Depuis l’annonce de la mort d’Aimable Karasira, les interrogations, les inquiétudes et les zones d’ombre continuent de se multiplier autour de cette disparition qui a profondément marqué beaucoup de rwandais. À travers le témoignage ci-dessous, recueilli auprès de Mbarimombazi, proche du défunt, se dessine le portrait intime d’un homme que ses proches décrivent comme blessé par son histoire familiale, fragilisé psychologiquement depuis de nombreuses années, mais aussi déterminé à parler malgré les risques.
Ce témoignage, que nous avons choisi de restituer avec fidélité tout en le traduisant et en le mettant en forme pour en faciliter la lecture reflète les souvenirs, les convictions, les doutes et les interrogations de son auteur face aux événements ayant entouré la vie, l’emprisonnement et l’assassinat d’Aimable Karasira.
Mais au-delà du récit lui-même, une autre inquiétude demeure aujourd’hui : celle qui concerne Aimé Karasira, présenté comme le dernier survivant direct de cette famille meurtrie par les tragédies successives. Depuis plusieurs jours, des rumeurs circulent affirmant qu’il aurait tenté de mettre fin à ses jours sur la tombe de son frère. Pour beaucoup, ces informations suscitent un profond malaise.
Car au Rwanda, les annonces de « suicide » entourant des personnalités critiques, dissidentes ou simplement gênantes sont devenues si fréquentes qu’elles nourrissent désormais la méfiance de la population. Aux yeux de nombreux observateurs critiques du régime, ces récits répétés finissent parfois par apparaître comme une manière de préparer psychologiquement l’opinion publique à des morts futures présentées ensuite comme des actes volontaires. Cette perception, qu’elle soit fondée ou non, traduit avant tout le niveau de défiance et de peur qui s’est installé dans la société rwandaise, où beaucoup estiment que les voix discordantes vivent sous une pression permanente.
Dans ce contexte lourd de tensions et de soupçons, plusieurs proches de la famille Karasira disent craindre qu’Aimé Karasira ne soit aujourd’hui particulièrement vulnérable, tant sur le plan psychologique que sécuritaire.
Le témoignage
Une rencontre tardive, mais une amitié devenue fraternelle
Mbarimombazi raconte avoir rencontré Aimable Karasira en 2001. Tous deux étudiaient alors à la Faculté des Sciences et Technologie (FST) de l’Université nationale du Rwanda, dirigée à l’époque par le Dr Emile Rwamasirabo. Il se souvient : « Nous étions dans la même faculté et nous nous asseyions côte à côté. Nous passions de longues nuits à discuter de la vie. En moins de deux heures, j’avais déjà compris que nous étions tous les deux nés Tutsi sans l’avoir choisi, et que nos parents, après avoir survécu au génocide, avaient été tués par les Inkotanyi. La différence entre nous était que, dans mon cas, seul un de mes parents, mes frères et sœurs avaient survécu. Pour Karasira, les Inkotanyi avaient tué son père, Karasira Claver, qui était agronome, sa mère, Mukaruzamba Gorethi, qui était médecin, deux de ses jeunes frères ainsi qu’une de ses sœurs, également prénommée Gorethi. »
Selon Mbarimombazi, l’histoire de son ami était particulièrement douloureuse. « Le parcours de Karasira était très triste. Nous avions le sentiment d’avoir été écartés par les organisations de rescapés. Mon jeune frère et ma sœur étaient pris en charge par le FARG (Fond d’Aide aux rescapés du Génocide), et Karasira me disait souvent : « Toi au moins, ils reconnaissent que vous êtes Tutsi. » À l’époque, je considérais cela comme une simple lamentation. Mais avec le recul, je crois qu’il commençait déjà à souffrir profondément. Lorsqu’une campagne de sensibilisation à la santé mentale a été organisée à l’université, c’est moi-même qui l’ai accompagné à la consultation. Nous avons été reçus dans les locaux de la LUCS (Ligue Universitaire Contre le Sida), au-dessus de la Faculté des Sciences. Je m’en souviens comme si c’était hier. »

Mbarimombazi explique qu’une fois arrivés à la LUCS, les responsables leur demandèrent d’abord s’ils venaient pour un dépistage du VIH. Ils répondirent que non et expliquèrent qu’Aimable Karasira pouvait passer une semaine entière sans dormir et qu’il avait perdu tout intérêt pour la nourriture.
D’après son témoignage, les médecins décidèrent alors de l’orienter vers les services de psychiatrie du Centre Hospitalier Universitaire de Butare (CHUB). Il affirme que Karasira y fut suivi à partir de 2003, puis qu’après son installation à Kigali, son dossier fut transféré au Centre Hospitalier Universitaire de Kigali (CHUK), où il continua à recevoir des soins.
Mbarimombazi dit aujourd’hui ne pas comprendre pourquoi, selon lui, cet historique médical n’a pas été davantage pris en considération par les autorités judiciaires. « Nous étions tous les deux profondément affectés par ce que nous avions vécu, mais les médecins avaient estimé qu’Aimable Karasira avait besoin d’un suivi particulier. Je ne comprends toujours pas pourquoi les documents délivrés par des hôpitaux publics n’ont pas été pris en compte afin qu’il soit soigné plutôt qu’incarcéré. »
Une enfance marquée par les violences et les traumatismes
Mbarimombazi se souvient également d’un voyage effectué avec Aimable Karasira en octobre 2002. Tous deux avaient pris un véhicule en direction de la région de Kanyaru avant de poursuivre à pied jusqu’à Rwaniro, le lieu de naissance de Karasira. Selon lui, ils avaient choisi de rester discrets une fois arrivés sur place. « Nous ne nous sommes pas fait connaître. Les personnes qui occupaient les propriétés de sa famille auraient pu lui vouloir du mal. Nous nous sommes arrêtés dans un endroit où l’on vendait du « Kamata », une boisson non alcoolisée à base de sorgho. Ce qui devait être une simple halte est devenu notre repas de midi. »
C’est au cours de cette visite, raconte-t-il, qu’il prit pleinement conscience de l’ampleur des drames qui avaient marqué la vie de son ami.
Né en 1977, Aimable Karasira lui aurait expliqué avoir perdu de nombreux proches pendant le génocide, tant du côté paternel que maternel. Selon Mbarimombazi, cette accumulation de pertes et de traumatismes aurait profondément marqué son ami et contribué à ses souffrances psychologiques. Il affirme que Karasira lui répétait souvent que son enfance avait été tellement douloureuse qu’il lui arrivait de considérer que vivre était parfois plus difficile que de ne pas vivre.
Au fil de leurs échanges, les deux hommes découvrirent qu’ils partageaient plusieurs expériences similaires. Selon Mbarimombazi, ils se considéraient tous deux comme des Tutsi qui n’avaient pas bénéficié de l’assistance du FARG et estimaient également avoir été rendus orphelins par le FPR-Inkotanyi.
Cette expérience commune les a poussés à se consacrer intensément à leurs études. Ils terminèrent leur cursus à la même période. Mbarimombazi commença alors une carrière dans l’enseignement secondaire avant de rejoindre l’administration publique, tandis qu’Aimable Karasira poursuivit sa carrière universitaire.
Les deux hommes continuèrent à entretenir une relation étroite.
Mbarimombazi évoque également le licenciement de Karasira de l’université, qu’il relie à une controverse née après certaines déclarations publiques de ce dernier. Selon lui, cette période marqua une aggravation importante des difficultés psychologiques de son ami.
« Karasira avait plus de courage que moi »
Pour Mbarimombazi, l’éviction de Karasira de l’université a ravivé des blessures anciennes. Les deux amis continuaient à échanger régulièrement sur leur histoire personnelle et sur les drames qui avaient marqué leurs familles.
Il se souvient de certaines confidences de son ami :
« Karasira avait plus de courage que moi. Son enfance a été bien plus difficile que la mienne. Pourtant, il a osé parler publiquement de l’histoire de ceux qui l’ont rendu orphelin, alors que moi, je n’aurais jamais osé le faire. Aujourd’hui encore, lorsque j’y pense, je m’en veux parfois. Mais je finis toujours par me dire qu’il vaut mieux préserver sa vie que se sacrifier inutilement. J’ai choisi le silence pour pouvoir continuer à vivre et m’occuper de mes six enfants, avec l’espoir de leur laisser un pays différent de celui dans lequel nous avons grandi. Le départ prématuré de Karasira constitue pour moi à la fois un héritage et une responsabilité. »
La musique comme moyen de transmettre son message
Mbarimombazi raconte qu’après une longue période sans se voir, il retrouva Aimable Karasira à Butare alors qu’ils venaient tous deux récupérer leurs cartes d’identité, après avoir effectué les démarches administratives à l’université.
Selon lui, cette rencontre raviva immédiatement leurs discussions sur leur histoire personnelle et les épreuves qu’ils estimaient avoir traversées. C’est également à cette période, affirme-t-il, que Karasira commença à envisager la musique comme un moyen d’expression. « Lorsque je suis allé récupérer ma carte d’identité, j’ai rencontré un journaliste de Radio y’Abaturage (RC-Huye) qui m’a appris que Karasira avait changé de nom et qu’il se faisait désormais appeler “Professor Nigga ”. J’ai fait tout mon possible pour le retrouver. Nous nous sommes finalement vus dans un endroit appelé kwa Gicumba, à Butare. Quand je l’ai vu, j’ai éclaté en sanglots. »
Mbarimombazi décrit alors un homme qu’il dit avoir eu du mal à reconnaître.
« Il portait des chaussures sales, un pantalon en jean beaucoup trop large et un t-shirt marqué “2 Pac”. Cette apparence ne correspondait pas à l’image que nous avions d’un enseignant d’université. Nous avions l’habitude de le voir élégant, vêtu de costumes impeccablement repassés. Je lui ai dit qu’il était en train de se détruire et que, s’il continuait ainsi, les étudiants finiraient par le rejeter. »
Selon son témoignage, Karasira lui aurait répondu avec ironie et détachement.
« Il s’est contenté de rire en me disant que les étudiants l’appréciaient toujours, mais qu’à l’université on cherchait constamment à lui compliquer la tâche en lui attribuant des conditions d’enseignement difficiles afin de l’épuiser. Malgré cela, il disait qu’il préférait sourire et continuer, parce qu’il n’avait pas d’autre choix. »
Mbarimombazi affirme que cette rencontre renforça chez lui le sentiment que son ami traversait toujours une profonde souffrance psychologique.
Des difficultés pour faire entendre sa voix
Selon Mbarimombazi, Aimable Karasira souhaitait utiliser la musique pour raconter son histoire et transmettre ses réflexions au public. Il explique : « Karasira voulait écrire des chansons que d’autres artistes pourraient interpréter, ou parfois les chanter lui-même, afin que le monde sache ce que nous avions vécu. » Mbarimombazi affirme toutefois que ce projet se serait rapidement heurté à de nombreux obstacles. « Après avoir choisi de transmettre son message à travers la musique, il disait que plusieurs producteurs avaient peur de travailler avec lui. Certains acceptaient de l’aider discrètement, souvent tard dans la nuit, et préféraient ne pas voir leur nom apparaître dans les crédits des chansons. » Selon lui, ces difficultés rendaient la production musicale particulièrement coûteuse pour Karasira. « Il arrivait qu’on lui demande jusqu’à 300 000 francs rwandais pour une seule chanson, alors que d’autres artistes payaient entre 100 000 et 150 000 francs. Malgré cela, il acceptait de payer parce qu’il estimait ne pas avoir d’autre solution. »
Mbarimombazi ajoute que Karasira écrivait également pour d’autres artistes afin de financer ses propres projets musicaux.
Il conclut avec émotion : « Parmi ses chansons, il y en avait une dans laquelle il nous disait : “Le jour où je partirai, ne pleurez pas.” Pourtant, cela ne nous a pas empêchés de pleurer. Et aujourd’hui encore, nous continuons de pleurer. »

Après son renvoi de l’université, il choisit de dire publiquement la vérité qu’il percevait
Mbarimombazi explique qu’après avoir été renvoyé de l’université, Aimable Karasira passa un long moment à intervenir sur différentes chaînes YouTube où il exprimait ce qu’il considérait comme la vérité. Cependant, ces interventions restaient sans bénéfice pour sa survie quotidienne : il participait gratuitement aux émissions et, tout au plus, quelqu’un lui offrait parfois une boisson par compassion. C’est dans ce contexte qu’il décida de créer sa propre chaîne YouTube, baptisée « UKURI MBONA » (« La vérité que je vois »), avec l’aide d’un ami.
Mbarimombazi raconte : « En créant sa chaîne YouTube et son groupe WhatsApp, Karasira poursuivait d’abord un objectif d’entraide. Ensuite, il cherchait aussi un moyen de subsistance, car les revenus qu’il tirait autrefois de son salaire universitaire avaient disparu après son éviction par ceux qu’il considérait comme les responsables de son malheur. Je ne me souviens plus exactement du nom de la jeune fille que nous avions soutenue, mais aujourd’hui plus personne ne parle d’elle ; peut-être a-t-elle été tuée elle aussi. Si elle est encore en vie, qu’elle nous dise au moins si l’aide de “Karasira Family” lui a réellement servi à quelque chose. »
Avec le temps, la chaîne « UKURI MBONA » prit une ampleur grandissante et devint, selon lui, une source d’inquiétude pour les autorités, jusqu’à ce que Karasira soit convoqué par le RIB afin qu’il cesse ses émissions. Mbarimombazi poursuit : « un jour où Karasira était convoqué au siège du RIB, en rentrant chez lui, il tomba sur des membres de la sécurité locale en train de frapper un vendeur ambulant. Même le journaliste qui couvrait la scène fut battu. Karasira prit des photos de ce qu’il voyait et me les envoya avec cette légende : “Même cela, je devrais le voir et me taire ?” Je lui ai répondu que, s’il voulait vivre en paix avec ceux qu’il appelait les assassins, il devait faire semblant d’être naïf. Mais il m’a répondu que sa conscience ne le lui permettait pas. Alors il a continué à parler, parce que son courage ne lui permettait pas de rester silencieux face à l’injustice. Voilà l’héritage qu’il nous laisse. »
Une arrestation et un procès qui continuent de susciter des débats
Le 31 mai 2021, lorsque Aimable Karasira est arrêté, Mbarimombazi affirme ne pas avoir immédiatement appris la nouvelle. Il explique avoir tenté de le joindre à plusieurs reprises, sans succès, avant de découvrir son arrestation sur les réseaux sociaux, comme de nombreux autres observateurs. Il raconte : « Lorsque Karasira a été arrêté, je ne l’ai pas appris tout de suite. Habituellement, lorsqu’il était convoqué ou qu’il avait besoin d’un conseil, il m’en parlait et nous échangions nos points de vue. Cette fois-là, cela ne s’est pas passé ainsi. J’ai été profondément choqué de l’entendre accusé de négation du génocide alors que c’est précisément ce génocide qui nous a rendus orphelins. J’ai également eu du mal à comprendre certaines procédures engagées contre lui. Karasira n’a jamais cessé d’affirmer que les accusations portées contre lui étaient infondées. Il expliquait aussi souffrir de problèmes de santé et avoir besoin de soins. Selon moi, ces éléments n’ont pas été suffisamment pris en considération. »
Au fil des années de procédure, Mbarimombazi dit avoir suivi avec inquiétude les différentes audiences qui se sont déroulées entre Kigali et Nyanza. Il estime que l’état de santé physique et psychologique de son ami aurait dû être davantage pris en compte. « Malgré les pressions auxquelles les médias étaient confrontés, certains ont permis de rappeler qu’Aimable Karasira souffrait de problèmes psychologiques et physiques. En 2023, la justice a ordonné une expertise après que ses avocats eurent signalé une dégradation de son état mental. Mais, selon moi, cela n’a pas changé le cours des choses puisqu’il est resté en détention alors que sa santé continuait de se détériorer. »
Mbarimombazi rappelle qu’en 2025, Karasira a été condamné à une peine de cinq ans d’emprisonnement, tout en étant acquitté sur certains chefs d’accusation.
Une mort qui soulève de nombreuses interrogations
L’annonce du décès d’Aimable Karasira a provoqué de nombreuses réactions au Rwanda comme au sein de la diaspora. Pour Mbarimombazi, plusieurs questions demeurent sans réponse.
« Comme je le faisais régulièrement, je suis allé lui rendre visite le 18 avril 2026. Au cours de notre conversation, il ne m’a jamais parlé d’une date précise de libération, parce qu’il ne la connaissait pas lui-même. Nous pensions néanmoins qu’après son arrestation du 31 mai 2021, il pourrait retrouver la liberté vers la fin du mois de mai 2026. Le jour de son décès, j’ai appris la nouvelle par les médias alors que, dans mon esprit, il lui restait à peine quelques semaines avant la fin de sa peine. »
Mbarimombazi avance ensuite sa propre interprétation des circonstances ayant conduit à la mort de son ami.
« À mes yeux, Aimable Karasira a payé le prix de sa parole. Il disait souvent que ce qu’il avait révélé publiquement ne représentait que 10% de ce qu’il savait. Je suis convaincu que cela inquiétait ceux qu’il critiquait. »
Il compare également cette disparition à celles d’autres personnalités rwandaises dont les décès ont suscité des controverses et des interrogations au sein de l’opinion publique.
Selon lui, plusieurs organisations et acteurs de la société civile ont réclamé une enquête indépendante afin d’établir les circonstances exactes du décès.
« Ces accusations finissent par détruire des vies »
Mbarimombazi considère que certaines accusations portées contre son ami ont profondément marqué son parcours. « Ces accusations finissent par détruire des vies. Les accusations de négation ou de minimisation du génocide sont devenues monnaie courante. Comment Karasira aurait-il pu nier un génocide dont il se disait lui-même rescapé ? »
Il poursuit en français : « Aimable Karasira est une figure qui divise profondément l’opinion publique. Mon frère restera probablement une personnalité complexe dans l’histoire contemporaine du Rwanda. Pour nous, il incarnait le courage de parler librement dans un environnement politique fermé. Je vois en lui un symbole de résistance intellectuelle et de liberté de conscience. Que son âme repose en paix ! »
« Le silence d’aujourd’hui peut devenir le drame de demain »
Mbarimombazi dit également rejeter les critiques de ceux qui estiment qu’Aimable Karasira avait franchi certaines limites dans ses prises de parole publiques. Pour lui, le véritable danger réside dans l’indifférence face aux injustices. « Aujourd’hui, une personne est tuée. Demain, ce sera peut-être une autre, et nous restons silencieux. Pourtant, nous devrions nous rappeler que personne n’est à l’abri. Un jour, cela peut vous atteindre, vous ou un membre de votre famille. Et lorsqu’on est soi-même frappé par le malheur, on se souvient soudain que l’on n’a pas défendu les autres lorsqu’ils en avaient besoin. »
Il rejette également l’idée selon laquelle les interventions publiques de Karasira auraient été motivées par une hostilité envers un groupe ethnique. « Ceux qui affirment que ses propos alimentaient la haine ethnique se trompent. Karasira disait n’avoir aucun problème avec une ethnie en tant que telle. Il rappelait que des membres de sa famille avaient été tués pendant le génocide et qu’après avoir survécu, il s’était retrouvé orphelin. Selon lui, son combat n’était pas dirigé contre une communauté, mais contre ceux qu’il estimait responsables d’injustices ou de violences et qu’il accusait de vouloir empêcher certaines vérités d’être exprimées. »
Le jour des funérailles d’Aimable Karasira
Le jeudi 14 mai 2026, jour des funérailles d’Aimable Karasira Uzaramba, restera gravé dans la mémoire de ses proches et de ceux qui le soutenaient. Selon Mbarimombazi, cette journée, qui avait commencé comme une journée ordinaire après plusieurs jours de pluie, fut marquée par de nombreuses interrogations.
Venu de loin pour rendre un dernier hommage à celui qu’il considérait comme un frère et un ami, il affirme avoir été surpris dès son arrivée par la présence de personnes se présentant comme des proches de Karasira, alors qu’il dit ne jamais les avoir vues au cours des cinq années d’emprisonnement de ce dernier ni auparavant. Il témoigne : « Comme je venais de loin et que les moyens de transport étaient difficiles à trouver, j’ai choisi de prendre une moto afin d’arriver tôt à l’hôpital. Selon le programme communiqué, le retrait du corps devait avoir lieu entre 7 h 30 et 8 h 30 du matin. Dès que j’ai vu ce programme, je me suis interrogé, car récupérer un corps ne prend généralement pas une heure entière. Je suis arrivé à l’hôpital entre 8 heures et 8 h 30, mais j’ai été surpris de constater que les préparatifs n’avaient toujours pas commencé. Je n’ai pas cherché à entrer dans la morgue, car certaines choses que j’observais suscitaient déjà beaucoup de questions. Des personnes présentées comme des membres de la famille étaient présentes, vêtues avec élégance et gardant leurs distances avec les autres. J’ai donc préféré rester en retrait et observer de loin. »
Des interrogations à l’hôpital
Mbarimombazi affirme que plusieurs éléments observés ce jour-là lui ont paru inhabituels.
« Ce n’était pas la première fois que je me rendais dans une morgue pour récupérer le corps d’une personne décédée, mais ce que j’ai vu ce jour-là m’a laissé perplexe. Pour la première fois, j’ai vu des personnes contraintes de laisser leur téléphone et leurs documents d’identité avant d’entrer, puis soumises à une fouille systématique. Habituellement, les proches procèdent à la toilette mortuaire avant que le corps ne soit placé dans le cercueil. Cette fois, selon ce que j’ai constaté, le corps se trouvait déjà dans le cercueil. »
Il affirme également que l’accès au cercueil était strictement contrôlé et que seules certaines personnes sélectionnées pouvaient s’en approcher. Selon lui, cette situation a alimenté de nombreuses interrogations parmi les personnes présentes.

Une veillée et une cérémonie marquées par des questions
Après le passage à l’hôpital, les proches se sont rendus à la salle Saint-Étienne de l’Église Anglicane du Rwanda (EAR), dans le quartier de Biryogo, où se tenait la veillée funéraire. Là encore, Mbarimombazi estime que plusieurs éléments sortaient de l’ordinaire. « Habituellement, le cercueil comporte une partie vitrée permettant aux personnes venues rendre hommage au défunt de voir son visage avant l’inhumation. Dans le cas de Karasira, le cercueil était entièrement fermé et personne n’a pu le voir une dernière fois. »
Plus tard, les participants se sont rendus à la paroisse Regina Pacis de Remera pour la célébration religieuse. Mbarimombazi affirme avoir eu l’impression que différentes catégories de personnes étaient présentes. « J’avais le sentiment qu’il y avait plusieurs groupes distincts : ceux qui étaient venus parce qu’ils connaissaient Karasira, des religieux, de simples observateurs, mais aussi d’autres personnes dont je pensais qu’elles avaient été envoyées pour surveiller le déroulement des événements. »
Selon lui, le programme de la cérémonie a également été modifié, notamment en ce qui concerne les prises de parole prévues pour les proches du défunt.
À Rusororo, un climat que Mbarimombazi juge inhabituel
Mbarimombazi raconte avoir rejoint rapidement le cimetière de Rusororo afin d’arriver avant la majorité des participants. Habitué des lieux, il affirme avoir constaté ce qu’il considère comme une organisation inhabituelle. « D’ordinaire, plusieurs enterrements se succèdent dans la journée à Rusororo. Ce jour-là, j’ai eu le sentiment que l’organisation était différente de ce que j’avais déjà observé auparavant. »
Il affirme également que le cercueil est resté fermé jusqu’à l’inhumation et que les hommages floraux ont été limités à un nombre restreint de personnes. « Un autre élément qui a surpris de nombreuses personnes fut le fait que presque personne ne fut autorisé à prendre la parole, lorsque Aimé Karasira, le frère cadet du défunt, tenta d’évoquer des sujets que le FPR « ne voulait pas entendre [que le FPR a assassiné sa famille ]», il a été immédiatement interrompu par Me Gashema Félicien. Cette présence suscita des interrogations parmi plusieurs participants, car l’avocat avait auparavant été écarté du dossier par Aimable Karasira lui-même ».
Mbarimombazi raconte : « Certains disaient que ce n’était pas Gashema, mais ceux qui le connaissaient bien affirmaient qu’il s’agissait bel et bien de lui. Plus tard, pendant le procès, on a expliqué qu’il s’était retiré du dossier parce qu’il était supposément un membre de la famille. Mais moi, je l’affirme clairement : ils n’avaient aucun lien de parenté. Selon moi, il avait été envoyé par les autorités afin de contrôler ce qui se disait sur place. Pourtant, Me Bikorwa Bruce, lui, personne ne l’a vu après les événements. Le jour de la mort de Karasira, le 6 mai 2026, il aurait été aperçu à la prison de Mageragere. Lui aussi devrait écrire un livre pour raconter ce qui s’est réellement passé. »
Mbarimombazi explique également qu’il quitta les lieux des ablutions funéraires après dix-huit heures, mais qu’il continua à ressentir une atmosphère pesante, avec l’impression que certaines personnes surveillaient discrètement les conversations afin d’empêcher les participants d’échanger librement sur cette longue journée.

Il ajoute : « Je ne comprends pas pourquoi le FPR refuse même à ceux qu’il a tués de reposer en paix, au point d’envoyer des personnes espionner ceux qui viennent leur rendre hommage. On avait l’impression que beaucoup se préparaient à une guerre, comme s’ils ne croyaient pas à la paix. Certains étaient même armés, alors qu’en réalité une personne décédée devrait être accompagnée dans la sérénité et le recueillement. »
« Un climat de surveillance »
Pour Mbarimombazi, le sentiment dominant à l’issue de cette journée fut celui d’une surveillance constante. Il raconte : « Je suis resté jusqu’en fin d’après-midi. Même après la cérémonie, j’avais le sentiment que certaines personnes surveillaient les conversations et observaient les participants. J’avais l’impression que certains redoutaient que les proches échangent librement sur cette journée particulièrement éprouvante. »
Il conclut ce passage par une réflexion personnelle : « Je ne comprends pas pourquoi les personnes décédées dans des circonstances controversées ne peuvent pas simplement être accompagnées dans la sérénité. Un enterrement devrait être un moment de recueillement et de paix. Pourtant, ce jour-là, j’ai eu le sentiment que beaucoup étaient davantage dans la méfiance que dans l’apaisement. »
« Nous n’avons pas pu déposer les fleurs sur sa tombe »
Le jeudi 21 mai 2026, des amis de Karasira, parmi lesquels Mbarimombazi, se sont rendus dès l’aube à Rusororo afin de déposer des fleurs sur sa tombe. Mais, selon eux, ce qu’ils y ont découvert les a profondément bouleversés.
Mbarimombazi raconte : « Une semaine après l’enterrement de notre frère, nous avons voulu retourner nous recueillir sur sa tombe et y déposer des fleurs. Nous avions d’abord demandé conseil aux employés du cimetière, qui nous avaient recommandé d’arriver vers huit heures du matin afin d’éviter la foule et les nombreux allers-retours habituels dans ce grand cimetière de Rusororo. Nous avons respecté cette consigne, d’autant plus que la personne qui nous avait indiqué l’heure ignorait même la raison exacte de notre visite. Mais une fois arrivés sur place, nous avons été confrontés à une situation ahurissante.
Nous étions cinq : une femme, une jeune fille, deux hommes et un jeune garçon. Après avoir été accueillis par les gardiens habituels du cimetière, nous avons commencé à nous diriger vers les tombes, mais on nous a demandé de laisser notre véhicule et de continuer à pied sur près de deux kilomètres. Personnellement, j’ai remarqué que la photo de Karasira avait été placée sur une vieille tombe située sur le côté, alors que, lors de son enterrement, sa tombe se trouvait pourtant au milieu des autres.
Alors que nous essayions de comprendre ce que nous voyions, six jeunes hommes portant des gilets ressemblant à ceux des journalistes — mais manifestement très entraînés — sont arrivés brusquement pour nous encercler. Ils nous ont immédiatement ordonné de quitter les lieux, affirmant qu’un autre événement devait s’y dérouler et que nous n’y étions pas invités. Nous n’avions pas vraiment la possibilité de refuser. Régulièrement, l’un ou l’autre de ces hommes entrouvrait son gilet noir, laissant apparaître deux pistolets portés de chaque côté de la taille. Nous n’avions d’autre choix que de partir sans discuter, de retourner à notre véhicule puis de rentrer à Remera, d’où nous étions venus, chacun repartant ensuite de son côté. Ce que nous avions compris, c’est que la tombe de Karasira était gardée comme les bureaux du président Kagame. »
Selon Mbarimombazi, les événements ne se sont pas arrêtés là :
« À peine étions-nous revenus à notre voiture que nous avons aperçu un véhicule VIGO aux vitres teintées, sans plaque d’immatriculation, se dirigeant dans la direction d’où nous venions. »
Mbarimombazi poursuit :
« Nous avons interrogé un homme d’une quarantaine d’années vivant près de l’endroit où les familles se lavent après les enterrements. Il nous a expliqué qu’il voyait ce véhicule tous les jours. Nous avons alors compris qu’il amenait probablement des militaires chargés de remplacer ceux qui venaient de nous expulser. Cet homme nous a également précisé que cette présence inhabituelle n’existait pas auparavant, mais qu’elle avait commencé à la fin de la semaine précédente. Lui-même semblait surpris par la situation. Il ne nous a toutefois pas confirmé explicitement qu’il s’agissait d’une surveillance autour de la tombe de Karasira, mais puisque cela avait commencé après son enterrement, nous avons naturellement fait le rapprochement. »
Estimant qu’ils pouvaient être suivis, les membres du groupe auraient choisi d’emprunter un itinéraire différent pour rentrer à Kigali. « Nous avons décidé de changer d’itinéraire à plusieurs reprises avant de rejoindre Remera. Nous voulions simplement nous assurer que personne ne nous suivait. ».
Une information troublante relayée par les proches
« À notre arrivée à Kabeza, l’un d’entre nous a reçu un appel téléphonique d’un autre ami de Karasira, qui voulait savoir si notre trajet s’était déroulé sans problème. Il était inquiet à cause d’informations qu’il avait reçues d’une cousine de Karasira. Selon ces informations, “le frère cadet de Karasira, Aimé, se serait rendu à Rusororo le mardi 19 mai 2026 avec l’intention de se suicider sur la tombe de Karasira. Il aurait été trouvé en possession de mort-aux-rats et les personnes qui l’ont intercepté l’auraient emmené dans un lieu inconnu avant de finalement le relâcher et de le remettre à sa famille.” Nous avons alors compris que ceux qui avaient empêché Aimé Karasira d’approcher la tombe de son frère étaient probablement les mêmes qui nous avaient bloqués et expulsés avec une grande brutalité. Nous remercions Dieu de ne pas avoir été arrêtés ni maltraités. »
Les personnes venues déposer des fleurs sur la tombe de Karasira ont alors commencé à se poser de nombreuses questions, notamment sur les raisons d’une telle surveillance autour de la sépulture. Certains ont même fini par envisager que la personne enterrée à cet endroit ne soit peut-être pas Karasira lui-même.

Mbarimombazi poursuit : « La peur s’est emparée de nous, mais nous ne pouvions nous empêcher de nous demander si la personne que nous avions enterrée était réellement Karasira. Peut-être que ceux qui gardent sa tombe craignent que certaines personnes viennent de nuit ouvrir la tombe pour vérifier si c’est bien lui qui y repose. Cette idée nous est venue à cause d’une autre histoire connue au Rwanda, celle de la chanteuse de gospel Aline Gahongayire. Il avait été raconté qu’elle avait d’abord enterré son enfant au cimetière de Busanza avant de venir ensuite récupérer discrètement le corps pour l’inhumer à Rusororo, le cimetière de Busanza étant simplement gardé par des hommes armés de bâtons. Le FPR connaît cette histoire lui aussi. C’est pourquoi nous pensons que le cercueil de Karasira est protégé comme la présidence de Kagame, afin d’empêcher que quelqu’un ne vienne de nuit emporter son corps pour l’enterrer à Mbyo, près de l’endroit où ses parents ont été tués, comme il l’aurait souhaité de son vivant. We never know ! »
L’héritage que Karasira laisse à Mbarimombazi et, selon lui, au-delà
Pour Mbarimombazi, la disparition d’Aimable Karasira ne met pas fin au message qu’il portait. Au contraire, il estime que son ami laisse derrière lui un héritage fondé sur le refus du silence face à ce qu’il considérait comme des injustices. Il affirme : « À force, les explications officielles avancées après certaines morts ne font qu’alimenter les interrogations et renforcer les critiques à l’égard des autorités. Beaucoup se demandent pourquoi des personnalités qui dérangent ou qui expriment des opinions différentes semblent connaître des destins similaires. Jusqu’à quand les gens continueront-ils à vivre dans la peur de parler librement ? Que devient une société lorsque chacun craint les conséquences de ses opinions ? »
Pour Mbarimombazi, l’un des principaux enseignements laissés par Karasira est la nécessité de ne pas détourner le regard lorsqu’une personne est victime d’injustice, quelles que soient les opinions que l’on porte sur elle.
Alice Mutikeys
Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.