À Rubavu, cinq enfants se retrouvent déscolarisés et livrés à eux-mêmes après l’incarcération de leur père et de leur mère. Un drame humain qui soulève des questions sur la protection de l’enfance, la présomption d’innocence et les priorités sociales dans un pays qui continue de bénéficier d’importantes aides internationales.
Dans un quartier de Rubavu, ville frontalière de la République démocratique du Congo, des habitants lancent un cri d’alarme. Leur inquiétude ne concerne ni les tensions régionales ni les grands débats politiques qui occupent souvent l’actualité du Rwanda.
Elle concerne cinq enfants.
Leur père est détenu sur l’île d’Iwawa, un centre de réhabilitation situé au milieu du lac Kivu. Leur mère est emprisonnée dans le nord du pays. Depuis, les enfants survivent comme ils peuvent. « Les enfants vivent dans des conditions très difficiles. Ils sont abandonnés. Ils allaient à l’école mais aujourd’hui ils ont dû arrêter leurs études. Ils passent d’une maison à l’autre parce que personne n’a les moyens de prendre en charge cinq enfants », témoigne un habitant auprès de BTN TV.

L’histoire racontée par les voisins est celle d’une famille qui s’est progressivement effondrée après l’arrestation successive des deux parents.
Selon les témoignages recueillis sur place, la mère travaillait comme domestique. Elle aurait été arrêtée après avoir transporté un sac contenant du cannabis. Ses proches affirment qu’elle ignorait ce que contenait ce sac et qu’elle avait simplement rendu service à son employeuse. « Elle a reconnu avoir été trouvée en possession du sac, mais elle a expliqué qu’il lui avait été remis par une autre personne. Cette personne n’aurait jamais été recherchée », affirme la sœur du père de famille.
Les autorités judiciaires n’ont pas publiquement confirmé cette version des faits. Comme dans tout État de droit, la responsabilité pénale reste individuelle et les circonstances exactes de l’affaire relèvent de la justice.
Mais à Rubavu, ce débat juridique paraît bien éloigné des préoccupations quotidiennes des enfants.
« Aujourd’hui ils sont devenus des enfants des rues. Demain, s’ils se retrouvent à voler pour survivre, on dira qu’ils sont devenus des délinquants », s’inquiète un voisin.
D’autres habitants évoquent même des signes de malnutrition.
« Quand je parle de leur situation, j’ai envie de pleurer. Ces enfants errent partout. Leur mère est en prison, leur père aussi. Ils n’ont plus personne », raconte une habitante, visiblement émue.
Au-delà du cas particulier de cette famille, l’affaire soulève une question plus large : que devient l’enfant lorsque les deux parents disparaissent du foyer à la suite d’une incarcération ?
Interrogé par téléphone par BTN TV, le secrétaire exécutif du secteur de Rubavu a assuré que ces enfants devaient bénéficier de l’assistance prévue pour les familles vulnérables.
Selon lui, ils doivent continuer à étudier et ne pas laisser les difficultés de leurs parents compromettre leur avenir.

Pourtant, les témoignages recueillis sur le terrain décrivent une réalité beaucoup plus sombre : déscolarisation, errance et précarité alimentaire.
Cette contradiction entre le discours officiel et l’expérience vécue par certains citoyens constitue l’une des questions centrales soulevées par cette affaire.
Elle en appelle une autre, plus fondamentale encore : lorsqu’une personne est arrêtée ou condamnée, jusqu’où les conséquences de cette décision doivent-elles s’étendre à sa famille ?
Dans un Rwanda régulièrement présenté comme un modèle de développement et de bonne gouvernance, les habitants de Rubavu demandent avant tout une réponse concrète pour ces enfants.
Leur cri n’est pas un débat juridique. C’est un appel à la protection de l’enfance. Et une interrogation légitime : comment des enfants peuvent-ils se retrouver livrés à eux-mêmes dans un pays qui affirme ne laisser personne de côté ?
Au fil de cette série, les témoignages recueillis ont raconté trois histoires différentes.L’histoire de familles qui ne mangent parfois qu’une fois par jour. L’histoire d’une mère malade et d’enfants livrés à eux-mêmes. L’histoire d’enfants déscolarisés après l’incarcération de leurs parents.
Trois histoires différentes, mais un même fil conducteur : le sentiment exprimé par de nombreux citoyens d’être oubliés alors même que le Rwanda continue de bénéficier d’importants soutiens financiers internationaux et d’être cité comme un modèle de développement.
Ces témoignages ne résument pas à eux seuls la réalité de tout un pays. Mais ils méritent d’être entendus. Car le véritable développement ne se mesure pas seulement à la construction d’infrastructures, à l’organisation de grands événements ou aux performances économiques. Il se mesure aussi à la manière dont une nation protège les enfants, accompagne les personnes vulnérables et garantit à chacun l’accès à une vie digne. Les questions soulevées par ces citoyens restent ouvertes. Au fond, le développement n’est pas seulement ce que l’on construit. Il est aussi ce que l’on empêche de s’effondrer.
Et peut-être est-ce précisément leur rôle : rappeler que derrière les chiffres, il y a des vies humaines.
Alice Mutikeys
Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.
3/3 Rwanda : quand les enfants paient le prix de l’incarcération de leurs parents