À la suite des sanctions américaines visant plusieurs responsables de la Rwanda Defence Force, certains intellectuels proches du pouvoir rwandais ont entrepris de défendre l’image morale de la RDF, allant jusqu’à évoquer un éventuel Prix Nobel de la paix.
Dans cet article nous interrogeons le récit d’une armée présentée comme irréprochable malgré les graves accusations documentées depuis plus de trente ans par des rapports des Nations unies et des organisations internationales des droits humains. À travers le cas du professeur Aimable Karasira, récemment décédé à sa sortie de prison, nous plaidons pour une mémoire inclusive où aucune victime ne serait exclue du droit à la vérité et contre l’impunité dont bénéficie la RDF depuis plus de trente ans.
Le cas de la famille Karasira
Le 8 mai 2026, le professeur Aimable Karasira est mort le jour même de sa sortie de prison, une mort que de nombreux Rwandais et observateurs internationaux considèrent comme un assassinat politique, notamment en raison des circonstances évoquées autour d’une overdose médicamenteuse, que certains rapprochent des méthodes attribuées au FPR.
Pour de nombreux Rwandais, sa disparition n’est pas seulement celle d’un homme. Elle symbolise aussi l’étouffement progressif d’une parole devenue presque impossible au Rwanda : celle des familles qui affirment avoir perdu leurs proches sous les violences attribuées à l’APR, l’ancienne branche armée du Front patriotique rwandais devenue aujourd’hui la Rwanda Defence Force.
Pendant des années, Karasira avait répété publiquement que des membres de sa famille avaient été tués par l’APR en 1994. Il ne niait pas le génocide contre les Tutsi ; il en était lui-même un témoin et un survivant. Mais il refusait une mémoire sélective où certaines souffrances auraient le droit d’exister tandis que d’autres devraient demeurer silencieuses.
Cette position lui a coûté cher. Son petit frère, Aimé Karasira, s’est vu retirer le micro lors de la cérémonie d’adieu à son frère au moment où il déclarait :
« Le FPR a assassiné ma famille. Je veux aussi le dire. Qu’ils me tuent aussi s’ils le veulent. »
Le professeur Aimable Karasira, arrêté, emprisonné, publiquement discrédité et constamment présenté comme un danger idéologique, est devenu pour beaucoup le symbole d’un Rwanda où parler des victimes attribuées au FPR demeure un tabou politique majeur.
Et le cas de sa famille est loin d’être isolé. Des milliers de familles rwandaises vivent depuis des décennies avec des morts qu’elles n’osent pas évoquer publiquement, de peur d’être accusées de divisionnisme, de révisionnisme ou de sympathie envers les génocidaires.

Le Nobel pour la RDF ?
C’est dans ce contexte particulier qu’est parue récemment la tribune du Dr Christopher Kayumba présentant la RDF comme une armée moralement exemplaire, héroïque par essence, au point de mériter selon lui un Prix Nobel de la paix. Cette vision pose pourtant une question fondamentale :
Une armée peut-elle être célébrée pour avoir arrêté un génocide tout en échappant à toute interrogation sur les crimes graves dont elle est accusée depuis plus de trente ans ?
Car reconnaître les victimes attribuées au FPR/APR ne signifie pas nier le génocide contre les Tutsi. Et reconnaître les souffrances hutues ou congolaises ne devrait jamais être considéré comme une menace contre la mémoire des survivants tutsi car La dignité humaine et la vérité ne sont pas divisibles.
Faits historiques
Le FPR a pris le pouvoir par les armes au terme d’une guerre commencée le 1er octobre 1990. Cette guerre a profondément transformé la société rwandaise, militarisé les peurs, radicalisé les discours ethniques et conduit, après l’attentat du 6 avril 1994, au génocide au Rwanda en 1994 ainsi qu’aux massacres de masse qui ont frappé le Rwanda. Reconnaître cela n’est pas du révisionnisme. C’est simplement refuser une lecture simpliste de l’histoire.
Le problème du récit officiel actuel est qu’il tend à présenter le FPR non comme un acteur historique ayant aussi commis des violences, mais comme une force moralement pure dont les crimes allégués devraient être ignorés au nom de son rôle dans l’arrêt du génocide.
Pourtant, depuis plus de trente ans, de nombreuses organisations internationales ont documenté des accusations extrêmement graves visant l’APR/RDF. Ces accusations ne proviennent pas des négationnistes du génocide. Elles ne viennent pas des FDLR. Elles proviennent des Nations unies, de chercheurs, d’ONG internationales et de témoins survivants.
Le premier fait majeur concerne les massacres commis au Rwanda entre 1994 et 1995 après la victoire militaire du FPR.
Plusieurs rapports évoquent des exécutions extrajudiciaires, des disparitions forcées et des massacres de civils hutus dans différentes régions du pays. Pendant des années, ces victimes ont été réduites au silence par peur, par traumatisme ou par impossibilité politique de témoigner.
Le deuxième fait concerne les attaques contre les camps de réfugiés hutus au Zaïre en 1996.
Le célèbre Mapping Report des Nations unies décrit des attaques contre les camps de Mugunga, Kibumba, Katale et Kahindo. Le rapport affirme : « Les attaques contre les camps ont provoqué la mort de dizaines de milliers de réfugiés hutus rwandais. » Il précise également que beaucoup des victimes étaient : « des femmes, des enfants, des personnes âgées et des malades. »

Le troisième fait concerne la traque des réfugiés hutus à travers l’immense territoire congolais entre 1996 et 1997.
Le Mapping Report décrit des colonnes de réfugiés poursuivies pendant des mois dans les forêts du Congo, jusque dans des zones reculées comme Tingi-Tingi, Shabunda ou Mbandaka. Le rapport évoque des massacres systématiques, des exécutions et des disparitions. Et surtout cette phrase devenue historique : « Si elles étaient prouvées devant un tribunal compétent, certaines des violences décrites pourraient être qualifiées de crimes de génocide. » Cette phrase n’a jamais cessé de hanter la mémoire politique rwandaise. Non parce qu’elle nierait le génocide contre les Tutsi — ce qu’elle ne fait pas — mais parce qu’elle rappelle que d’autres victimes existent également dans l’histoire de la région et que le FPR au pouvoir militarisé devra affronter la justice tôt ou tard.
Le quatrième fait concerne les massacres de Mbandaka en mai 1997.
Le Mapping Report affirme que des centaines de réfugiés hutus auraient été exécutés après avoir été séparés de la population locale. Des corps auraient été jetés dans le fleuve Congo. Là encore, ces victimes restent presque absentes de la mémoire officielle régionale.
Le cinquième fait concerne les affrontements de Kisangani en 2000 entre les armées rwandaise et ougandaise.
Selon Human Rights Watch, les deux armées ont montré : « un mépris flagrant pour la vie des civils ».
Des centaines de civils congolais ont été tués dans des bombardements et des combats urbains.
Le sixième fait concerne les accusations récentes dans l’Est de la RDC.
Des rapports des Nations unies accusent le Rwanda de soutenir le M23 et d’avoir déployé des soldats RDF sur le territoire congolais. En mai 2026, Human Rights Watch a documenté des exécutions sommaires, des viols et des enlèvements à Uvira attribués à des combattants du M23 et à des soldats rwandais : « Des habitants ont raconté que, pendant leur occupation d’Uvira, le M23 et les forces rwandaises ont mené des fouilles systématiques dans plusieurs zones, en particulier dans les quartiers de Kasenga et de Rugenge. Human Rights Watch a documenté 62 cas d’exécutions sommaires et de meurtres illégaux, dont les victimes étaient 54 hommes, 2 femmes, 5 garçons et une fille. »

Face à tous ces faits documentés, une question simple se pose :
Pourquoi certaines victimes devraient-elles être exclues de la mémoire humaine simplement parce que leurs bourreaux appartenaient au camp victorieux de 1994 ? Cette question est particulièrement douloureuse aujourd’hui pour beaucoup de Rwandais qui traversent encore le deuil du professeur Aimable Karasira. Karasira avait publiquement affirmé que plusieurs membres de sa famille avaient été tués par l’APR. Et le cas de sa famille est loin d’être isolé.
Des milliers de familles rwandaises vivent depuis des décennies avec des morts dont elles ne peuvent parler publiquement sans risquer accusations, marginalisation ou peur.
Le drame du Rwanda contemporain est peut-être là : une mémoire officielle qui accepte certaines larmes mais interdit les autres.
Les intellectuels pour sanctifier la RDF ?
Aujourd’hui, face aux sanctions internationales visant certains responsables de la Rwanda Defence Force, le régime rwandais ne répond pas principalement par des enquêtes indépendantes, par l’ouverture des archives ou par un véritable débat contradictoire sur les accusations documentées depuis des décennies.

Il répond par une mobilisation de ses intellectuels, de ses communicants et de ses relais idéologiques chargés de reconstruire une innocence absolue autour de la RDF. Ce mécanisme est profondément révélateur. Car lorsqu’un pouvoir commence à utiliser des universitaires, des éditorialistes et des figures médiatiques non pour chercher la vérité mais pour blanchir moralement une institution militaire accusée de crimes graves, alors la frontière entre pensée critique et propagande devient dangereusement fragile.
Le rôle d’un intellectuel n’est pas de sanctifier le pouvoir. Ce n’est pas de transformer une armée en mythe national intouchable. Ce n’est pas d’effacer certaines victimes afin de protéger un récit officiel.
Le rôle d’un intellectuel est d’avoir le courage de regarder l’histoire entière, même lorsqu’elle dérange son propre camp politique. Car une armée n’a pas besoin d’être parfaite pour avoir sauvé des vies en 1994. Mais aucune victoire historique ne devrait accorder une immunité morale éternelle.
Le véritable danger pour le Rwanda n’est pas que des questions soient posées sur les crimes attribués au FPR/APR/RDF. Le véritable danger est qu’un pays entier soit progressivement habitué à considérer toute interrogation comme une trahison car une société qui interdit certaines mémoires finit toujours par fragiliser toutes les autres. Et lorsqu’un État demande à ses intellectuels de défendre l’honneur des institutions avant la vérité des victimes, ce n’est plus la mémoire qui est protégée. C’est le pouvoir. Or la vérité historique n’appartient ni aux vainqueurs, ni aux gouvernements, ni aux armées.
Elle appartient aux morts et aux victimes. Tous les morts et toutes les victimes rwandaises.
Alice Mutikeys
Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.