Rwanda : La commémoration, un vecteur de la peur pour les autorités

Le 07 avril 2019 – le 07 mai 2019, un mois après le début de la 25ème commémoration du génocide contre les Tutsi du Rwanda en 1994, un retour sur quelques évènements ayant marqué ce mois. La commémoration a bénéficié d’une large couverture médiatique au Rwanda et à l’international. A cette occasion la presse étrangère a donné la parole aux rescapés qui ont témoigné des horreurs qu’ils ont survécus, a vanté l’étonnante réconciliation et l’unité du peuple rwandais 25 ans après et a abordé le sentiment de la jeune génération, celle qui a vu le jour après le génocide et qui vit avec le lourd passé du Rwanda. Face aux propos des médias internationaux, des discours moins conciliants des dirigeants rwandais ont été publiés par des médias en Kinyarwanda. Dans un premier temps cet article va se pencher sur la peur véhiculée par ces propos des autorités rwandaises et dans un second temps, en considérant que dans un pays où chaque parole est contrôlée il est difficile de savoir ce que pense le peuple, l’article fera un recul sur cette « unité et réconciliation » constatée par la presse et les personnalités étrangères en regardant ce que pensent les rwandais qui se sont affranchis de la peur des autorités rwandaises.

Vu dans les médias en Kinyarwanda

C’est par peur qu’elle se serait mise à tuer
Cette 25ème commémoration n’a pas échappé à la coutume de ces cérémonies qui consiste à donner la parole à celles ou ceux qui avaient les armes en 1994. Ici le but n’est pas de comprendre pourquoi au Rwanda on donne la parole aux exécutants du génocide à cette période clé dans laquelle une partie des rescapés revivent les horreurs de leur passé mais de constater que cette année une personne condamnée à perpétuité pour sa participation au génocide a essayé de se faire passer pour une victime qui se serait mise à tuer par peur des représailles. Il s’agit de Nyirandegeya Mwamini Espérance qui purge sa peine dans la prison de Mageragere à Nyarungenge, Kigali. Dans son témoignage du 08 avril 2019 Mwamini a raconté : « Pour une grande partie d’entre nous, quand nous nous sommes lancés dans les tueries, il avait été dit que ceux qui avaient tué Habyarimana, si on constatait que nous n’avions pas expulsé ou tué leurs complices, on allait nous aligner pour nous tuer aussi… en 1994 nous avons sauvé nos vies en enlevant les vies des autres ».
Cette parole déconcertante n’a pas échappé à la vigilance de certains rescapés. C’est par la plume de Yolande Mukagasana, écrivaine, survivante du génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994, dans lequel elle a perdu son mari et tous ses enfants que leur désolation va s’exprimer. Dans une lettre publiée par Igihe , elle a demandé dans un premier temps au média de donner une tribune aux rescapés, elle a demandé à son ancienne voisine Mwamini de dire « La vérité toute nue » et elle a expliqué que les propos de Mwamini ont blessé les rescapés « Nous avons écouté son témoignage et cela nous a énormément blessé. Nous, ses voisins, qui l’avons vue en tenue militaire et un collier de balles autour du cou, son mari et ses enfants sont innocents. En revanche ce qu’elle a fait dans le génocide ne nous a pas étonné car nous savions son comportement avant le génocide ».

Deux poids, deux mesures sur ce qu’il faut faire
Mercredi 10 avril, les supporteurs de football dans le monde étaient devant leurs écrans de télévision pour regarder les quarts de finale aller qui opposaient le Manchester United et le Barcelone ou la Juventus et l’Ajax. 70 supporteurs rwandais, du district de Rwamagana, pour qui leur amour du football a été plus fort que le devoir de commémorer ont malencontreusement oublié que pendant la semaine de commémoration « Il est interdit de s’amuser ou de montrer sa joie en public ». Ils ont été conduits dans un centre de détention provisoire, une information publiée par Igihe . Une partie a été arrêtée dans salle de projection des matchs, quatre personnes étaient en train de jouer aux paris. Les autorités rwandaises ont par la suite décider de « Les sermonner en public et de les relâcher ».
Dans la même soirée du 10 avril, le président Rwandais Paul Kagame et trois de ses enfants étaient aperçus participant, en riant et en applaudissant au diner des dirigeant de la NBA à New York !

Victoire Ingabire et Bernard Ntaganda ouvertement menacés
Le 12 avril lors de la 25ème cérémonie de commémoration de la police rwandaise, le secrétaire exécutif de la Commission Nationale de Lutte contre le Génocide, Jean Damascène Bizimana a sensibilisé les policiers présents sur la nécessite de combattre l’idéologie du génocide, un des policiers présents s’exprimant à la sortie, au micro de Flash TV Rwanda « Nous devons prévenir celui qui aurait l’idéologie du génocide, peu importe qui c’est, nous devons être les garants de la loi en réprimandant celui qui amènerait l’idéologie du génocide là où nous habitons, là où nous travaillons tout le temps ». Ces propos auraient été salués si les exemples donnés par le secrétaire exécutif de la CNLG, pour illustrer l’idéologie du génocide, n’étaient en réalité pas une menace contre les opposants politiques : « En sachant où nous a conduit l’idéologie du génocide, nous devons craindre, nous devons nous approcher de ceux qui ont cette idéologie pour les combattre avec tous les moyens. Par exemple quand viennent les gens qui veulent former des partis politiques les Bernard Ntaganda, les Ingabire quand ils viennent en voulant ramener cette idéologie, nous savons exactement quelle est cette idéologie, nous devons leur dire immédiatement ASSEZ, nous ne devons pas craindre de les poursuivre, craindre de les punir quand c’est clair que c’est ici [vers l’idéologie du génocide] qu’ils veulent ramener le Rwanda. Les blancs qui les soutiennent s’ils le veulent crieront mais nous ne laisserons pas faire ».

Le FPR est le rempart contre le retour des régimes « ayant propagé l’idéologie du génocide »
Si dans les années qui ont précédés le génocide, les radicaux de l’idéologie extrémiste ethnique se sont présentés en rempart du retour de l’idéologie du régime de l’esclavage des Hutu « Uburetwa » «Qui consistait en l’obligation pour chaque homme de travailler deux jours par semaine (et la semaine traditionnelle ne comptait que cinq jours) au service du chef politico-administratif et cela sans être payé. Il s’agissait d’une corvée en échange de laquelle il n’y avait aucune compensation de quelque nature que ce soit. Il aurait été instauré par le Mwami Kigeri IV Rwabugiri et imposé aux cultivateurs hutus comme mesure de représailles ». Avec ce motif, Ils ont progressivement instauré un climat de peur dans les Rwandais et une idéologie de la haine. Force est de constater qu’aujourd’hui les autorités rwandaises recourent à cette même pratique en sous entendant que l’idéologie du génocide a émergé en 1957 et en positionnant le FPR comme le seul rempart contre cette idéologie. James Kabarebe va emprunter les pas de Jean-Damascene Bizimana en définissant l’idiologie du génocide par des individus, des groupes d’individus ou par les notions des libertés fondamentales comme la liberté de la presse.
Le 13 avril 2019, il a participé à la cérémonie de commémoration des victimes du génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994 qui travaillaient pour le Ministère des Transports et des Communications et pour le Ministère des Travaux Publics de l’Energie. Dans cette cérémonie James Kabarebe a proféré des menaces à l’encontre des ressortissants rwandais et des réfugiés rwandais vivant à l’exil et a défini ainsi l’idéologie du génocide « Le Rwanda a eu la malchance d’être gouverné par des personnes qui ont promu l’idéologie du génocide depuis 1957 jusqu’à la mise en pratique de cette idéologie en 1994 ». Pour lui l’idéologie du génocide est comme une cellule de cancer, qui si elle n’est pas traitée va se métastaser dans tout le corps. « Tous ceux qui vivent à l’étranger, ce n’est pas qu’ils ont la force de combattre le Rwanda et ils n’y arriveraient pas. Ils ont un seul problème, même si c’est une seule personne qui a l’idéologie du génocide, c’est comme une cellule cancéreuse. Cette cellule est en principe amenée dans une machine pour être asphyxiée. Nous aussi c’est ce que nous devons faire, même si c’est une seule personne qui a l’idéologie du génocide, nous devons l’asphyxier pour éviter la métastase ». Il a continué en insinuant l’idéologie du génocide a pris une autre forme : « Ceux qui sont partisans de l’idéologie du génocide, n’osent pas l’exprimer clairement. Ils disent d’ouvrir l’espace politique. Ils viennent en mentionnant le PS Imberakuri, les Ingabire soi-disant que c’est ouvrir l’espace politique. Dit autrement, c’est comme vous dire de promouvoir l’idéologie du génocide. Quand ils disent d’ouvrir la liberté de la presse c’est pour que vous fassiez place à ceux qui veulent promouvoir l’idéologie du génocide ».
Dans une autre vidéo publiée par Flash TV Rwanda [A partir de la min 41 et 16 secondes] le 15 Avril 2019 et au cours d’une autre cérémonie, il a affirmé : « Aujourd’hui le problème du Rwanda est qu’il y a eu le génocide, mais aussi l’idéologie du génocide aussi. Cette idéologie du génocide ne peut pas s’arrêter ; elle restera car ceux qui ont fait le génocide mais aussi les enfants qui n’ont pas fait le génocide qui naissent, parmi eux il y a en a qui naissent avec la ténacité de cette idéologie, vous entendez parler de Jambonews dont les membres vivent en Europe, c’est une génération éduquée, c’est une génération avec des diplômes européens mais si vous voyez ce qu’ils écrivent c’est l’idéologie du génocide. C’est-à-dire que, même s’ils ne sont pas beaucoup de même que ceux qui ont commencé l’idéologie du génocide en 1957 – 1959 étaient quelques intellectuels, l’idéologie se propage. Le pays s’est construit, il a construit des institutions résistantes sur le génocide et l’idéologie du génocide, mais si vous observez bien les révisionnistes, les négationnistes et les je ne sais quoi, quand ils disent la liberté, l’ouverture de l’espace politique, quand ils parlent de l’ouverture de l’espace politique ils parlent de donner une espace où même les génocidaires peuvent percer, c’est ce que cela veut dire. C’est pour cela que quand vous voyez Ingabire, ils disent Ingabire « l’héroïne », c’est parce qu’ils savent que c’est sa finalité. Quand ils demandent la liberté de la presse, ils veulent que même celui qui a l’idéologie du génocide ait une place pour s’exprimer. Dans la gestion de la politique rwandaise, le combat pour préserver la société rwandaise et ses institutions de l’émergence de l’idéologie du génocide, nous allons le mener chaque jour, ce combat n’est pas facile. »

Pour Didas Gasana : ces propos sont déshumanisants
Didas Gasana est ancien rédacteur du Journal indépendant Umuseso, fermé en 2010 par les autorités rwandaises, il « a été contrait à l’exil en 2010 après avoir dénoncé le harcèlement des opposants à Paul Kagame avant l’élection présidentielle de 2010. » et faisait partie des réfugiés rwandais qui vivaient en Ouganda. Didas Gasana a commenté les propos de James Kabarebe le 23 avril 2019 au micro de Jean Claude Mulindahabi : « c’est la déshumanisation, le FPR a mis en œuvre le déni de mémoire des Hutu [cela sera développée dans la seconde partie], après ils leur ont réclamé de demander pardon pour les crimes commis par leurs proches ou leurs grand-parents. Une partie, comme Bamporiki et les autres, s’est exécutée et a demandé pardon. Après cela ils disent que les enfants naissent avec l’idéologie du génocide, c’est la déshumanisation, c’est la première étape du génocide, c’est la preuve que les radicaux de l’idéologie extrême ethnique du régime actuel veulent commettre un génocide contre les Hutu. S’ils ne sont pas en train de le faire, ces pratiques des vasectomies forcées et stérilisations forcées devraient être pris avec attention, c’est à l’encontre des droits internationaux. Même sans aller à cela, [les propos de Kabarebe] sont la déshumanisation, cela veut dire que tout Hutu et même les enfants qui naissent sont des marginalisés de la société. Avant Le FPR nous disait que leur régime était celui de l’unité et de la réconciliation mais en réalité c’est celui de la discrimination et du divisionnisme. ».
Il convient ici de rappeler que James Kabarebe est accusé des crimes de génocide par la Justice espagnole.

Les rescapés du génocide sont priés de ne pas rompre le « pacte » tacite avec les militaires de l’ancien FPR-Inkotanyi
Le dimanche 22 avril 2019 , 294 corps des victimes du génocide ont été ensevelies dans le respect au mémorial de Murambi, Rwamuhizi Fidèle s’exprimant au nom des familles des rescapés du génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994 a dit que « les rescapés du génocide ont un pacte avec les militaires de l’ancien FPR-Inkotanyi qui ont sauvé leur vie, à ce titre personne ne devrait rompre ce pacte ».
Il est étonnant de voir les rescapés du génocide lier leur destin à celui du FPR-Inkotanyi comme si la valeur de leur vie est celle que le FPR-Inkotanyi lui donne. Quelle notion de valeur de vie que le FPR-Inkotanyi a quand il est l’ auteur des crimes des masses et crimes contre l’humanité qui pourraient être qualifiés de génocide contre les Hutu. Les autorités rwandaises ont-elles mises en place des institutions pour apprendre la valeur d’une vie au peuple rwandais après le génocide ?

Unité et réconciliation, qu’en pensent ceux qui ont vaincu leur peur des autorités rwandaises ?

« Guhisha icyo utekereza ni uguceceka » « c’est en restant silencieux que l’on cache sa pensée » et « Akarenze umunwa karushya ihamagara » « Ce qui dépasse la bouche revient difficilement » sont deux proverbes rwandais qui préconisent aux Rwandais de réfléchir à plusieurs fois avant d’exprimer leur pensée. A cette sagesse s’ajoute le fait que la parole des Rwandais a été et est toujours prisonnière de la succession des régimes dictatoriaux au Rwanda. Pour s’adapter à ces régimes, un autre proverbe préconise la ruse pour faire face : « Ingomba mbi urayisingiza kugirango inziza izagusange » « On loue le mauvais régime pour s’assurer de connaitre le bon régime ». De ce fait il est très difficile de savoir ce que pense le peuple rwandais. Quatre contributions ont été choisies pour essayer de saisir ce que pensent les Rwandais. Les quatre contributions ont en commun d’avoir été faites par des personnes qui ont vaincu leur peur des représailles des autorités et donc des personnes qui s’expriment librement.

Un internaute rwandais met les mots sur le ressenti de ses compatriotes
Le 06 avril 2019, un internaute rwandais a pris le temps de partager avec le monde un long message dans lequel il est revenu sur les 25 dernières années. Son post a été aimé et commenté plus d’une centaine des fois. Ces chiffres peuvent paraitre dérisoires mais dans un contexte rwandais, où la majorité n’affiche pas leurs pensées sur ce sujet, ces chiffres sont notables. On peut donc partir du principe que s’ils sont nombreux à être sorti de leur réserve pour réagir à ce message et de façon positive, c’est que les Rwandais retrouvaient une part de leur ressenti dans ce message.
Cet internaute a exprimé sa révolte face à la haine qui gangrène la société rwandaise « Cette haine des jours nouveaux est tellement réelle et si conséquente, et trop d’amis en sont les victimes que cela fait mal. Je ne sais que dire face à cette peine, à part ‘komera’ (soit fort) et ‘bihorere’ (ne leur prête pas d’attention). Mais au fond de moi, je suis révolté de voir que nos propres compatriotes recourent à tous les moyens possibles pour contrôler nos esprits et limiter nos conversations et, malheureusement, ils parviennent à enfermer les autres dans les murs de leurs propres contradictions et de leur propre haine ».
Un autre sentiment qu’il a exprimé est la peur que ressentent les Rwandais. Il la décrit dans ses termes : « Je vois les plus forts d’entre nous réduits à un état constant de peur, peur d’être interrogés, peur de poser des questions, peur d’être jugés pour leurs choix d’amis. Et bien sûr, cette peur odieuse d’être né du mauvais côté de notre crise d’identité caméléonesque. La culpabilité et la victimisation collectives et aléatoires sont devenus monnaie courante, nous nous retrouvons à rejeter insensiblement le chagrin des uns et des autres, manquant de respect pour la perte de leurs proches et blessant les esprits de ceux qui sont partis trop tôt, autant de maux qui sont devenus les caractéristiques les plus permanentes et les plus méprisables de l’après-génocide. »
Il a abordé un autre point à savoir l’évolution sur 25 ans de la perception du peuple rwandais par les étrangers. Il a commencé en disant : « Il y a vingt-cinq ans, chaque fois que vous disiez que vous veniez du Rwanda, vous étiez submergés de questions désagréables sur votre appartenance ethnique » et de constater qu’aujourd’hui le monde s’émerveille de la capacité de résilience du peuple rwandais, ce peuple capable de se relever d’un génocide et 25 ans plus tard afficher l’image d’une fabuleuse unité et réconciliation. « Les questions difficiles telles que « Pourquoi», «comment a-t-on pu» se sont estompées peu à peu, comme si une réponse avait été trouvée quelque part le long de nos rues et nos jardins refleuris. Les « Oh mon Dieu, je suis horrifié» se sont transformé en «Oh mon Dieu, quel peuple extraordinaire» en l’espace de 25 ans ». A la fin il a attiré le regard des Rwandais sur leur implication dans ce qui leur arrive aujourd’hui et qui pourrait se transformer en un danger pour l’avenir. « Quelque part au fil des ans, en l’absence de récits de nos histoires individuelles non racontées, le monde a trouvé réconfort ou refuge dans cet attrayant « récit unique » ou conte de fées d’un pays qui a été capable de se reconstruire et d’avancer malgré son passé … 25 ans après le Génocide, nous sommes confrontés à une menace plus grande que la peur ou la haine. Maya Angelou a dit qu’il n’y avait pas de plus grande agonie que de porter une histoire non racontée à l’intérieur de soi. Je pense aujourd’hui qu’il y a une plus grande agonie : l’agonie d’oublier cette histoire qui est au fond de vous ».

Un rescapé du génocide se confiant à un étranger
Moise, c’est le prénom qu’Anjan Sundaram a préféré donner à ce journaliste dans le livre « Bad news » [ Anjan Sundaram, Bad News, Marchialy, « Marchialy », 2018, p. 206. ]. Moise est rescapé du génocide, il avait écrit des articles dénonçant les massacres durant le génocide au péril de sa vie. Sous le régime du FPR, il avait décidé de s’engager contre la répression mais de façon plus discrète. Dans le livre Moïse est une personne attachante, il se décrit comme un « mort-vivant », à savoir celui qui est mort pendant le génocide et qui a perdu toute sa famille pendant le génocide et de ce fait n’a plus peur de mourir et peut donc parler librement quand tous les autres ont peur de le faire au Rwanda.
Un jour Moise a convié Anjan Sundaram à une cérémonie de commémoration pour lui montrer comment les autorités rwandaises créaient la peur lors de ces cérémonies. Sur le trajet il va exprimer la rancœur qu’il ressentait pour le président rwandais Paul Kagame « Beaucoup des familles rwandaises ne peuvent même pas nommer leurs morts parce que c’est lui le responsable. Mais tu savais qu’il avait aussi tué ses propres combattants, y compris ses enfants-soldats…c’est de cette cruauté qu’on a commencé à prendre conscience beaucoup plus tard ». Sur la place de la commémoration, Anjan Sundaram décrit l’exposition des cranes, des fémurs… pour souligner l’ampleur du génocide. Il décrit les pleurs, les cris, les personnes qui s’évanouissent ou qui sont en transe, les enfants trop jeunes pour avoir connu le génocide qui pleurent en scandant « Jenoside », « Jenoside » et la réaction de Moïse « Ils fabriquent de la peur ici. Nous autres les survivants, nous leur avons demandé de mettre fin à cette violence. Qu’es- ce qu’ils veulent de nous ? …. Parfois la nuit, je pleure tout seul… Pas à cause des souvenirs du génocide. Mais parce que le gouvernement le ridiculise, il s’en sert pour obtenir la pitié du reste du monde, pour gagner de l’argent et en même temps nous maintenir dans la peur ».

Timothy Longman : « la commémoration n’est pas contrôlée par les rescapés »
Tim Longman a contribué aux toutes premières enquêtes qui ont permis de sortir le rapport « Aucun témoin ne doit survivre ». Un rapport qui a servi et continue de servir de référence sur le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Le 06 avril 2019, dans une interview accordée à RFI, il s’est exprimé sur le déroulement du génocide, les commémorations, la justice et l’absence de justice au Rwanda qui crée une forme de négationnisme du génocide au Rwanda. Ici on va s’arrêter sur son point de vue sur la commémoration, pour lui « La commémoration n’est pas contrôlée par les rescapés » et d’expliquer que les dirigeants actuels du Rwanda n’étaient pas là au moment du génocide et ne comprennent donc pas le génocide. « Ils ont une histoire officielle. Le gouvernement et ses amis ont vraiment parlé d’un génocide comme quelque chose qui était presque enraciné dans l’histoire coloniale. Ils ont parlé des problèmes des Belges et la création des ethnies, et que les gouvernements après l’indépendance ont vraiment travaillé pour commencer un génocide. Donc l’histoire est vue maintenant seulement par le génocide ». Tim Longman souligne que c’est très important d’avoir la commémoration mais qu’à ce jour elle est très politisée. Dans son entretien, Il a souligné que « Une chose pour nous qui avons étudié le génocide qui est intéressante, c’est qu’en général la plupart des Hutus n’ont pas vraiment détesté les Tutsis. Pendant le génocide, ils avaient peur, ils étaient dirigés par le gouvernement. Les gens qui ont résisté ont eu des problèmes, ils étaient même des fois tués… Dans la commémoration aujourd’hui, on ne comprend pas ça. On parle toujours de l’idéologie du génocide, que vraiment c’était la haine contre les Tutsis ce qui s’est passé. C’est vrai qu’il y avait une idéologie du génocide, mais ce n’est pas vrai que tout le monde au Rwanda a accepté cette idéologie. »

Didas Gasana sensibilise les Rwandais à promouvoir une mémoire collective
Didas Gasana, présenté dans la première partie, souhaite aujourd’hui sensibiliser les Rwandais sur la nécessité de créer une mémoire commune. Pour lui l’absence de cette mémoire commune est à la base des problèmes qu’il y a au Rwanda d’après 1994.
« Tous les gens que la société rwandaise a perdu devraient tous être commémorés. Le 22 avril 1994 nous avons perdu plus de 7 000 personnes au Stade de Gatwaro, nous avons perdu plus de 6 500 personnes au couvent de Sovu et le 22 avril 1995 nous avons perdu plus de 8 000 personnes parmi les réfugiés de Kibeho, ils sont tous Rwandais. Ceux tués en 1994 étaient Tutsi et ceux tués à Kibeho étaient Hutu. Pour ma part, je me considère avant tout comme un Rwandais, je rends hommage à tout le monde en même temps. Je pense que les Rwandais nous avons perdu les nôtres, nos être chers qu’ils soient Hutu ou Tutsi ou Twa ou étrangers ou des personnes mixtes (de deux ethnies). Si un Hutu et un Tutsi ont été tués le même jour mais à des années différentes on devrait les commémorer en même temps. Dire que les Hutu ont été tués au Rwanda n’est pas minimiser l’ampleur des massacres contre les Tutsi. Ceux qui disent qu’évoquer les crimes contre les hutu est minimiser le génocide contre les Tutsi pourquoi ils n’envisagent pas que les crimes contre les Hutu pourraient être qualifiés de génocide ? Parce que les Nations-Unies ne l’ont pas encore qualifié ? Pourquoi le FPR dit tout le temps que le génocide a commencé en 1959, les Nations-Unies ont-elles statué sur cela ? Les Rwandais ne doivent pas attendre que le FPR ou un autre leur dicte comment qualifier les crimes qui ont emporté leurs proches, c’est eux qui savent ce qui s’est passé. Le problème du Rwanda depuis l’après génocide jusqu’à aujourd’hui, est le programme politique des autorités visant à denier la mémoire des Hutu et de promettre la mémoire des Tusti, ils veulent que les Tutsi nous soyons des victimes et les Hutu les bourreaux. Ce n’est pas bon pour le Rwanda de diriger un pays en déniant la mémoire des Hutu alors qu’ils savent qu’ils ont perdu les leurs aussi et qu’eux tous n’ont pas participé au génocide. Par peur des autorités, ils laissent faire en obéissant mais dans leurs cœurs ils réalisent qu’ils sont opprimés, que leur mémoire est déniée. Les autorités promettent une mémoire sélective et il n’y a pas de mémoire collective au Rwanda. Je me suis exprimé pour sensibiliser les Rwandais à promouvoir une mémoire collective. ».

Pour finir, il est important de commémorer les victimes du génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994, c’est important pour rendre hommage aux victimes, soutenir les survivants qui passent parfois les moments difficiles aux tristes anniversaires des horreurs qu’ils ont vécues. C’est important de transmettre la mémoire aux générations suivantes, mais de transmettre une mémoire collective. En revanche que les cérémonies de commémorations soient politisées et servent à maintenir le peuple rwandais sous l’emprise d’une dictature autoritaire est quelque chose de regrettable. Que les cérémonies soient des occasions pour les dirigeants actuels du Rwanda de prononcer des discours de haine et de propager une histoire rwandaise manichéenne est condamnable. Que 25 ans plus tard, une part de la population rwandaise n’aie pas toujours de lieu, de date pour commémorer les leurs, qu’elle n’ait pas le droit d’exprimer, de mentionner leurs victimes est un élément dangereux pour le futur du Rwanda. Comment un peuple peut-il se réconcilier sur les non-dits ? On parlera de la réconciliation, que Nelson Mandela a défini comme « Travailler ensemble pour corriger l’héritage des injustices du passé » du peuple rwandais quand il n’y aura plus une omerta sur une partie des victimes rwandaises, car c’est à partir de cet instant que les Rwandais pourraient s’assoir ensemble pour comprendre et réparer les injustices du passé et d’aujourd’hui de leur pays. Il est souhaitable que les Rwandais puissent apprendre du passé tragique de leur pays c’est qui a parfois manqué : la valeur d’une vie humaine. Kenney Gihana , un ancien soldat du FPR-Inkotanyi aujourd’hui exilé en Afrique du Sud donne l’exemple en disant « Je veux qu’elle connaisse un monde différent de celui que son père a connu, elle devra voir chaque être humain comme un cadeau de Dieu. Elle devra se battre pour les droit des autres comme elle souhaitera que les autres se battent pour ses propres droits ». Il parlait de sa fille qui venait de naître. ( Pauw, Jacques, Rat Roads, one man’s Incredible Journey , “Penguin Random House South Africa”,  2012 p. 322 )

Alice Mutikeys

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