Rwanda : Exister entre les silences : Bosco Empire témoigne

Né d’une union entre un père hutu et une mère tutsie, Niyongabo Bosco — connu sous le nom de « Bosco Empire » — a grandi sans véritable refuge, rejeté par les siens des deux côtés. Élevé par sa grand-mère après avoir perdu ses parents, il raconte (témoignage sur sa chaine YouTube) une vie marquée par l’exclusion, les obstacles et un profond sentiment d’injustice. Entre difficultés d’accès à l’éducation, opportunités refusées et pressions répétées, son parcours l’a conduit à l’exil, où il vit aujourd’hui. Son témoignage retrace un itinéraire qui commence avant même sa naissance et se prolonge jusqu’à une vie d’adulte construite loin de son pays, dans une quête de reconnaissance et de dignité.

Qui est Niyongabo Bosco ?

Niyongabo Bosco, connu sur YouTube à travers la chaîne qu’il a créée sous le nom de « Bosco Empire », est né dans la province de l’Ouest, dans le district de Karongi, secteur de Gishyita, cellule de Musasa, village de Musebeya, après le génocide de 1994.

Il n’a pas eu la chance de grandir avec ses deux parents. Après le génocide, son père biologique a été porté disparu, tandis que sa mère est décédée dans ce qu’il considère comme un accident planifié. Bosco a alors été élevé par sa grand-mère paternelle, dans le village de Rwagisasa, situé dans la même cellule où vivaient ses parents.

Né de parents de groupes ethniques différents — son père étant Hutu et sa mère Tutsie — il a été confronté à de graves difficultés après le génocide, comme il l’explique dans son témoignage. Élevé par sa grand-mère, il a notamment été pourchassé par son oncle paternel (le frère aîné de son père), qui cherchait à le tuer en le qualifiant d’« inyenzi ».

Il s’est alors retrouvé à la rue, menant une vie d’enfant abandonné. Il a commencé à exercer de petits métiers — puiser de l’eau pour les autres, projeter des films, coiffer — afin de subvenir à ses besoins quotidiens et de payer lui-même sa scolarité, faute de tout soutien.

Après avoir terminé l’école primaire avec de bons résultats, il n’a trouvé personne pour financer ses études secondaires. Il s’est tourné vers les autorités pour demander une aide, comme d’autres orphelins, mais celle-ci lui a été refusée. Il lui a été expliqué que, bien que sa mère ait été tutsie et survivante du génocide, son père étant hutu, il ne pouvait pas bénéficier du fonds FARG destiné aux rescapés, ce qu’il considère comme une discrimination importante.

Face à cette situation, Bosco a engagé de petites activités commerciales qui lui ont permis de financer ses études jusqu’à la fin du secondaire, qu’il a achevé à l’École polytechnique régionale de Kigali (IPRC-Kigali). Son parcours scolaire s’est arrêté à ce niveau.

Après ses études, il a tenté de trouver un emploi, sans succès. Il affirme même avoir réussi certains concours, sans jamais obtenir les postes correspondants, ceux-ci étant attribués à d’autres. Déçu, il a décidé de ne plus chercher d’emploi salarié.

En 2023, il crée alors une chaîne YouTube intitulée « Bosco Empire », dans le but d’en tirer un revenu. Il lance également d’autres chaînes qu’il revend, afin de subvenir à ses besoins quotidiens.

Cette chaîne est accueillie de manière contrastée. D’un côté, en dénonçant ce qu’il présente comme des escroqueries couvertes par certaines autorités, il s’attire de nombreux adversaires qui l’accusent d’être contre le gouvernement et demandent régulièrement sa détention ou la suppression de sa chaîne. De l’autre, il reçoit le soutien de nombreuses personnes, notamment dans la diaspora, qui estiment avoir été victimes de manipulations et voient en lui une personne qui met en lumière ces pratiques.

Il affirme avoir été arrêté à un moment donné sans motif valable, avant d’être libéré. Par la suite, il dit avoir subi des pressions continues de la part de la police et du Bureau d’enquête (RIB), ce qui l’a conduit à quitter le pays.

Malgré cela, il affirme ne pas avoir abandonné son engagement à dénoncer ce qu’il considère comme des mensonges. Il indique également continuer à être pris pour cible, accusé notamment d’être un opposant ou de chercher à dresser la population contre les autorités, ainsi que d’autres accusations qu’il juge infondées. Il évoque aussi des tentatives de manipulation de ses origines dans le but de le discréditer.

Aujourd’hui, il vit en exil, affirmant avoir été privé de ses droits dans son pays d’origine, et cherchant avant tout un endroit où il se sent en sécurité.

par moment les larmes coulaient face camera

Bosco est né dans une famille marquée par de nombreuses épreuves

Dans son témoignage, Bosco déclare :

« Avant ma naissance, ma mère biologique était une femme tutsie qui avait épousé un homme tutsi. Ils ont eu une fille ensemble, mais cet homme la maltraitait constamment, jusqu’à ce que leur vie commune devienne impossible. Elle a alors quitté ce foyer avec sa fille et est retournée chez elle. Quelques années plus tard, elle a rencontré un autre homme, un Hutu, avec qui elle a décidé de vivre. Mais la famille de cet homme a refusé leur union à cause de leurs origines différentes. Malgré cela, parce qu’il l’aimait profondément, il a ignoré ces pressions et ils ont vécu ensemble. Deux mois plus tard, le génocide a commencé. »

« Il est évident que ma mère et la fille qu’elle avait eue dans son premier mariage étaient traquées pour être tuées, tandis que mon père, qui était riche à l’époque, n’était pas ciblé parce qu’il était Hutu. Il a fait tout ce qu’il pouvait pour les protéger. »

Bosco poursuit en expliquant que les frères et sœurs de sa mère — sa tante et son oncle — avaient fui, mais que son grand-père maternel avait refusé de quitter son domicile et a finalement été tué.

Bien qu’il n’était pas encore né à cette époque, Bosco dit avoir recueilli ces informations auprès de survivants du génocide, car il tenait à connaître son histoire.

« Pendant le génocide, mon père a essayé de faire fuir les membres de la famille de ma mère. Il a demandé à son beau-père de partir, mais celui-ci a refusé. Il a alors caché mon oncle et ma tante chez lui et payait les tueurs pour qu’ils ne les tuent pas. Un jour, on l’a informé que ses biens dans son magasin étaient en train d’être pillés. Il s’y est rendu, mais à son retour, il a découvert qu’une attaque avait emporté mon oncle et ma tante pour les tuer. Ils ont été assassinés près d’une rivière, à l’endroit où la rivière Mazi rejoint la Nyarushihe. Ma tante a d’abord été violée jusqu’à en mourir. »

À ce moment de son récit, Bosco explique qu’il est submergé par l’émotion. Il s’interroge sur le fait qu’aujourd’hui encore, il soit insulté et traité d’enfant d’« interahamwe », alors que le génocide a emporté de nombreux membres de sa famille maternelle.

Il poursuit :

« Pendant le génocide, mon père a commis une grave erreur en laissant des personnes traquées à la maison pour aller vérifier son commerce. À son retour, elles avaient été tuées. Mais je ne peux pas lui en vouloir, car il avait tout fait pour les sauver et avait dépensé beaucoup d’argent pour cela. Malheureusement, ils ont été tués malgré tout. »

Il ajoute :

« Les assaillants qui étaient venus chez nous ont également été tués, sauf un certain Rutayisire qui a survécu. La famille de mon grand-père maternel a tenté de se défendre, mais le 17 mai 1994, ils ont été tués. Aujourd’hui, leurs corps reposent au mémorial de Bisesero, dans l’ancienne préfecture de Kibuye, aujourd’hui district de Karongi. »

Après le génocide, le début d’un chemin de croix

À la fin du génocide, la mère de Bosco et sa demi-sœur (issue du premier mariage de sa mère) ont survécu, mais sept autres membres de la famille maternelle ont été tués le 17 mai 1994, alors que Bosco n’était pas encore né.

Contrairement à d’autres récits qui se terminent par « les Inkotanyi sont venus nous sauver », Bosco affirme que son histoire est différente.

À l’arrivée du Front patriotique rwandais dans leur région, son père a été emmené pour expliquer les circonstances de la mort des personnes qu’il avait hébergées, puis relâché. Mais trois ans plus tard, un accident de voiture survient sur la route de Kibuye.

« On a retrouvé le corps de ma mère dans cet accident. Moi, j’étais encore un nourrisson et j’ai survécu. Mon père, lui, a disparu depuis ce moment-là. Jusqu’à aujourd’hui, nous ne savons pas s’il est vivant ou mort. »

Le corps de sa mère a été ramené et enterré à domicile. Une femme nommée Koleta a alors pris en charge les deux enfants.

Mais en 1998, deux membres de la famille paternelle de sa demi sœur , Anastase et Emmanuel l’ont emmenée, et Bosco s’est retrouvé abandonné. Il est alors parti vivre chez sa grand-mère paternelle, dans le village voisin de Rwagisasa.

En 2002, son oncle paternel, Etienne, est libéré de prison après avoir reconnu des faits qui lui étaient reprochés. À son retour, il trouve Bosco enfant et commence, selon lui, à chercher à le tuer, le considérant comme un « inyenzi » en raison de ses origines maternelles. Il affirme également que cet oncle attribuait la disparition de son père à son mariage avec une femme tutsie. C’est le début, pour Bosco, d’une nouvelle épreuve.

Une enfance marquée par la violence et l’errance

À plusieurs reprises, Bosco affirme avoir été poursuivi par cet oncle, parfois armé d’une machette.

« Un jour, en rentrant de l’école primaire de Rwaramba, des inconnus m’ont jeté dans une rivière. Par chance, je ne me suis pas noyé. J’ai réussi à m’accrocher à des herbes et j’ai passé la nuit dans l’eau. »

Il retourne vivre chez sa grand-mère, mais les menaces continuent.

Arrivé en sixième année primaire, il décide de fuir et de se rendre dans la famille de sa mère. Là encore, il est rejeté. « On m’a dit qu’ils ne pouvaient pas accueillir un enfant issu des interahamwe. »

Bosco se retrouve alors sans aucun repère familial. « Du côté de mon père, on m’appelait inyenzi parce que ma mère était tutsie. Du côté de ma mère, on m’appelait interahamwe parce que mon père était hutu. Jusqu’à aujourd’hui, je ne sais pas à quel groupe j’appartiens. »

Vivre seul et se construire malgré tout

Il se retrouve dans la rue et commence à travailler pour survivre, tout en poursuivant ses études primaires. Il réussit brillamment, terminant premier de sa classe, mais ne peut pas poursuivre ses études secondaires faute de moyens.

Pendant ce temps, la famille paternelle vend progressivement les biens familiaux, prétendant financer sa scolarité. Face à cette situation, il quitte l’école et part à Gisenyi, où il vit comme enfant de rue.

Il sollicite les autorités locales pour obtenir de l’aide, mais celle-ci lui est refusée.

« On m’a dit que le fonds FARG ne me concernait pas parce que mon père était hutu, même si ma mère avait survécu au génocide. »

Par la suite, il loue une petite pièce dans un centre à Mubuga et y ouvre un salon de coiffure pour financer ses études. Mais son matériel est volé, et lorsqu’il se plaint auprès des autorités locales, il affirme avoir été maltraité et renvoyé sans assistance.

Une situation partagée par d’autres

Bosco souligne que son cas n’est pas isolé. Selon lui, de nombreux enfants nés de parents de différentes ethnies pendant cette période ont été marginalisés, rejetés à la fois par leurs familles et par les institutions. Certains, ajoute-t-il, vivent avec des traumatismes profonds liés à l’abandon, tandis que d’autres, notamment ceux nés de violences sexuelles durant le génocide, grandissent sans connaître leurs origines. Il déclare : « J’ai grandi sans savoir si j’étais Hutu ou Tutsi, parce que ceux qui auraient dû me le dire et prendre soin de moi n’étaient plus là. J’ai grandi comme orphelin, en me débrouillant seul, en finançant mes études moi-même. J’ai réussi la première partie du secondaire en étant premier de mon école, mais je n’ai pas trouvé quelqu’un pour payer la suite. »

“Je n’ai rien à perdre”

Bosco conclut son témoignage en affirmant : « Je n’ai rien à perdre. J’ai traversé beaucoup d’épreuves, mais Dieu m’a protégé. Je vais continuer mon chemin. J’ai la force et la volonté de reconstruire ma vie. J’ai échappé à la mort à plusieurs reprises, et aujourd’hui je suis encore en vie. »

Il ajoute : « Tout ce que j’ai perdu en quittant mon pays, je crois que je vais le retrouver. Je continue d’avancer. »

Bosco mal accueilli sur les réseaux sociaux en raison de ses prises de position

Après avoir terminé, non sans difficultés, ses études secondaires à l’École polytechnique régionale de Kigali (IPRC-Kigali), Bosco a tenté de trouver un emploi dans plusieurs endroits, sans succès, faute de soutien ou de relations. Il affirme avoir réussi certains concours, mais avoir constaté que les postes avaient été attribués à d’autres au moment de commencer.

À partir de ce moment, il décide de ne plus chercher d’emploi et choisit de créer sa propre activité. C’est ainsi qu’il lance une chaîne YouTube intitulée « Bosco Empire », à travers laquelle il commence à dénoncer des pratiques qu’il considère comme frauduleuses, notamment des personnes qui solliciteraient des aides en prétendant être malades ou endeuillées.

Selon lui, ces pratiques étaient devenues fréquentes, certaines personnes utilisant des récits trompeurs pour obtenir des dons. Il estime que ses prises de position ont dérangé ces réseaux, qui auraient alors commencé à s’opposer à lui et à porter contre lui des accusations qu’il juge infondées, dans le but de le faire arrêter ou de faire fermer sa chaîne.

Il affirme notamment avoir été arrêté à la suite d’accusations portées par une personnalité religieuse active sur YouTube, et avoir été détenu pendant trois jours sans motif valable, au cours desquels il dit avoir subi des humiliations, y compris la diffusion d’images de lui menotté sur les réseaux sociaux.

Par ailleurs, il évoque des campagnes de dénigrement menées, selon lui, par différentes personnes sur les réseaux sociaux, visant à le discréditer en diffusant des informations qu’il considère comme fausses concernant ses origines familiales.

Il mentionne également être en conflit avec certains créateurs de contenu en ligne, qu’il accuse de s’attaquer à lui en raison de ses prises de position critiques et de sa volonté de dénoncer ce qu’il perçoit comme des dysfonctionnements.

Dans son témoignage, Bosco affirme que ces tensions sont liées au fait qu’il aborde des sujets sensibles et exprime des opinions qui, selon lui, ne sont pas toujours bien acceptées.

Il évoque aussi des éléments concernant son histoire familiale, notamment la disparition de son père et la mort de sa mère, qu’il considère comme non élucidées, ainsi que les difficultés qu’il rencontre pour faire reconnaître pleinement son histoire et ses droits.

Aujourd’hui, il affirme vivre dans une situation d’exil, se sentant privé de reconnaissance et de protection dans son pays d’origine, et indiquant qu’il ne peut commémorer librement que les membres de sa famille maternelle.

En conclusion, ce récit met en lumière, selon Bosco, des réalités qui continueraient de toucher une partie de la population rwandaise, notamment en matière d’inclusion, de reconnaissance et d’égalité de traitement.

Il exprime des critiques à l’égard du discours officiel sur la réconciliation, estimant que celle-ci ne peut être pleinement réalisée tant que tous les citoyens ne bénéficient pas des mêmes droits, notamment en matière de mémoire et de reconnaissance.

Il affirme également que certaines voix critiques feraient l’objet de pressions ou de marginalisation.

Au-delà de ces positions, son témoignage traduit avant tout un sentiment profond d’injustice, d’exclusion et de quête de reconnaissance.

Au-delà du parcours individuel de Bosco, ce témoignage interroge la place accordée à certaines histoires dans la mémoire collective rwandaise. Il rappelle que, malgré les efforts de reconstruction, des voix continuent de se sentir en marge, en quête de reconnaissance, d’équité et d’écoute.

Car la mémoire ne peut être pleinement apaisée que si elle est partagée, inclusive et ouverte à toutes les trajectoires, y compris celles qui dérangent ou qui ne s’inscrivent pas dans les récits dominants. Reconnaître toutes les souffrances, sans hiérarchie ni exclusion, demeure une condition essentielle pour construire une société véritablement réconciliée.

Le témoignage de Bosco, avec ses zones d’ombre, ses blessures et ses revendications, s’inscrit dans cette nécessité : celle de ne laisser aucune voix au bord du chemin.

Alice Mutikeys

Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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