Rwanda : Vrais ou faux rescapés – l’instrumentalisation politique des ethnies

L’été 2019 e été riche en actualité politique rwandaise. Au départ la publication de la lettre ouverte de l’opposante politique Diane Rwigara au président rwandais Paul Kagame pour lui demander de protéger les rescapés du génocide contre les Tutsi qui sont des victimes des exécutions extrajudiciaires au Rwanda. Cette lettre a été la première d’une série d’échangés autour des ethnies dans la communauté rwandaise, de leur utilisation pour des fins politiques et a suscité un vif débat sur la détermination des vrais ou faux rescapés.

La chronologie des évènements

Pour situer le contexte, ci-dessous une sélection des publications remarquables limitée à celles dont une partie des auteurs sont des hommes politiques ou qui agissent en concordance avec des instances officielles. 

15 Juillet 2019 : publication de la lettre ouverte de Diane Rwigara au président rwandais Paul Kagame, dans laquelle elle a dénoncé que les rescapés du génocide contre les Tutsi soient des victimes des exécutions extrajudiciaires et a demandé leur protection : « Votre Excellence, votre gouvernement semble s’être engagé à préserver la mémoire de nos proches tués pendant le génocide. En effet, nous devons honorer les morts. Mais pourquoi ne pas commencer par préserver les vivants? Pourquoi la préoccupation que l’on manifeste et le respect qu’on donne aux victimes des atrocités commises dans notre pays ne soient pas traduits identiquement aux rescapés de ces mêmes horreurs ? »

16 Juillet 2019 : Réponse de la CNLG, la commission rwandaise qui vise parler pour les rescapés du génocide et suppose lutter contre l’idéologie du génocide, disant que Diane Rwigara avait raconté des mensonges. Un extrait de la réponse du secrétaire exécutif de la CNLG : « Diane Rwigara instrumentalise les rescapés pour ses propres fins, les rescapés du génocide ont des instances qui leur représentent dont Ibuka qui est le point central » et a demandé aux rescapés du génocide « de ne pas prêter attention à ceux qui veulent les utiliser pour leurs intérêts politique ».

19 Juillet 2019 : Un bloggeur très suivi dans la communauté rwandaise et proche du pouvoir, a publié sur son compte Twitter un thread démontrant que Diane Rwigara serait « un fake genocide survivor – un faux rescapé du génocide » et de poser la question : « Diane Rwigara est-elle légitime comme rescapée du génocide » ?

06 aout 2019 : Publication d’une seconde lettre ouverte au président rwandais Paul Kagame, écrite par 28 rescapés du génocide contre les Tutsi, lui demandant de prendre des mesures pour mettre un terme aux agissement de ceux qui veulent diviser les rescapés du génocide en qualifiant une partie des faux rescapés et soutenant la lettre de Diane Rwigara : « Sans avoir enquêter nous ne pouvons pas confirmer ou infirmer les dires de Diane Rwigara [qui avait listé des rescapés du génocide victimes des exécutions extrajudiciaires] …nous connaissons une partie de personnes listées et nous savons qu’elles sont décédées dans des conditions non élucides, faire la lumière sur leurs morts ne va pas les ramener mais va nous rassurer sur le fait que notre pays respecte et applique la loi et qu’aucune personne ne va plus jamais nous persécuter »

08 aout 2019 : Tom Ndahiro, un expert (auto proclamé) sur le génocide, dont on dit qu’il travaille en concert avec la cellule communication de la présidence rwandaise a réagi à la seconde lettre en critiquant ceux qui l’avaient écrite. Quelques extraits : « Ceux qui l’ont écrite ont mis en avant la maladie dont de nombreux Tutsi souffraient avant le génocide…On vante une maladie quand on en a guéri, l’amertume des médicaments contre les racines du génocide démontrent leur efficacité à partir du moment où ceux qui ne veulent pas prendre ces médicaments commencent à avouer en public », pour lui la lettre a été écrite avec un état d’esprit « débile et hautain ».

Vrais ou faux rescapés, pourquoi cette question crispe chez les Rwandais ?

C’est typiquement rwandais de compliquer ce qui ne devrait pas l’être. Si l’on peut définir un rescapé comme : « Une personne qui est sortie saine et sauve d’un danger, d’une catastrophe, d’un sinistre » et un survivant comme : « Une personne qui est restée en vie après un événement ayant fait des victimes », la définition du rescapé est beaucoup plus complexée chez les Rwandais. Le facteur ethnique peut entrer en compte, en effet seuls les Tutsi pourraient être vus comme des rescapés d’un génocide perpétré contre les Tutsi.  Ici c’est la définition du génocide qui ne reflète pas tout ce qui s’est passé en 1994 qui induirait en erreur les gens. En effet pendant le génocide perpétré contre les tutsi il y a eu des victimes hutues soit pour leur filiation avec les Tutsi ou pour leurs idées modérées ou leur prises de position contre les perpétrateurs du génocide. Il y a donc eu des rescapés hutus de ce génocide, leur évocation crispe ceux qui ont infuse que « 1 000 000 de personnes ont été tués au Rwanda parce qu’elles étaient nées Tutsi » et régulièrement sur les réseaux sociaux on dénie aux rescapés hutus leur statut de rescapés de ce génocide au simple motif qu’ils critiquent la nature du pouvoir du FPR.

D’autres facteurs sont pris en compte pour définir qui est rescapé, le plus absurde, une nouveauté de 2019 avancée par le bloggeur est le métier qu’un tel ou un autre occupait avant le génocide. Le facteur géographique a été aussi débattu, la question ouverte reste si une personne tutsie qui n’était pas dans la zone contrôlée par le gouvernement intérimaire au Rwanda en 1994 peut-elle être une rescapée ? Autrement posée la notion du rescapé peut-elle se définir par extension ou par supposition, « si la personne avait été au Rwanda, elle aurait été ciblée », « si la personne n’a pas été menacée, c’est parce qu’elle n’était pas au Rwanda » … Par cette définition l’ensemble de Tutsi devient des rescapés du génocide, c’est la partie la plus simple. Pour la partie complexe, comment déterminer quels hutu seraient des rescapés du génocide par extension ou supposition ? Comment prédire quel aurait été le comportement d’un hutu s’il avait été dans cette zone en 1994 au moment du génocide ?  Comment prédire le comportement des perpétrateurs  à son encontre ?

Une question de longue date

Cette question des vrais ou faux rescapés ne date pas de cette été, depuis de nombreuses années, les militants du pouvoir de Kigali distribuent des étiquettes « faux rescapés » aux rescapés qui critiquent ce pouvoir. L’exemple le plus parlant est Paul Rusesabagina, héros du film Hôtel Rwanda, qualifié régulièrement de faux rescapé. La nouveauté cette année est qu’ils ont étendu leur distribution aux Tutsi, en effet on s’était habitué à ce qu’ils soient qualifiés d’Ibigarasha (des personnes sans valeur) et une limite vient d’être franchie. On peut espérer que cela ouvre les yeux des Rwandais dont la majorité tolère des injustices ou des calomnies tant que cela ne les affecte pas ou affecte leur entourage sur le fait que le silence ne fait que renforcer celui qui harcelé.

Qui tranchera ?

Le Rwanda a connu des évènements tragiques dans les années 1990s, la notion du rescapé devrait être lié à ces évènements. Si tout le monde s’accorde à dire que comprendre ce qui s’est passé au Rwanda est complexé, ce n’est pas étonnant que la détermination du rescapé soit aussi complexe. La prudence serait peut-être d’attendre que des académiciens définissent et proposent une définition du rescapé en se basant sur des méthodes et des études scientifiques. En attendant, le bon sens serait de ne pas nier le statut de rescapé à chaque rwandais qui dira en être un.

La lettre de Diane Rwigara, un bon coup politique ?

Oui pour l’opposition rwandaise

Pour ceux qui ont une lecture ethnique de la population rwandaise, les Tutsi préfèreraient un mauvais président Tutsi à un bon président Hutu et inversement les Hutu préféreraient un mauvais président Hutu à un bon président Tutsi. Il convient ici de préciser qu’un mauvais président pour les Rwandais est celui qui va pratiquer la ségrégation ou la violence contre l’ethnie qui ne sera pas le sien.  De ce fait cette préférence ne reflète pas la haine de l’autre mais plutôt à la peur légitime du pouvoir de l’autre. Cette peur est le résultat de ce que les uns et les autres ont connu jusqu’à présent : les Tutsi n’ont connu que des mauvais dirigeants hutus, dont l’extrémisme des uns a conduit à la volonté de leur extermination et les Hutu n’ont connu aussi que des mauvais dirigeants tutsi dont l’extrémisme d’une partie a conduit à la volonté de leur extermination. Par conséquent chaque rwandais a peur d’être dirigé par une autorité qui ne serait pas de son ethnie, il est alors évident que très peu des hutus soutiennent le pouvoir du FPR de leur gré.

A l’inverse, déduire de ce qui précède que tous les Tutsi soutiennent le FPR est faux, le FPR  actuel diffère de celui du début dont les valeurs démocratiques avaient séduit beaucoup des Tutsi et des Hutus. C’est devenu une mafia dans laquelle seuls les parrains et leurs proches sont à l’aise. Comme dans chaque mafia, même les parrains peuvent tomber dans la disgrâce du jour au lendemain, par conséquent mêmes les parrains vivent dans la peur d’un lendemain incertain. Quant à leurs valets, ils ne sont pas considérés, ils sont là pour remplir les rôles dont on les a assignés et pourraient être remplacés dans une indifférence générale, alors ils en font trop pour prouver leur allégeance au système. Dans ce système, jusqu’à présent la place du génocide contre les Tutsi, ses victimes et ses rescapés restait le seul élément fédérateur. En effet les Rwandais qui peuvent tombent facilement sous l’emprise d’un pouvoir qui utilise l’épouvantail d’un retour d’un pouvoir extrémiste hutu sont les Tutsi et plus particulièrement les rescapés du génocide contre les Tutsi. Cet élément les idéologues du FPR l’ont compris et l’exploitent à chaque occasion. « Un jeune hutu engagé contre le système est forcément une descendance d’un génocidaire », « une critique hutue du pouvoir a forcément l’idéologie du génocide ou nie le génocide », « un Tutsi engagé contre le pouvoir est un Ikigarasha (une personne sans valeur car il est de connivence avec les premiers cités » …. C’est en cela que la lettre de Diane Rwigara est un bon coup politique car elle s’est attaquée au dernier rempart du système du FPR, en mettant en évidence que même les rescapés du génocide sont des victimes du pouvoir en place, elle a indirectement souligné qu’une autorité tutsie peut faire des victimes tutsies et a fragilisé dans les esprits l’emprise que le FPR avait sur les rescapés. C’est en cela que la lettre est une aubaine pour l’opposition rwandaise. Ce n’est pas étonnant que la réponse des proches du pouvoir de Kigali a été d’ exclure Diane Rwigara et ceux qui l’ont soutenue du groupe des rescapés du génocide.

Non pour la société rwandaise

Les réactions que la lettre de Diane Rwigara a suscitées étaient navrantes. Si on s’arrête aux extraits de la réponse de l’expert auto-proclamé du génocide, Tom Ndahiro, il utilise un champ lexical d’un malade : médicaments, maladie, guérir, racines, amertume… C’est frappant et révélateur d’une société rwandaise fragilisée du fait des blessures et cicatrices que les Rwandais portent en eux. Que des Tutsi aux idées extrémistes s’en prennent aux autres Tutsi pour souligner ce que l’on peut qualifier de leur traîtrise à l’ethnie tutsie rappelle les propos qui étaient tenus dans les mois qui ont précédé le génocide quand des Hutu aux idées extrémistes s’en sont pris aux autres Hutu pour les qualifier des traitres allant jusqu’à les tuer pendant le génocide. Le côté positif est de voir que les comportements des extrémistes sont similaires et ne sont pas liées à une ethnie en particulier. La vulnérabilité de la société rwandaise pourrait la mettre à la merci des extrêmes à tout moment.

Une erreur politique pour l’opposition

Deux erreurs politiques ont été commises. La première a consisté, pour les hommes ou les femmes politiques, à vouloir être la voix qu’une partie de la population quand ils disent combattre le ségrégationnisme du FPR et militer pour l’unité des Rwandais. Si de plus parmi eux se trouve peut-être le futur président de la république rwandaise, Il y a de quoi s’interroger. En effet le président de la république représente tous les Rwandais, c’est son devoir de les protéger tous. Lui demande alors de ne protéger que les rescapés du génocide est tout simplement une aberration.  D’ailleurs si le président Paul Kagame avait mis de côté son arrogance légendaire en répondant aux deux lettres, il lui aurait suffit de rappeler simplement ce fait pour faire un bon tacle à ceux qui l’ont interpellé.

Il est fort à parier que la série des échanges autour de la lettre de Diane Rwigara pourrait ne pas inverser la désaffection que les Rwandais ont vis-à-vis de la politique rwandaise.

Alice Mutikeys

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