Turakeye – L’aurore de nos vies

Partie 1 : L’overdose

C’est  une histoire avec un petit h, l’histoire d’une fille ordinaire du Rwanda.  

Moi et l’Histoire de mon pays

Au début des années 80 une journée de décembre j’ai vu le jour, à ma naissance le Rwanda était sous la deuxième république, le régime en place n’était pas un modèle de démocratie, ni un état qui respectait les droits de l’Homme. Dans mon enfance les Rwandais, ceux de mon entourage, vivaient bien ensemble, la  division sur la base des ethnies ou autres n’avait pas de place dans mon entourage. Dans mon histoire, j’ai eu cette chance que le tableau ne soit pas aussi sombre comme peut le témoigne une partie de mes compatriotes. Sur le plan économique et sociétal le Rwanda avançait, le Rwanda était le petit Suisse de l’Afrique. De l’autre côté chaque Rwandais était membre d’office dès sa naissance du seul parti politique autorisé dans le pays. Il y avait des réfugiés rwandais qui vivaient à l’exil et la gestion de leur retour au Rwanda n’avait vraiment pas pu être gérée avec efficacité. Le 01 octobre 1990, une milice armée issue de ces réfugiés rwandais, l’Armée Patriotique Rwandais (l’APR), la branche armée du Front Patriotique Rwandais (le FPR), a attaqué le Rwanda, elle était composée en majorité des Tutsi et attaquait un pouvoir à majorité hutu. La guerre a  fait beaucoup des victimes innocentes, d’un côté la milice, en avançant, tuait froidement des civils Hutu et de l’autre côté dès le 04 octobre 1990, les autorités rwandaises ont emprisonnés des nombreux civils Tutsi au seul motif qu’ils seraient des complices du FPR et il y a eu des crimes de masse contre la population civile tutsi en représailles des attaques.  

A partir de fin 1992 et jusqu’au 06 avril, la tension était palpable au Rwanda.  Les assassinats politiques, les civils Hutu tués par le FPR-Inkotanyi, les civils Tutsi tués par la milice Interahamwe, les manifestations  politiques violentes, les manifestations théâtres des affrontements  des jeunesses des partis politiques, des attentats à la bombe ou à la grenade tels sont les souvenirs que je garde de cette époque.

A la demande de la France, les autorités de l’époque ont ouvert l’espace politique et médiatique.  C’est dont je me souviens est que les partis politiques vont se multiplier, petit à petit un climat de peur s’était installé. En effet la guerre, plus précisément des victimes civils de la guerre étaient instrumentalisées et une partie des discours politiques définissait les complices du FPR, « Les ennemis du Rwanda » comme les Tutsi de l’intérieur ou ceux qui n’adhéraient pas à leurs vision du Rwanda. Chaque pôle ethnique a son média qui relayait sa propagande. Deux radios m’ont marquées,  la RTLM (le média qui relayait la propagande des radicaux au nom de l’ethnie hutue) et la radio Muhabura (à l’inverse, elle relayait  la propagande des radicaux au nom de l’ethnie tutsie). Après une guerre, l’Histoire de chaque pays est écrite par le vainqueur, pour le Rwanda les enregistrements de la radio Muhabura  ont miraculeusement disparus.  J’ai vécu cette période dans la peur, la peur de la guerre, la peur des attentats à la grenade,  la peur  propagée par les médias. Jusqu’à ce jour je garde dans ma tête l’image d’une caricature violente et je me demande comment cela était-il possible. Par chance, je n’ai pas ressenti  la haine envers qui que ce soit, dans la mesure où les idées extrémistes étaient condamnés chez nous, peu importe qui les prononçait.  Le résultat de tout cela est que les Tutsi de l’intérieur étaient stigmatisés ainsi que les Hutu aux idées modérées. Un nouveau crime avait vu le jour dans le Rwanda de cette époque, celui d’être considéré comme un ennemi du pays.

Le 06 avril 1994, l’avion transportait le président du Rwanda de l’époque est abattu. Le 07 avril Kigali est déclarée une ville morte, la guerre entre l’APR et les Forces Armées Rwandaises (les FAR) reprenait. Pendant les cent jours qui ont suivi, le Rwanda a été le théâtre d’un génocide contre les Tutsi au Rwanda, durant lequel plus des 800 000 personnes Tutsi et Hutu aux idées modérés vont être tuées. A ces victimes s’ajoutaient les victimes des crimes de masse commis par le FPR –Inkotanyi sur les civils Hutu, les victimes de guerres toutes les ethnies confondues et les victimes des mauvaises conditions liées au climat de guerre.

Le 04 Juillet le FPR a pris le pouvoir à Kigali, environ 2 millions des Rwandais avaient fui le pays. Petit à petit les nouvelles autorités, les autorités actuelles,  ont fait un calcul simple : pour un million des victimes désormais tous Tutsi, il y aurait eu un million des tueurs.  C’est tout simplement un calcul qui dépasse ma compréhension, pour une victime, un tueur !  Les quelques centaines des victimes civils Hutu de ce génocide ont disparu de l’histoire racontée. Le nouveau Rwanda admet qu’il y a eu des opposants politiques Hutu tués dans le génocide mais pas les citoyens ordinaires. Au nom de ce calcul simple et de la stigmatisation collective des Hutu, le FPR-Inkotanyi a pu poursuivre sa politique des crimes de masses contre les civils Hutu à l’intérieur du Rwanda et en République Démocratique du Congo (le pays qui abritait le plus grand nombre des réfugiés rwandais).

Ainsi âgés  de moins de 20 ans, une partie de ma génération aurait connue deux  guerres : la guerre au Rwanda et la guerre en République Démocratique du Congo, le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994, le génocide contre les Hutu, les assassinats politiques, des politiques de la terreur, une vie des réfugiés et les autres crimes des masses à la fois contre les population civils Tutsi et contre les populations civils Hutu. Une génération qui aurait connu des tueurs qui ont dit agir au nom de leurs ethnies, au nom de leur patrie, une génération qui a subi une histoire sombre de leur pays.

De L’overdose à Turakeye

Dans le paragraphe ci-dessus, j’ai raconté des choses dont j’ai subies. En effet, pour raconter mon histoire, j’ai beaucoup cherché le titre, je savais que je ne voulais pas que ma vie soit « une vie de génocide », « une vie des ethnies », « une vie de l’histoire honteuse du Rwanda ».  Contrairement à tous les Rwandais qui se voient au travers des ethnies, je me vois avant tout comme un individu, une personne à part entière, avec des défauts et des qualités.  Pour une fois j’ai fait le choix de ne pas subir les histoires sombres de mon pays. Dans ma langue maternelle on dit « Burije » pour signifier que la nuit est tombée ou va tomber et « Bwakeye » pour signifier que le jour s’est levé. C’est ce « Bwakeye, ce jour qui se lève » qui a inspiré mon titre, la proximité avec mon nom de famille ne va pas échapper aux plus attentifs.  « Turakeye », que j’ai traduit en français par « l’aurore de nos vies», là encore les plus attentifs feront le lien avec un autre prénom et comprendront l’utilisation du « Nous ».

Turakeye est histoire des enfants du Rwanda, une histoire avant tout des personnes, une histoire au-dessus du génocide, au-dessus de la guerre. Ce sont des vies qui ont connu ces choses horribles mais qui ont connu aussi beaucoup d’autres choses infiniment plus belles. Pour ma part rien qu’avec le premier paragraphe, j’ai fait l’overdose de ces mots qui sont devenus un décor des vies rwandaises : génocide, ethnie, hutu, tutsi, crime…..  Pour les prochaines parties ces mots ne seront pas beaucoup utilisés, je ferai en sorte de les éviter au maximum.

Le bug de ma vie

Je suis né un 10 décembre, ce jour –là la déclaration universelle des droits de l’Homme comme la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide célébraient leurs 33 ans.  33 ans c’est aussi, l’âge de la mort du Christ, je ne sais pas s’il faut y lire un signe, mais c’est le premier bug de ma vie. En effet, ces causes nobles célébrées le 10 décembre dans des nombreux pays n’ont pas de sens dans mon pays.  Je suis par exemple incapable de tuer une araignée, j’essaye toujours de les attraper et de les sortir vivantes de chez moi et paradoxalement je suis née dans un pays où les gens préfèrent se taire quand on tue un humain et voire dénoncer ou menacer ceux qui essayent de s’y opposer. Je suis convaincu qu’avant la naissance d’une personne, Dieu programme sa vie, bien sûr le programme de Dieu peut faire face aux aléas de la vie car il fait face au libre arbitre de chaque être humain et à celui de ses semblables et donc parfois il peut ne pas se réaliser. A ce titre je pense que les nôtres dont la vie a été ôtée prématurément, c’était à l’encontre du programme de Dieu. C’est pour cela que passé la colère, la douleur ou autre, il est préférable de pardonner à ceux qui nous ont fait du mal car avant tous ils se sont opposés au programme de Dieu, leur acte est irréversible  et de ce fait ils ont une dette envers Dieu. C’est leur histoire avec Dieu.

C’est cela le bug de ma vie, c’est qu’elle a été programmée avec les pensées et la conscience proches des valeurs défendues dans les pays qui respectent les droits de l’Homme, je suis même née à la date anniversaire de la déclaration de ces droits et malheureusement  je suis née dans un pays où la grande majorité, par son silence,  est complice de ceux qui violent les droits de l’Homme, pourvu qu’ils défendent son bord ethnique ou politique.

Curieusement malgré ce que je viens de dire, le peuple rwandais a tendance à se croire supérieur aux autres, le plus beau pays au monde, la plus belle danse au monde, les plus belles filles au monde…peu importe si à ce jour, il n’y pas eu de Miss Monde d’origine Rwandaise… Parfois je me dis que cette considération que le Rwandais a des autres peuples est son plus grand défaut. C’est un peu le deuxième bug de ma vie, je considère qu’il y a des pays plus beaux que le Rwanda, des pays avec des filles plus belles que celles du Rwanda et des danses plus belles que la danse rwandaise. Je suis la rwandaise atypique, celle qui va vous raconter une histoire positive malgré les pages sombres du Rwanda. Turakeye – l’aurore de nos vies a commencé le 20 août 1994, le jour où j’ai quitté le Rwanda.

Alice Mutikeys

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