Turakeye

Le suprémacisme au Rwanda, le lien avec l’idéologie du génocide ?

Il y a quelque jours à la suite des commentaires sur l’attitude d’une personne rwandaise qui avait qualifié des personnes originaires de l’Afrique de l’Ouest des « Hutu » tout en leur prêtant l’intention de lui nuire, s’est tenue une discussion autour de la différence entre le suprématisme dans la société rwandaise et l’idéologie du génocide .

Il est très difficile de trouver une définition académique de l’idéologie du génocide, ce qui peut expliquer qu’au Rwanda une personne peut faire cinq ans de prison pour avoir refusé de tenir une bougie lors d’une cérémonie de commémoration en pensant donner la priorité à ceux qui ont perdu les leurs durant le génocide. Un concept mal défini profite à celui qui veut l’utiliser.

La discussion a été lancée avec cette question : « Quel est votre avis ? Discutons de l’idéologie du génocide, chaque personne et en toute liberté, comment comprenez-vous l’idéologie du génocide ? Sans s’attarder sur le vocabulaire mais au concept ? Pour ma part, l’idéologie du génocide se manifeste dans l’attitude basée sur la suprémacie des uns par rapport aux autres, lorsqu’une personne donnée se croit supérieure aux autres parce qu’ils ne sont pas de la même ethnie, ne sont pas dans la même religion, ou ne viennent pas de la même  région … Dans ce cas la personne considère les autres comme étant des êtres de seconde catégorie. Lorsque ces dernières sont assassinées, la personne restera indifférente ou voudra minimiser ce qui leur est arrivées, ou voudra exprimer à leur place les évènements pour mieux les minimiser. Un « supprémaciste» ne condamnera pas le bourreau et justifiera les massacres des personnes qu’il ne considère être dans sa catégorie. Cette personne n’a pas besoin de tuer ou de harceler ceux qui ne sont pas de son ethnie, de sa religion pour véhiculer l’idéologie du génocide ». L’échange des idées était ainsi lancé. Ce billet est une synthèse de ces échanges, qui sont souvent des témoignages des personnes qui étaient jeunes à la fin des années 1990 et qui ont vu arriver dans la société rwandaise cette notion de l’idéologie du génocide, ils se sont pour la plus part exprimés sur la base de leurs vécus[1].

Les exemples des attitudes « suprémacistes »

La suprématie est définie comme la supériorité, la prééminence de quelqu’un, de quelque chose sur les autres : Exercer une suprématie intellectuelle.

Dans la société rwandaise elle se décline souvent par l’idée qu’une ethnie serait plus intelligente que les autres, des personnes de cette ethnie plus belles que les autres. Elle peut aussi se décliner par le fait de penser que le nombre fait la force. Les deux attitudes ont en commun de placer l’appartenance ethnique au-dessus des individus et la volonté qu’une ethnie devrait dominer l’autre.

Les exemples des comportements :

  • L’utilisation du terme « Imfura » à l’époque contemporaine pour véhiculer l’idée qu’une personne fait partie de la noblesse ou de l’aristocratie (la référence à l’époque de la monarchie féodale).
  • Ceux qui discréditent les idées des autres au seul motif que leur forme n’est pas sophistiquée (Ubupfura, imfura…).
  • Ceux qui lient l’attitude d’Ubupfura/ Imfura (déjà suprémaciste) à une ethnie ou à une race.
  • Ceux qui pensent que ceux qui n’ont pas leur niveau d’éducation leur doivent une certaine soumission.
  • Ceux qui lient le respect aux critères comme la politique, la religion, ou aux classes sociales.
  • Ceux qui catégorisent les victimes rwandaises en « vraies victimes » et « autres victimes ».

Il est à noter que chaque personne peut avoir son type de suprématie, l’attitude peut être inconsciente mais demeurera mauvais parce que personne ne peut être meilleure qu’une autre parce qu’elle est différente d’elle ou qu’elles ne sont pas dans la même catégorie.

L’idéologie du génocide selon ceux qui ont participé à la discussion

Pour les intervenants ci-dessous, ils vont dans le sens de celui qui a lancé la discussion, pour eux l’idéologie du génocide ne pas être dissociée avec l’attitude suprémaciste.

  • Une idée d’une autre époque

Pour un participant, « Il n’y a que l’ignorance ou un lavage des cerveaux qui peut pousser les personnes à se considérer supérieures aux autres à cause de leur ethnie, leur couleur de peau ou des yeux. Une personne éduquée ou qui a appris l’Histoire ne devrait pas avoir des idées suprémacistes.

Les gens qui pensent que l’on peut encore naitre avec une graine – les Tutsi (référence aux princes héritiers qui étaient supposés naitre  avec une graine) ou une intelligence supérieure aux autres deviennent peu nombreux dans la société. Nous savons tous que chaque personne nait, grandit et meurt, a du sang rouge qui coule dans ses veines. Celui qui réalisera que son sang est d’une autre couleur, il sera spécial et pourra nous en faire part ».

  • Le monopole de la douleur

L’idéologie du génocide est : « l’extrême méchanceté comme faire croire à une personne qui a perdu les siens, que sa douleur est moins douloureuse que la sienne. Le monopole de la douleur ne devrait pas exister ».

Pour les intervenants suivant, le suprémacisme existe dans plusieurs endroits du monde sans pourtant mener au génocide, pour eux donc il n’y a pas de lien entre les deux notions.

  • C’est la propagation de la haine

« L’idéologie du génocide c’est la propagation de l’idée de haine contre une ethnie ou une famille ou propager l’idée que l’ethnie ou une famille soient exterminées. Les idées suprémacistes sont des préjudices sociaux, si l’on prend l’exemple de l’Inde personne ne peut affirmer qu’il y a une idéologie du génocide alors que la hiérarchisation des classes sociales est une réalité dans ce pays. L’idéologie du génocide st aussi le fait de nier le génocide ».

  • C’est Munyangire « détestez-le(s) à ma place»

Ce participant à la discussion a expliqué l’idéologie du génocide avec quatre exemples ou étapes :

  • « Une personne qui haïra une personne à cause de son prénom, cette personne serait dans son droit même si son action est mauvaise.
  • La personne pourra passe au niveau supérieur en haïssant toutes les personnes qui portent ce prénom et à cause de ce prénom. C’est une haine généralisée que l’on peut comparer au racisme.
  • La troisième étape est une personne qui n’aimera pas une autre à cause de son prénom et commencerait à demander aux autres de faire de même : Munyangire – Détestez le comme moi pour son prénom. Cette étape est le premier pas dans l’idéologie du génocide.
  • La dernière étape est le fait de généraliser cette haine «Banyangire – Détestez-les (toutes les personne qui portent ce prénom) pour moi». Après cette étape, il pourrait suivre la mise en exécution de la haine en passant à la phase persécution  : « persécutez-le, persécutez-les». Pour le même participant, « Il est important de ne pas confondre le racisme lié à la suprémacie et l’idéologie du génocide. Dans le premier cas, l’amour comme la haine sont des sentiments humains et chacun est libre de les ressentir. Il serait mieux de sensibiliser les personnes qui sont à la première et deuxième étape, identifier l’origine de leur sentiment : la peur de l’autre, de l’inconnu ou de la haine.

Alors que les personnes qui sont aux étapes 3 et 4 n’ont pas de place dans la société rwandaise, elles doivent comprendre que ces idées ne sont pas les bienvenues, elles ont le choix de changer ou en être exclues par des mesures en accord avec la loi rwandaise ».

Le contre argument à cette proposition est qu’« une personne qui a des idées suprémacistes (au sens Imfura) : une personne qui pense que son ethnie, sa religion sont au-dessus des autres est déjà dans l’étape n°3, dans la mesure où un adulte qui penserait de la sorte le fait en connaissance de cause et dans ce sens la personne aura déjà l’idéologie du génocide. Ce sont ces mêmes personnes qui pensent que si l’on massacre les gens des autres ethnies ce n’est pas grave et que les personnes des autres ethnies n’ont pas les mêmes droits que les personnes de leur ethnie. La différence entre les catégories 1 et 2 et 3 et 4 est la suprématie ».

  • L’ignorance du peuple

Pour cet autre intervenant, « l’idéologie du génocide est surveiller celui qui dépasser la limite de penser à exterminer en partie ou en totalité des personnes sur la base de leur identité : la religion, l’ethnie, le handicap, l’intelligence, la couleur de peau ou tout autre connerie que la bêtise humaine sans limites peut inventer.

Quand la guerre a commencé au Rwanda, des personnes ont voulu comprendre ses causes, des personnes ont été désignées coupables sur la base de leur ethnie ou régions natales. Il y a aussi la justice et la démocratie parmi les causes. La situation s’est empirée jusqu’à ce que le génocide ait eu lieu. Ceux qui l’ont exécuté ont été appelés des génocidaires.

Aujourd’hui celui que tu n’aimes pas ou que tu ne partages pas les idées, on mélange les choses, en l’appelant génocidaire.

L’idéologie du génocide c’est aussi nier les crimes de masses qui ont été commis contre un groupe ou une ethnie. L’origine de tout cela est l’égocentrisme d’une partie des Rwandais, le manque d’empathie, la lutte pour le pouvoir en utilisant des mauvaises méthodes ou ceux qui se laisser manipuler par ceux qui ont leurs propres agendas (l’ignorance du peuple) et l’attitude suiveur (Ba rukirikirabose) ».

  • Un concept politique inventé

Pour ce participant, « l’idéologie du génocide est un concept politique du FPR-Inkotanyi assez unique et propre au Rwanda. L’idéologie du génocide n’existe donc pas chez les Rwandais aussi. On peut avoir l’idéologie raciste, de ségrégation, d’arrogance mais l’idéologie du génocide a été créée par le FPR –Inkotanyi pour leurs fins. Personne ne nait en ayant la volonté d’exterminer les autres (les Hutu ou les Tutsi). Si le génocide a pu avoir lieu, c’est lié aux circonstances que nous connaissons tous, je ne pense pas que des personnes soient nées avec cette idéologie ».

Le crime de pensée, où s’arrête la pensée ?

Pour une partie des intervenants, le crime de l’idéologie du génocide est difficilement compréhensible dans la mesure où il est difficile de mesurer la pensée humaine. « Pour moi, le mot en lui-même est révélateur d’une mauvaise chose. Y a-t-il un Rwandais qui peut deviner la pensée d’un autre ? Ils [ceux qui font partie du pouvoir] ont créé ce crime (ou l’ont nommé ainsi) pour avoir un prétexte de brimer ceux qu’ils ne veulent pas. Ils auraient pu utiliser le terme de « Ingengamvungo » « surveiller la parole». S’ils avaient fait cela au moins ils auraient pu s’en prendre aux personnes qui auraient dit quelque chose. Pour faire court, c’est l’ignorance et la méchanceté rwandaises ».

Pour ce participant, On peut arguer que « akari k’umutima – ce qui est dans le cerveau (les idées) gasesekara k’umunwa (finit par être dit)».

Une autre personne a avancé que : « Aucun crime de pensée ou d’intention de faire ne peut exister (à part au Rwanda). Néanmoins c’est difficile de faire quelque chose que l’on n’a pas pensé…mais pour être pris en flagrant délit il faut passer à l’action ou commencer à préparer. En ce moment si je pouvais voler de l’argent à une banque, ça me ferait un grand bien. Mais tant que je n’ai pas passé à l’action et que cela reste dans mes pensées, je ne commets aucun crime ».

Le racisme, la haine et les institutions

Dans les extraits ci-dessus, il est facile de constater que ce concept de l’idéologie du génocide est très difficile à définir, il y a très peu des visions qui concordent et beaucoup des gens l’expriment par des exemples. Dans ce qui suit les participants ont établi la part que les institutions rwandaises ont dans la mise en pratique de l’idéologie suprémaciste en organisant une politique de ségrégation parmi les Rwandais.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il est important de souligner qu’il y a une grande différence entre un suprématisme pratiqué par un individu (la liberté individuel de penser ou d’agir) et celui pratiqué par une institution et surtout si l’institution est étatique. En effet chaque Etat, le Rwanda notamment, a le devoir de représenter tous les Rwandais sans distinction ethnique. L’objet de ce paragraphe est le suprémacisme qui a été pratiqué au Rwanda après 1994.

Un intervenant a interpellé sur la différence entre la suprémacié et l’idéologie du génocide. « La suprématie peut-elle être vraiment considérée comme une idéologie du génocide ? C’est une forme de racisme comme il y’en a partout, il est à combattre, néanmoins il ne veut pas forcement signifier la volonté d’exterminer en partie ou en totalité un groupe des personnes ou même propager cette idée ».

Un autre intervenant a donné son point de vue sur cette interrogation : « Le racisme pratiqué par un individu entre dans la catégorie de la liberté pour tout un chacun d’agir. Ce racisme que l’on peut attribuer à l’égoïsme, au manque d’empathie ou à l’arrogance semble innocent tan qu’il n’est pas institutionnalisé. Comme en 1995, lorsqu’à la reprise des études, on a demandé aux élèves de faire deux files, la file de droite pour les élevés qui avaient leurs parents et celle de gauche pour les orphelins. Dans la file de gauche on a demandé aux élevés de raconter comment ils sont devenus orphelins, ces derniers en toute innocence ont raconté leurs vécus sans faire attention aux ethnies. Certains avaient perdu leurs parents tués en République Démocratique du Congo et d’autres à Kigali (Kicukiro) durant le génocide. Ceux qui avaient perdu leurs parents à Kigali ont été pris en charge : frais de scolarité, le matelas, les matériels scolaires et en Avril on leur donnait une tribune pour qu’ils puissent pleurer leurs parents. Celui dont les parents avaient été tués au Congo on prenait en charge ses frais de scolarité et il devait se débrouiller pour le reste. C’est un exemple parmi beaucoup d’autres de la ségrégation ethnique qui a marqué le Rwanda après 1994. La ségrégation mémorielle, la justice pour une seule ethnie, la ségrégation parmi les orphelins… »

Selon un autre intervenant le manque de neutralité de l’Etat rwandais est la définition même de l’idéologie du génocide « l’Etat rwandais devrait être neutre devant chacun citoyen, le problème au Rwanda est que celui au pouvoir utilise les institutions pour opprimer les autres. La ségrégation après 1994 est la définition même de l’idéologie du génocide car prendre une partie des citoyens et leur garantir des droits en les privant à l’autre partie du peuple est hiérarchiser les Rwandais : ceux au-dessus des autres et ceux en seconde catégorie. L’apartheid est l’idéologie du génocide ».

Les deux participants qui suivent partagent la vision que l’idéologie du génocide est associée à l’idéologie suprémaciste. Ils ont mis en avant la part des institutions rwandaises dans l’instauration de cette idée.

En se basant sur son expérience estudiantine, un participant  a cité l’association des étudiants rescapés du génocide au Rwanda (AERG) : « Nous savons tous ce qui s’y passe [Nota : l’AERG a la réputation de formater la jeunesse rescapée du génocide sur l’idéologie suprémacitse et celui du parti au pouvoir], le résultat est que ceux qui passent par l’AERG auront leur propres façons de voir les choses, différente de celle de ceux n’auront pas passé par l’AERG. De lors lorsque ceux derniers commenceront à raconter leur façon de voir les choses, ils en récolteront les conséquences alors que ce sera leur réalité qu’ils auraient raconté. Cela va créer des problèmes politiques car ils seront perçus comme étant pour une seule partie de la population. Ceux qui nient le génocide, nous devons regarder pourquoi, c’est souvent dans leurs intérêts comme fuir la justice ou autre… ».

Pour cet intervenant, « une personne qui pense que les personnes différentes de lui devraient mourir, être persécutés, ne pas bénéficier de la justice ou une personne qui nie ou minimise la tragédie qui est arrivée aux autres parce qu’ils ne sont pas dans la même catégorie qu’elle, devrait être dénoncée et même être punie selon la loi. Comme cela é été souligné, le problème est comment on peut mesurer les pensées d’une personne ? Je parle en connaissance des causes, comme une personne qui a traversé cela. Le crime de l’idéologie du génocide a vu le jour au Rwanda quand j’étais étudiant et cela été le prétexte de chasser des écoles et de d’opprimer les élevés dits HUTU et voilà comment :
Pensez-vous qu’un étudiant qui n’était pas rescapé du génocide de 1994 (en appliquant la norme de ceux que le Rwanda accepte comme rescapés car il y en a qui ne sont pas acceptés) pouvait marcher sans le faire exprès  sur un étudiant rescapé ? Si ce dernier se plaignait, le non rescapé allait en prison car il avait manifesté l’idéologie du génocide. Le rescapé pouvait aller voir le directeur et lui dire qu’un tel (non rescapé) m’a bousculé lorsque nous entrions dans le dortoir, il souhaite me faire tomber du lit, et la personne était directement emprisonnée. On peut donner plusieurs exemples, je n’invente rien c’est mon vécu, pour ma part cela a été un frein pour l’unité et la réconciliation de la jeunesse. Pour faire court, chaque acte qui ferait du mal à quiconque au seul motif que vous êtes différents est à dénoncer mais cela doit être clair dans les lois pour éviter de créer des injustices. De plus la loi doit être respectée par tous et non par une partie seulement car au Rwanda lorsqu’un ministre dit « LES HUTU SONT DEBILES » il est applaudi, mais celui qui essayerait, même qui écrirait ici que « LES TUTSI SONT DEBILES » on verrait ce qui s’en suivrait, beaucoup de gens crieraient au scandale. S’en prendre aux autres parce qu’ils sont différents de toi ou parce il y a des éléments que vous ne partagent pas ou se dire que tu es supérieur aux autres est quelque chose à dénoncer.
 »

Pour un autre intervenant, « ce n’est pas tant la ségrégation qui conduit au génocide mais sans aucun doute un des éléments qui va créer un climat propice à la naissance de cette idéologie ou sa propagation. Cette ségrégation institutionnalisée devrait être combattue avec les mêmes moyens que ceux utilisés pour combattre l’idéologie du génocide ».

Pour un autre intervenant « la ségrégation institutionnalisée au Rwanda après 1994 est la déshumanisation, ce qui va au-delà du concept fabriqué (de l’idéologie), avec des conséquences réelles (ethnie) ».

Une autre personne a défendu les pratiques du FARG (Fonds d’Assistance des Rescapés du Génocide), « c’était un fond dont l’objectif était de prendre soin des orphelins du génocide. Ne mélangez pas les choses, les objectifs du fonds sont écrits. Pour moi, il aurait fallu mettre en place des fonds pour prendre soin des orphelins de Byumba, ou ceux du Congo. Mais personne ne s’en est chargé. C’était la responsabilité de ceux qui disaient être responsables de ces orphelins. C’est comme aujourd’hui il y devrait exister un fond pour les réfugiés rwandais aux quatre coins du monde, avant de dire que l’on représente les réfugies, il faudrait dire qui t’a chargé de cette mission et définir la mission ».

Lorsque l’on lui a fait remarquer que le FARG se chargeait uniquement des orphelins du génocide qui avaient prouvé qu’ils étaient Tutsi alors que le génocide a fait des victimes de toutes les ethnies et que même certains orphelins laissés à l’abandon à un très jeune âge ne pouvaient pas prouver leur ethnie et étaient donc écartés par le FARG, l’intervenant a réfuté que si les Tutsi avaient mis en place leur fond, les Hutu n’avaient qu’à mettre en place leur fond au lieu de pleurnicher.

Sans le vouloir, l’intervenant a montré les limites d’une ségrégation institutionnalisée. Le fait de ne pas s’indigner ou à minima garder son silence face à un tri entre les orphelins par une institution étatique est interpellant. Que la justification soit d’attribuer cet organisme aux Tutsi en demandant aux Hutu d’agir (tout en sachant que les ethnies n’existent plus au Rwanda officiellement depuis 2003) est juste révélateur des problèmes ethniques profonds que régime du FPR n’a pas réussi à résoudre, les ethnies au Rwanda sont-elles une bombe à retardement que le régime étouffe ?

L’idéologie du génocide avant 1994 selon les intervenants

Comme vous l’avez lu, les exemples si dessus se sont basés sur le Rwanda post génocide pour définir l’idéologie du génocide. Les extraits suivants ont été demandés par un intervenant qui voulait comprendre comme cette idéologie de suprématie avait été présentée dans l’Histoire du Rwanda, le lien que l’on peut établir avec les différents génocides et crimes de masse qui ont eu lieu au Rwanda. Les participants ont choisi une période de l’Histoire pour exprimer comment l’idéologie du génocide s’est manifestée dans la société rwandaise avant 1994.

Pour cet intervenant qui lie l’idéologie du génocide au suprémacisme : « L’idéologie a existé depuis qu’il y a eu les trois ethnies au Rwanda. A savoir le suprémacisme accompagné des persécutions, faire du mal aux autres, exclure les autres du pouvoir ou du Rwanda…L’exemple facile est le devenir des Twa du Rwanda dans toutes les époques et sous tous les régimes, aujourd’hui ils sont menacés d’extinction. Si on regarde par époque, on trouve l’idéologie présentée et au sein de la classe dirigeante.

  • A l’époque de la monarchie, il y’avait l’esclavage des Hutu, des Twa et des Tutsi pauvres. Une famille régnait et le reste de la société était réduit à du travail forcé [le système d’Uburetwa : un travail forcé au Rwanda instauré par le roi Kigeri Rwabugiri (1853-1895) dont étaient exemptés les Tutsi. Cela consistait à travailler deux jours sur cinq pour son seigneur Tutsi et le système d’Ubuhake : contrat de servage du temps de la monarchie féodale par lequel un individu du rang inferieur dans la hiérarchie social demandait la protection d’une personne de statut élevé du système social. Les classes inferieures étaient composées de toutes les ethnies]. Pour ma part c’est un exemple de la suprémacie accompagnée de l’idéologie du génocide car une partie de la population était considérée comme « moins humain – less human ». A cette époque la classe dirigeante tuait comme elle voulait, il y avait les guerres de conquête ou la famille régnante s’emparait des régions dirigées par d’autre ethnies, à cela il faut ajouter le putsch Rucunshu[2] [également connu sous le nom de « révolution de palais de Rucunshu » – est un évènement sanglant de la fin de l’année 1896 qui a marqué durablement l’histoire du Rwanda].
  • A l’époque de la colonisation, le guhakwa, le buretwa (vus au-dessus), la sanction par la chicotte, exclure ce qui n’étaient pas privilégiés par les colonisateurs, je ne sais pas si la castration des hommes était une pratique qui se faisait encore, mais cela a existé, couper les parties génitales et les exposer. Un tel acte d’une méchanceté extrême sur les autres personnes ne peut pas se faire pour moi sans la suprémacie que l’on ne peut pas distinguer de l’idiologie du génocide.
  • Entre 1959 et 1973 les différents massacres des civils Tutsi que cela soit durant la révolution ou lorsque les Inyenzi [nom des assaillants des années 1960] attaquaient dans les années 60. Massacrer ceux qui étaient restés au pays est l’idéologie du génocide. Il y a ceux qui ont fui le Rwanda parce que tout simplement ils ne voulaient pas être dirigés (supremacistes) par les Hutu. Ces derniers étaient fâchés contre ceux qui sont restés au Rwanda et pour eux c’était normal que les personnes se fassent tuer pour qu’ils accèdent au pouvoir.
  • Entre 1973 et 1990 la suprémacie s’est manifestée premièrement par la différence qui a été faite entre les Kiga [ceux originaires du nord du Rwanda]et les Nduga [ceux originaires du sud du Rwanda]. Se dire que l’on peut s’approprier le Rwanda et laisser les autres derrière et être au-dessus des autres, c’est de la suprémacie. Il n’y avait plus de différence avec la monarchie dans la mesure où une famille régnait sur les autres et était au-dessus de tout dans le pays. Deuxièmement par l’exclusion des réfugiés et le fait de les laisser en dehors du pays, aussi l’exclusion des autres ethnies, les Tutsi et les Twa, du pouvoir. A cela on peut ajouter la formation du FPR et leur programme de tuer les gens, prendre de force leurs terres (programme qui est toujours en cours).
  • Entre 1990 et 1994 : massacrer les personnes dans les zones sous le contrôle du FPR au motif de leur ethnie ou de leur niveau intellectuel etc… Emprisonner les personnes dans des conditions exécrables parce qu’il serait des infiltres (ibyitso), les massacres contre les civils Tutsi dans différentes régions du Rwanda. La formation des partis politiques sur la base de la supremacie ethnique Hutu ou Tutsi… Les Twa étant la seule ethnie qui est restée en dehors de cette idéologie suprémacitse.
  • Entre 1994 et 1998 : les génocides qui ont été commis au vu et au su de tout le monde
  • Entre 1994 et 2020 : la ségrégation parmi les rescapés, affirmer qu’une partie des bourreaux ne doivent pas faire face à la justice, la montée en puissance du suprémacisme, les juridictions gacaca, le programme Ndi Umunyarwanda etc.

L’intervenant a conclu en soulignant que seule l’ethnie des TWA a été une victime éternelle de cette idéologie depuis que les trois ethnies existent au Rwanda.

Cet autre participant a fait le lien Munyangire pour exprimer la présence de l’idéologie du génocide au Rwanda dans les années 1990s.

« Détestez- le pour moi c’est un tutsi : ses ancêtres sont des monarques qui ont persécuté les Hutu ; Les hutu sont nombreux, ils doivent avoir accès en priorité aux postes dans toutes les institutions (accès non lié à la compétence) ; Détestez-le pour moi c’est un hutu, ses ancêtres ont chassé les Tutsi du Rwanda ou sont ceux qui ont persécuté les Tutsi au moment de la révolution ou dans les crimes de masse post révolution. De ce fait les Munyangire de notre époque devraient être combattus avec toutes les forces : Détestez- le pour moi c’est Hutu, il a donc  des ancêtres génocidaires, détestez- le pour moi il a des liens familiaux avec un tel ou avec un tel ».

Dans cette intervention, le participant a offert  sa compréhension des choses : « Même si je ne l’ai pas vu de mes propres yeux car je n’avais pas encore l’âge de comprendre, les signes dans l’Histoire du Rwanda de l’idéologie suprémacitse ont toujours été présents comme aujourd’hui. C’est l’idée que les autres peuvent être persécutés. Comme tu en as donné l’exemple, personne n’ignore que ceux qui se disent « Imfura » pensent que les Hutu doivent être dirigés, devenir des esclaves, ne sont pas intelligents. Jusqu’à avoir dit que les esclaves de l’époque de la monarchie n’avaient pas des liens avec eux, à part celui d’être des esclaves et eux des maitres ».

La république des Hutu a aussi dit que les Tutsi nous ont exploités depuis 400 ans (je n’ai jamais su comment ils estimaient ces années d’esclavage) et a dit c’est maintenant l’ère de la majorité, c’est à notre tour de diriger, de demander des comptes aux personnes même si  ces dernières n’étaient pas responsables mais parce que ce sont leurs proches qui l’ont fait …Cela a continué avec la ségrégation régionale. Nduga nous a mal dirigés, celui qui est originaire de Nduga devrait morfle à son tour, les meilleures écoles sont pour nous…les gens étaient obligés de parler avec l’accent pour faire croire qu’ils venaient de la bonne région.

En 1990 quand le FPR a attaqué, les choses se sont empirées sans aucun doute, en effet il y a eu même les partis politiques dont l’idéologie était basée sur le patriotisme à outrance « nous sommes des vrais rwandais, nous devons diriger »… Les journaux écrivaient cette idéologie sans se cacher, l’exemple étant la tribune de Rucagu dans kangura, il peignait les Tutsi comme des mauvaises personnes à détester et il ajoutait que des Hutu qu’il désignait comme des traites devaient être tués. Le plus étonnant est qu’il était députe et ces propos passaient comme normaux. De même il y a quelques jours un ministre (Evode uwizeyimana, fin 2019) a dit que les Hutu sont débiles et tout le monde a normalement accepté la chose. Cela a continué en 1994, et l’indicible s’est produit : exterminons les tous et cela se fait au vu et au su de tous.

A l’arrivée au pouvoir du FPR, cela a continué avec les stigmatisations. Ceux – ci sont des Ibipinga, ils sont des Gamwa [Kiga], il ne faut pas se marier avec eux, ils ne doivent pas avoir accès au marché de l’emploi…Il faut même les tuer avec tous les moyens.

Petit à petit, il y a eu un phénomène dont on ne parle pas beaucoup, à savoir ceux que l’on a appelé les ABASOPE (ceux qui vivaient au Rwanda avant 1994 Hutu et Tutsi confondus), ils ont été exclus de tout au Rwanda. Des codes spécifiques pour les identifier et les exclure de tout, comme du marché du travail ont été mis en place. Par exemple les prénoms comme Claude, Bosco, Jean Pierre et autres prénoms étaient considérés comme les prénoms des « Abasope », au point où une partie de jeunes mentaient sur leur CV sur leur lieu de naissance (en mettant un pays étranger) pour augmenter les chances d’accéder à l’emploi.
L’égocentrisme est le problème fondamental de la société rwandaise, c’est le mal dont elle souffre profondément les Rwandais. Les gens devraient envisager comment l’égocentrisme, l’arrogance de ceux qui se croient supérieurs aux autres peut –elle être éradiquée ?
 ».
Pour le participant qui suit, l’idéologie du suprémacisme est dans l’Histoire rwandaise depuis la colonisation. Il a fait le choix de circonscrire son intervention sur la période entre 1985 et 1990, qui selon lui permet de comprendre le malheur qui s’est abattu sur le Rwanda. « D’un côté la majorité dirigeante les Bakiga [ceux du Nord] se sont emparés du Rwanda, ont exclu tout le monde. De ce fait les Banyenduga [ceux du sud] et leurs amis voulaient un changement. Cependant il est difficile de comprendre de quel changement voulaient-ils ? Etait-ce de la vengeance sur les Bakiga par rapport à ce qui s’est passé en 1973 [coup d’état] ou mettre en place des conditions propices aux bonnes relations des descendants des Kanyarwanda ?

Finalement il y avait la diaspora tutsie (Ouganda, Congo, Tanzanie , Burundi ), les descendants des réfugiés de 1959 qui venaient d’avoir la force militaire et voulaient rentrer. Ici aussi on peut se poser la question s’ils voulaient rentrer au Rwanda en paix ou se réapproprier (kubohoza) le Rwanda et tout ce qu’s’y trouvait dans la mesure où la majorité était des descendants des anciens chefs d’avant 1959 ? Voici les suprémacies qui sont à l’origine de tous les problèmes que le Rwanda a eu !!!

  • CYIGA ( Hutu )
  •  Nduga ( Hutu+opposition )
  • Diaspora ( Tutsi ) »

Conclusion

On pense souvent et à tort que l’appartenance aux ethnies est à l’origine des problèmes qui sont arrivés au Rwanda. Depuis 2003 les ethnies ont été supprimées au Rwanda, 17 ans après les problèmes contemporains de la société rwandaise sont les mêmes que ceux de l’époque de la monarchie féodale. Je souhaite inviter tous les Rwandais qui auraient lu ce texte jusqu’au bout de changer leur regard et considérer de plus en plus ce qui pousse les Rwandais à mettre leur appartenance ethnique au-dessus des autres composantes de leur identité. Je leur recommande de lire un essai : Les identités Meurtrières, qui se penche sur les conflits liés aux identités, notamment l’auteur établi le lien entre le fait de se sentir menacé et le sentiment d’appartenance accru à une composante identitaire : « A toutes les époques, il s’est trouvé des gens pour considérer qu’il y avait une seule appartenance majeure, tellement supérieure aux autres en toutes circonstances qu’on pouvait légitimement l’appeler « identité ». Pour les uns, la nation, pour d’autres la religion, ou la classe. Mais il suffit de promener son regard sur les différents conflits qui se déroulent à travers le monde pour se rendre compte qu’aucune appartenance ne prévaut de manière absolue. Là où les gens se sentent menacés dans leur foi, c’est l’appartenance religieuse qui semble résumer leur identité entière. Mais si c’est leur langue maternelle et leur groupe ethnique qui sont menacés, alors ils se battent farouchement contre leurs propres coreligionnaires. Les Turcs et les Kurdes sont également musulmans, mais diffèrent par la langue ; leur conflit en est-il moins sanglant? Les Hutus comme les Tutsis sont catholiques et ils parlent la même langue, cela les a-t-il empêchés de se massacrer? Tchèques et Slovaques sont également catholiques, cela a-t-il favorisé la vie commune ? »[3]

J’invite toute personne qui souhaite donne son point de vue sur une des notions abordées de m’en faire part et je l’ajouterai pour compléter, en effet Démocrite disait « Il n’y a rien de véritable, l’opinion de tous fait l’opinion de chacun ».

Je conclus par cette belle parole d’un intervenant : « C’est vrai dans tout : la taille (grande ou petite), le genre (homme ou femme), l’âge (la jeunesse ou la vieillesse), le teint de la peau (claire ou noire), le régionalisme (Nduga/Kiga, rejetons tout ce qui veut nous diviser. Merci Beaucoup »

Un grand merci aux participants

Alice Mutikeys


[1] En Italique, les contributions telles que des participants

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Coup_d%27%C3%89tat_de_Rucunshu

[3] Amin Maalouf, Les identités meurtrières, Grasset, Paris, 1998, p. 22

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