIB à qui j’ai parlé, j’ai dit que les juges craignaient d’accorder une caution qui gênerait des individus puissants qui auraient pu ordonner l’arrestation au départ. En outre, certains suspects passent plus d’un an, voire deux, sans comparaître au tribunal pour l’audience officielle de leur affaire après s’être vu refuser la mise en liberté sous caution et, lorsque certains finissent par comparaître au tribunal et que d’autres sont déclarés innocents et libérés, ils ne peuvent même pas déposer une plainte contre le gouvernement pour demander réparation puisque la loi ne l’autorise pas. Dans l’ensemble, le respect de la loi est donc limité et l’indépendance judiciaire est restreinte ; c’est un facteur sur lequel je reviendrai à l’avenir.

Monsieur le Président, je voudrais également vous informer qu’il existe des centres de détention illégaux, ainsi que des « maisons de refuge », et que la torture existe dans certains de ces endroits. J’ai personnellement rencontré de nombreuses personnes qui se sont rendues dans ces centres, dont trois journalistes qui sont également mes anciens étudiants à l’École de journalisme et de communication de l’Université du Rwanda. Je n’oublierai jamais le jour où ils sont venus me voir alors que j’étais encore en prison et l’un d’entre eux, m’a dit Shadrack : « Nous sommes désolés que vous ayez été amené ici ! Mais nous sommes venus vous demander conseil ! Vous nous avez appris à faire des reportages véridiques et équilibrés et quand nous l’avons fait, nous avons été emprisonnés » ! Leur crime était de rapporter qu’il y avait eu une attaque rebelle dans Nyabimata─a crime dont sont maintenant accusés des gens comme Paul Rusesabagina et Sankara mais dont, à l’époque où ces journalistes l’ont rapporté le gouvernement ne voulait pas qu’il soit rapporté, et deuxièmement, pour ces journalistes rapportant que le Rwanda était entouré d’ennemis et se demandant comment il allait s’en sortir. Ils ont été arrêtés et emprisonnés en 2018. Leurs accusations changent sans cesse. Comment cela peut-il être un crime ? Le Rwanda n’accuse-t-il pas l’Ouganda d’habiter des dissidents ? N’est-il pas à couteaux tirés avec le Burundi ? Qu’en est-il des FDLR, du FLN, du P5 en RDC, etc.

Je dois également vous signaler, Monsieur le Président, que j’ai non seulement vu personnellement certains policiers battre des gens en public et que je l’ai vu dans les cellules qu’ils dirigent. Pendant mon incarcération au poste de police de Kicukiro, chaque soir, les gens étaient amenés couverts de cagoules noires sur le visage et les gardes nous demandaient à tous de nous allonger pour que nous ne voyions pas qui était amené et ils étaient emmenés à droite de notre cellule où j’ai appris qu’il y a des pièces souterraines où certains suspects sont enfermés. Une nuit, l’un de ces suspects a été amené dans notre cellule commune, mal nourri, craintif, avec beaucoup de barbe et une voix évanouie, mais au beau milieu de la nuit, le jeune homme, en pleurs, a de nouveau été emmené. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé.

J’ai entendu certains responsables gouvernementaux, dont le ministre de la justice, nier l’existence de centres de détention illégaux ou de « refuge » et la torture. Soit ils ne savent vraiment pas la vérité sur ce qui se passe dans leur secteur, soit ils craignent les conséquences de la reconnaissance de la vérité. Parce que je crois que nous ne pouvons pas, en tant que pays, atteindre une paix, un développement et une démocratie durables sans reconnaître ces pratiques odieuses et les éradiquer, je dois vous dire la vérité sur ce que je sais être vrai et sur ce qui arrive à notre peuple.

Un problème de liberté d’expression et de liberté des médias :

Lors d’une conférence de presse le 2 octobre 2020, le ministre de la santé a déclaré aux journalistes que « le vaccin sera disponible entre janvier et mars 2021 ». Étonnamment, aucun journaliste n’a posé la question : D’où viendrait le vaccin ? Fabriquerions-nous le nôtre ou l’achèterions-nous ? Si nous ne fabriquions pas le vaccin, pourquoi pas ? Si nous l’achetions, combien coûterait-il et d’où viendrait l’argent ? Souvenez-vous qu’à cette époque, aucun pays ou entreprise n’avait encore découvert le vaccin. Cette absence de questions pertinentes et de responsabilisation des dirigeants fait partie d’un problème plus vaste, à savoir la présence d’un média servile et incontestable qui promeut la voix unique des dirigeants et du gouvernement. Sans les médias qui obligent les dirigeants à rendre des comptes, il est difficile d’avoir un gouvernement démocratique.

Christopher Kayumba, co-fondateur du journal en ligne «The Chronicles». Il a été arrêté le 10 décembre 2019 et a passé un an en prison pour « avoir causé des troubles » à l’aéroport

Monsieur le Président, je travaille dans le secteur des médias depuis 24 ans, d’abord comme journaliste, puis comme rédacteur, éducateur, propriétaire de médias et chercheur, mais je n’ai jamais cessé de promouvoir et de défendre la liberté des médias, y compris lorsque j’étais le rédacteur en chef du New Times entre 2004-2005, un journal normalement associé au FPR et au gouvernement. La raison pour laquelle j’ai fait cela et le fais encore, est que la liberté des médias est bonne pour la bonne gouvernance, la responsabilité, la promotion de la liberté d’expression individuelle et collective, la promotion d’une meilleure compréhension, de la coexistence pacifique et de la démocratie – tandis qu’une seule voix dans les médias, telle qu’elle est actuellement promue, nourrit la répression et l’autoritarisme.

Monsieur le Président, d’après les conversations privées que j’ai eues au fil des ans avec des fonctionnaires, d’anciens fonctionnaires, des journalistes et des citoyens ordinaires, je peux affirmer que la peur de parler est réelle ; et pour beaucoup, le silence ne signifie pas que tout va bien ; pour ceux qui, comme moi, gardent leurs oreilles sur le terrain, la plupart des gens ne parlent pas parce qu’ils sont satisfaits de la situation, mais simplement parce qu’ils ont peur des conséquences. Comme le disent les Rwandais, « les gens ne craignent pas une forêt, ils craignent ce qu’ils ont rencontré dans la forêt dans le passé ». Les conséquences d’une prise de parole sont souvent trop importantes pour que l’on puisse les accepter, non seulement pour celui qui parle, mais aussi pour tous ceux qui ont un lien avec lui.

Un problème idéologique :

Monsieur le Président, pendant le confinement, de nombreux citoyens, y compris des chefs d’entreprise et des banquiers, étaient dans les médias et demandaient à ce qu’ils appelaient « le Parent » (c’est-à-dire le gouvernement et le président) de les aider. Un PDG d’une banque locale a répondu aux médias à la fin de l’année dernière : « Notre parent, le gouvernement et le président devraient nous aider ». Cette demande et cette attente nous accompagnent depuis l’indépendance, où le gouvernement et le président étaient considérés comme des « parents ». Normalement, cela ne poserait pas de problème, mais notre histoire montre que cette référence renvoie à une énigme idéologique sous-jacente plus large concernant une relation entre le gouvernement et les citoyens ; les dirigeants et les dirigés, les premiers étant perçus comme la source d’idées incontestables, de sagesse, de richesse, de succès et de misère et les autres comme les bénéficiaires. C’est cette idée qui fait que le gouvernement et les dirigeants prennent des décisions, sans consulter les citoyens et attendent d’eux qu’ils suivent sans poser de questions, comme cela s’est produit. Et si l’on se pose des questions, les ennuis nous attendent. C’est également cette croyance non articulée, mais opérationnelle, qui définit les relations entre les branches du gouvernement et l’exécutif, là où ce dernier a historiquement été le plus puissant. C’est aussi cette idée qui rend les autres institutions faibles ; les médias et la société civile sont censés suivre tout ce que le gouvernement veut et décide.

Ce mécanisme de croyance tacite n’est pas nouveau. L’ancien président Juvénal Habyarimana était communément appelé « le parent », tout comme son gouvernement. Ce que cela nous a légué en tant que nation est aujourd’hui de notoriété publique. Cette déférence idéologique sous-tend l’idée promue par certains fonctionnaires selon laquelle « le gouvernement fait les gens » ; sans lui, personne ne peut réussir quoi que ce soit ou « être quelqu’un » – comme ils disent. Mais qui fait qui ? Qui crée de la valeur et produit de la richesse ? Où le gouvernement travaille-t-il et que produit-il, en termes monétaires, chaque année financière ? Oui, les dirigeants et les employés du gouvernement font un travail important en fournissant un environnement favorable qui rend la vie organisée possible, les affaires et la production viables, mais ils ne produisent pas de production bancable comme le font les citoyens et les individus et la soutiennent.

Si la loi est claire en matière d’État de droit, dans la pratique, c’est la base des actions gouvernementales incontestables et arbitraires que nous voyons quotidiennement et que nous voyons encore pendant COVID-19. Pourtant, dans une démocratie, Monsieur le Président, les dirigeants et le gouvernement sont censés être des serviteurs. Au-delà de la rhétorique, notre gouvernement est-il un serviteur avec le mandat des citoyens qui doivent lui demander des comptes ou un parent ? Telle est l’énigme, Monsieur le Président, car, je crois que la plupart des problèmes que notre pays a connus depuis son indépendance ont en partie émané de cette relation entre le gouvernement, les dirigeants et les citoyens.

À moins que le gouvernement et les dirigeants ne deviennent des serviteurs, les décisions arbitraires et incontestables, les actions et l’injustice continueront.

Monsieur le Président, mes recommandations sur ce qui peut être fait pour compléter ce qui est déjà fait pour freiner les effets de COVID-19 et assurer un développement durable figureront dans la deuxième partie de cette lettre.

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations distinguées,

Christopher Kayumba