Rwanda : Abraham Mugisha, un rescapé qui défie le récit officiel

Pendant plus de trois décennies, le pouvoir du FPR-INKOTANYI a imposé une lecture unique de la tragédie qui a frappé le Rwanda en 1994. Pourtant, malgré les risques, des rescapés du génocide, des survivants des massacres et des témoins directs continuent de faire entendre d’autres récits, souvent ignorés ou marginalisés dans l’espace public rwandais.

L’Apôtre Abraham Mugisha fait partie de ces voix. Rescapé du génocide perpétré contre les Tutsi, il a perdu son père, sa mère, ses frères, ses sœurs et de nombreux membres de sa famille, il affirme aujourd’hui son droit à raconter ce qu’il a vécu et ce qu’il pense. Dans ce témoignage recueilli par Murava TV Show, il revient sur son histoire personnelle, son regard sur la mémoire du génocide, la politique du FPR-Inkotanyi et les blessures qui, selon lui, continuent de traverser la société rwandaise trente-deux ans après les faits.

Un rescapé qui conteste le récit officiel

Abraham Mugishadénonce ceux qui, selon lui, tirent profit des tragédies qui ont frappé le Rwanda, transformant la souffrance des victimes en instrument de pouvoir ou en source d’avantages, sans considération pour les familles décimées. Il estime particulièrement douloureux de voir certaines personnes faire du génocide un fonds de commerce alors qu’elles ne se trouvaient même pas au Rwanda au moment des faits. À ses yeux, une telle attitude revient à raviver les blessures des survivants du génocide ainsi que celles des victimes des violences qui ont continué après la prise du pouvoir par le FPR en juillet 1994.

Dans son témoignage, l’Apôtre Abraham Mugisha affirme que la thèse selon laquelle le FPR-Inkotanyi aurait mis fin au génocide ne convainc plus qu’une petite partie de la population. Selon lui, les événements ayant conduit à la tragédie trouvent leur origine dans l’attentat contre l’avion transportant les présidents du Rwanda et du Burundi, le 6 avril 1994. Il évoque également la profonde douleur causée par la perte de presque toute sa famille, tout en déplorant d’être aujourd’hui considéré comme un ennemi de la nation pour avoir osé dénoncer ce qu’il présente comme les abus du FPR-Inkotanyi.

L’Apôtre Mugisha explique qu’au début du génocide, il a perdu son père dans des circonstances particulièrement tragiques. Sa mère ainsi que la plupart de ses frères et sœurs ont également trouvé la mort. Pourtant, affirme-t-il, le FPR le considère aujourd’hui comme un adversaire politique et l’accuse de minimiser le génocide. Il soutient au contraire que c’est le FPR qui a initié et dirigé les violences ayant anéanti sa famille.

Pour étayer ses propos, il rappelle que plusieurs de ses proches, dont un oncle, faisaient partie du FPR-Inkotanyi. Selon lui, ce mouvement n’a pas lancé la guerre dans le but de mettre fin au génocide, mais dans celui de conquérir le pouvoir. Dès lors, estime-t-il, la présentation du FPR comme le seul acteur ayant arrêté le génocide ne correspond plus aux interrogations et aux débats qui traversent aujourd’hui une partie de la société rwandaise.

Le Rwanda, le Congo et les sanctions internationales

Interrogé sur les sanctions de plus en plus lourdes visant le Rwanda, notamment celles frappant de hauts responsables militaires, ainsi que sur la fermeture de plusieurs églises, une mesure qui affecte directement les fidèles alors même que la liberté de culte est garantie par la Constitution, l’Apôtre Abraham Mugisha a déclaré :

« En réalité, les sanctions que l’on voit s’accumuler contre le Rwanda sont le signe que le pays est aujourd’hui fragilisé de toutes les manières possibles. Comme le dit un proverbe : la souris qui ronge le manche finira par s’attaquer à la houe. Les sanctions visant certains généraux ainsi que celles imposées au Rwanda par plusieurs pays occidentaux ne tombent pas du ciel. Kagame a été averti, mais il a refusé d’écouter.

Par ailleurs, ce sont les Américains qui l’ont porté au pouvoir, et ce sont aujourd’hui eux qui cherchent à l’en écarter. C’est un peu comme un enfant que l’on élève et qui finit par ne plus obéir à ses parents. Premièrement, Kagame est intervenu en République démocratique du Congo d’une manière qui est visible même pour un enfant. Deuxièmement, ce n’est pas la première fois que le M23 mène des offensives au Congo avant d’être contraint de reculer. Je pense qu’il en sera de même cette fois-ci. Troisièmement, les justifications avancées par l’État rwandais — ou plutôt par Kagame, car je n’aime pas confondre le Rwanda avec un président que je considère comme destructeur — ne reposent sur aucun fondement valable. L’intervention au Congo est, selon moi, une décision personnelle de Kagame, et c’est à lui seul qu’il faut en demander des comptes. »

Poursuivant son analyse, il ajoute :

« Les sanctions que nous voyons aujourd’hui ne visent pas réellement les généraux concernés. Elles se rapprochent progressivement du président lui-même. C’est Kagame qui est visé, car, comme dit le proverbe, quand on frappe le chien, c’est en réalité le maître que l’on cherche à atteindre. Malgré cela, ceux qui imposent ces sanctions continuent de lui témoigner une certaine indulgence. Ils lui laissent des portes de sortie, mais il refuse de les emprunter et s’obstine.

J’y vois aussi la volonté de Dieu de soulager le peuple rwandais d’un lourd fardeau. Kagame s’endurcit comme le pharaon dans les récits bibliques. Pourtant, les Américains lui auraient offert une possibilité de se retirer du Congo sans perdre la face. Mais il persiste dans son refus. »

Selon lui, si le président rwandais continue à ignorer les demandes de ceux qui l’ont soutenu par le passé, son destin est déjà scellé :

« S’il persiste dans cette voie, ceux qui l’ont aidé finiront eux-mêmes par l’écarter. Dans ce monde, personne n’est autorisé à servir indéfiniment sans rendre de comptes. »

L’Apôtre Mugisha affirme également que, contrairement à ceux qui expliquent la présence du Rwanda en RDC par la convoitise des ressources minières, notamment l’or, il considère que le problème est plus profond. Il s’interroge sur les raisons pour lesquelles le Rwanda continue d’être régulièrement mis en cause sur la scène internationale.

« Comme Kagame lui-même l’a déclaré, il choisira la manière dont il mourra. Mais à mes yeux, qu’il quitte le Congo ou qu’il y reste, son destin sera le même. Peut-être a-t-il choisi d’y rester afin de mourir en combattant. Il a souvent tenu ce discours devant les Rwandais. Ce qui me surprend, c’est que beaucoup l’applaudissent encore.

Quand je repense à la chute de l’avion présidentiel et au sang qui a ensuite coulé dans tout le pays, je me demande parfois : ceux qui applaudissent aujourd’hui se souviennent-ils vraiment de ce qu’ils ont vécu à cette époque ? Puis je me ravise et je me pose une autre question : comment pourraient-ils agir autrement alors qu’ils vivent sous la contrainte et la peur ? »

Poursuivant son propos, l’Apôtre Abraham Mugisha estime que les sanctions qui continuent de viser le Rwanda ont en réalité pour objectif le président de la République lui-même, en raison de son implication présumée dans le conflit en République démocratique du Congo.

« Si le Rwanda est sanctionné aujourd’hui, c’est parce que ceux qui prennent ces mesures cherchent à atteindre son président. Ils lui demandent une chose simple : retirer ses soldats du Congo. Les gens l’applaudissent lorsqu’il affirme qu’il choisira lui-même la manière dont il mourra. Pourtant, lorsque l’avion présidentiel est tombé, les Tutsi ont été massacrés, le génocide a eu lieu sous les yeux du monde entier, et nos familles ont été décimées. Nous passons notre temps à expliquer ces réalités, encore et encore.

Certaines personnes, animées par d’autres motivations, m’accusent parfois de nier le génocide. Pourtant, ce n’est pas le cas. Le génocide a eu lieu dans ce pays. Il a été reconnu par les Nations unies, et je ne serai certainement pas celui qui viendra le nier. Ce que j’ai toujours fait, c’est discuter de la manière dont il est expliqué et interprété. Chacun est libre de comprendre mes propos comme il l’entend. Mais une chose est certaine : le génocide a eu lieu au Rwanda, il a été reconnu par l’ONU, des Tutsi ont été tués, et parmi les victimes figurent également des membres de ma propre famille ainsi que ceux d’autres Rwandais.

J’ai toujours exposé mes analyses de manière cohérente et je n’ai jamais renié ce que j’ai dit. Après trente-deux années de pouvoir du FPR, les relations internationales du Rwanda demeurent difficiles. Aujourd’hui, aucun Rwandais ne peut voyager dans le monde avec le sentiment d’être pleinement fier de l’image de son pays. »

Selon lui, les Rwandais continuent de subir les conséquences de cette situation sur la scène internationale :

« Nous avons été confrontés à une situation très difficile. Lorsque nous voyagions à l’étranger, beaucoup d’étrangers associaient immédiatement le Rwanda au génocide, car c’était la seule chose qu’ils connaissaient de notre pays. Mais aujourd’hui, cette image a évolué. Désormais, le Rwandais est souvent perçu comme quelqu’un impliqué dans les violences au Congo.

On accuse aujourd’hui les Rwandais de participer à un génocide en RDC. Selon moi, les atrocités qui se déroulent dans ce pays sont progressivement imputées au président Kagame. Le président Tshisekedi ne déteste pas les Rwandais, pas plus que les Burundais ne les détestent. De nombreux Rwandais vivent à Kinshasa sans aucun lien avec les FDLR. Mais Kagame a multiplié les raisons de s’impliquer au Congo. Il a refusé de rechercher un compromis et de mettre en œuvre les accords conclus sous l’égide des États-Unis.

Or, les États-Unis ont d’importants intérêts au Congo. Kagame sait parfaitement qu’ils ont joué un rôle majeur dans les événements qui l’y ont conduit. Aujourd’hui, Washington doit faire tout son possible pour se dégager de cette responsabilité et dire clairement à celui qu’il considère comme son allié : “Quittez le Congo.” Les pays européens tiennent le même discours aux Américains : “Demandez à votre allié de se retirer du Congo.” Mais Kagame continue de s’y opposer et refuse de partir. »

Pour l’Apôtre Mugisha, les conflits qui ravagent l’est de la République démocratique du Congo sont avant tout des guerres alimentées par des intérêts extérieurs. Toutefois, il estime que lorsque les puissances qui soutiennent le Rwanda demandent à son président de quitter le Congo, celui-ci devrait le faire afin de préserver non seulement ses propres intérêts, mais aussi ceux des Rwandais qu’il gouverne.

Le FPR et les débats sur l’histoire du génocide

Abordant ensuite la question des cent jours de commémoration du génocide, il remet en cause cette limite temporelle :

« L’idée selon laquelle le deuil et la commémoration devraient se limiter à cent jours est une conception imposée par le FPR. Pourtant, des personnes continuent encore aujourd’hui à être tuées alors que ces cent jours sont terminés depuis longtemps.

Le génocide s’est produit alors que le FPR était déjà présent dans le pays. Il est revenu par les armes. Je ne crois pas qu’il soit revenu avec pour objectif premier d’arrêter le génocide, même si c’est ainsi que le mouvement présente aujourd’hui son histoire. Cette interprétation relève avant tout d’une vision politique propre au FPR.

D’un point de vue historique, le FPR est revenu au Rwanda en combattant. Ses dirigeants affirmaient alors que le président Habyarimana refusait le retour des réfugiés. Cette position s’inscrivait dans la ligne politique du MRND au pouvoir. Pourtant, avant la guerre, des discussions avaient eu lieu. Il avait été rappelé au président Habyarimana qu’un grand nombre de réfugiés vivaient à l’étranger, principalement en Ouganda, et souhaitaient rentrer dans leur pays.

Habyarimana répondait souvent que le Rwanda était déjà surpeuplé, comparant le pays à un verre d’eau déjà plein. Malgré les pressions exercées pour permettre le retour des réfugiés, il s’y opposait, notamment pour des raisons politiques liées à la préservation de son pouvoir. À cette époque, le régime était dominé par des responsables hutus influents, parmi lesquels figuraient plusieurs hauts gradés de l’armée. Tous avaient leurs propres intérêts politiques, et les positions n’étaient pas toujours les mêmes au sein du pouvoir.

Selon moi, Habyarimana souhaitait personnellement trouver une solution à la question des réfugiés, mais il craignait les conséquences politiques que cela pourrait avoir sur son régime. C’est dans ce contexte que les combattants du FPR, parmi lesquels Fred Rwigema, Bayingana, Bunyenyezi, Dodo et d’autres encore, ont lancé leur offensive avec l’objectif de rentrer dans leur pays. Mais, même s’ils voulaient revenir au Rwanda, ils y sont revenus par la guerre. »

L’Apôtre Abraham Mugisha poursuit en affirmant que, confronté à l’offensive militaire du FPR, le président Juvénal Habyarimana avait finalement accepté d’ouvrir des négociations, animé selon lui par la volonté de préserver la paix.

Après de longues discussions, Habyarimana accepta le déploiement de 600 soldats du FPR au siège du Conseil national de développement (CND), afin d’assurer la sécurité des responsables politiques appelés à participer aux institutions de transition prévues par les Accords d’Arusha. Toutefois, selon l’Apôtre Mugisha, ces militaires ne se seraient pas limités à cette mission.

« Dès leur arrivée à Kigali, ils ont exigé que leur eau, leur nourriture et leurs approvisionnements proviennent exclusivement de Mulindi, où se trouvait alors le quartier général du FPR. À cette époque, il n’y avait pas de génocide, et pourtant le FPR était déjà présent dans le pays après avoir signé des accords avec Habyarimana.

Je connais personnellement cette période, notamment parce que mon oncle, Gérard Rwasamanzi, qui était Tutsi, avait été élu député. Ceux qui prétendent connaître l’histoire et qui me connaissent savent de qui je parle. Gérard Rwasamanzi vivait à Muyumbu. Il était le frère de ma mère, tous deux originaires de Nshungerezi. Ceux qui veulent comprendre d’où je tire ces informations devraient également s’intéresser à l’histoire de notre famille.

Le FPR avait signé des accords avec Habyarimana, et les 600 soldats autorisés à séjourner à Kigali affirmaient que leurs vivres devaient venir de Mulindi. Mais, selon moi, cette organisation servait aussi à faire entrer progressivement davantage de combattants dans la capitale. Chaque fois que des convois apportaient de la nourriture, de l’eau ou du bois de chauffage, d’autres soldats rejoignaient discrètement les rangs de ceux déjà présents.

Même les médicaments arrivaient d’Ouganda, car ils ne faisaient pas confiance aux structures du gouvernement qu’ils combattaient. À mesure que les camions effectuaient ces trajets, ils transportaient également des militaires supplémentaires. D’autres entraient dans la ville en tenue civile depuis Byumba. Progressivement, les effectifs du FPR présents au CND seraient ainsi passés de 600 à plus de 5 000 hommes. »

À partir de ces éléments, l’Apôtre Mugisha affirme qu’il est impossible, selon lui, de dissocier le FPR des tragédies qui ont frappé le Rwanda.

« Plusieurs anciens responsables du FPR qui ont quitté le régime — parmi lesquels le général Kayumba Nyamwasa, Théogène Rudasingwa, Patrick Karegeya, assassiné en Afrique du Sud, le major Mupende et bien d’autres — ont déclaré depuis l’exil que c’était le FPR qui avait abattu l’avion du président Habyarimana, événement qui a servi de déclencheur au génocide.

Ce sont eux qui reconnaissent publiquement que le FPR a commis des crimes et provoqué la mort de nombreuses personnes. Certains ont même affirmé que des appels avaient été lancés pour tenter de sauver les Tutsi menacés, mais que les dirigeants du FPR auraient refusé, les transformant en victimes sacrificielles. Ce ne sont pas mes paroles ; ce sont eux-mêmes qui l’ont déclaré. »

L’Apôtre Mugisha évoque également l’existence, dans différentes régions du Rwanda, de réseaux clandestins liés au FPR avant 1994.

« Dans notre région, des cadres du FPR étaient déjà présents. Ils encourageaient les jeunes à rejoindre la rébellion. Certains opéraient au Rwanda, d’autres depuis la Tanzanie ou le Burundi. Leur objectif était de recruter et d’envoyer des jeunes suivre une formation militaire dans les camps du FPR, notamment à Nakivale, Karama et dans d’autres centres d’entraînement.

Lorsque l’avion du président Habyarimana a été abattu, le génocide a commencé. C’est pourquoi j’affirme souvent que les premières victimes de cette tragédie furent Habyarimana lui-même et Cyprien Ntaryamira, le président du Burundi. Ils ont été tués avant même le début des massacres qui ont ensuite frappé les Tutsi.

Dès lors, une question demeure : dans quelle mémoire collective place-t-on ces victimes-là ? »

« J’ai perdu presque toute ma famille »

Évoquant les membres de sa famille disparus, l’Apôtre Abraham Mugisha déclare :

« J’ai perdu mon père. Il avait deux épouses et une famille très nombreuse. J’ai également perdu un de mes oncles, qui vivait sur la même colline avec sa femme et ses enfants, ainsi qu’un autre oncle qui habitait lui aussi dans la région. Je préfère ne pas citer leurs noms afin de ne pas mettre en danger les membres de leurs familles qui vivent encore au Rwanda.

Si je livre ce témoignage aujourd’hui, qu’il soit reçu comme mon témoignage personnel. Je ne cherche à exposer personne au danger. Ce que j’exprime ici, c’est ma propre compréhension des événements. Quant à la commémoration, que ceux qui souhaitent commémorer le fassent, puisque c’est la politique en vigueur au Rwanda. Pour ma part, je me souviens des miens chaque jour.

J’aimerais que l’on fasse un véritable bilan de la situation des survivants. Que leur apporte concrètement la commémoration de leurs proches ? Pendant la semaine de deuil national, construit-on des logements pour les survivants qui vivent encore dans la précarité ? Une fois les cérémonies terminées, certains rentrent chez eux le ventre vide, d’autres sans avoir de quoi boire. Leur vie reste la même, voire plus difficile encore. La douleur est ravivée, les souvenirs deviennent plus lourds à porter.

À cela s’ajoutent parfois des discours politiques qui, selon moi, entretiennent les divisions. Certains propos amènent des Tutsi à considérer davantage encore les Hutu comme des ennemis. Si l’objectif est réellement de construire un pays de paix et de liberté, à quoi servent de tels discours ? Car la première manière de détruire quelqu’un, c’est de le briser intérieurement. Et lorsque cela arrive, on ne lui apporte plus aucune aide réelle. »

L’Apôtre Mugisha se dit également critique à l’égard de la manière dont les mémoriaux sont utilisés.

« Oui, les victimes tutsies ont été exhumées des fosses où elles avaient été jetées. Leurs restes ont été placés dans des cercueils ou exposés dans certains mémoriaux afin que les visiteurs étrangers puissent voir ce qui s’est passé au Rwanda. Mais l’argent généré par ces visites améliore-t-il réellement la vie des survivants ?

Lorsque l’on observe leurs conditions d’existence plus de trente ans après les événements, peut-on dire qu’elles correspondent à ce qu’elles devraient être ? Ceux qui affirment avoir corrigé certaines erreurs de présentation de l’histoire devraient aussi répondre à cette question : en quoi ces changements améliorent-ils concrètement la vie des survivants ? »

Il critique également certaines évolutions terminologiques utilisées dans le discours officiel :

« Au fil des années, les appellations ont changé à plusieurs reprises. Pourtant, l’expression “rescapés” avait un sens profond, parce qu’elle traduisait la réalité d’une population qui avait été traquée et menacée d’extermination. À mes yeux, les débats sémantiques ne devraient jamais prendre le pas sur la souffrance réelle des personnes concernées. Ce dont les survivants ont besoin, ce n’est pas seulement d’un vocabulaire approprié, mais aussi de soutien, de reconnaissance et de conditions de vie dignes. »

Le serviteur de Dieu estime par ailleurs que certains discours politiques contemporains ne favorisent pas la réconciliation nationale mais risquent, au contraire, d’alimenter de nouvelles méfiances entre Rwandais.

« Nous étions arrivés à une période où un Tutsi pouvait épouser une Hutu sans que cela ne pose de problème particulier. Aujourd’hui, je constate un retour de la suspicion. J’ai parfois l’impression que les efforts de réconciliation accomplis au fil des années sont progressivement fragilisés.

Je connais des familles mixtes qui ont souffert de cette situation. Certaines personnes vivent avec le sentiment d’être constamment jugées à travers leurs origines plutôt qu’à travers ce qu’elles sont réellement. Or cela crée une souffrance psychologique profonde.

Moi-même, j’ai épousé une femme hutue et je ne l’ai jamais considérée autrement que comme mon épouse. Je crois que chaque être humain doit être regardé avant tout comme une personne, et non à travers son appartenance ethnique. »

La réconciliation nationale en question

En conclusion, l’Apôtre Mugisha lance un appel en faveur de la paix et de l’apaisement des mémoires :

« Le Rwanda a besoin de paix. Il a besoin de paix dans les actes, mais aussi dans les paroles. Les responsables politiques devraient tenir des discours qui apaisent les cœurs plutôt que des discours qui ravivent les blessures.

Aujourd’hui encore, de nombreux Hutu comme de nombreux Tutsi vivent avec des traumatismes profonds. Les dirigeants devraient contribuer à restaurer la confiance et à donner aux citoyens le sentiment que le pays leur appartient à tous.

On voit parfois des Rwandais arriver à l’étranger et avoir l’impression de respirer librement pour la première fois depuis longtemps. Certains, lorsqu’ils retournent au Rwanda, vivent dans la crainte permanente. Cette réalité devrait nous interpeller.

Le FPR expliquait autrefois qu’il combattait le président Habyarimana parce qu’il s’éternisait au pouvoir. Mais aujourd’hui, combien d’années le FPR a-t-il lui-même passées à la tête du pays ? Si l’on reprochait hier à un dirigeant de rester trop longtemps au pouvoir, cette même question doit pouvoir être posée aujourd’hui. »

L’Apôtre Abraham Mugisha critique également les conséquences qu’il attribue à la gouvernance du FPR sur les relations entre les Rwandais. Selon lui, un climat de méfiance généralisée s’est progressivement installé au sein de la société.

« Qui fait encore confiance à qui au Rwanda aujourd’hui ? Un frère ne fait plus confiance à son frère, un parent ne fait plus confiance à son enfant. Chacun est devenu le surveillant ou l’informateur de l’autre. Une profonde méfiance s’est installée parmi les Rwandais, et je pense que c’est précisément ce que recherche le FPR.

Comment un citoyen pourrait-il se sentir serein lorsqu’il voit certains de ses voisins emprisonnés, lorsqu’il constate que d’anciens proches du pouvoir ont eux-mêmes quitté le Rwanda pour s’exiler à l’étranger, ou lorsqu’il entend parler des difficultés rencontrées par certains survivants du génocide ? »

Il affirme également que des groupes de survivants et d’autres citoyens expriment de plus en plus ouvertement leurs critiques, notamment depuis l’étranger.

« Certains survivants se sont organisés en associations ou en groupes de réflexion. Plusieurs de ces initiatives existent à l’extérieur du Rwanda et cherchent à sensibiliser davantage de personnes. Beaucoup ont désormais ouvert les yeux sur certaines réalités. Quant à ceux qui vivent encore au Rwanda, beaucoup se sentent prisonniers de la situation et ne voient pas comment agir autrement.

Même parmi ceux qui participent aux cérémonies de commémoration, tous ne vivent pas ces événements de la même manière. »

Pour illustrer la complexité des mémoires familiales au Rwanda, il évoque le cas d’un homme hutu marié dans une famille tutsie et tué pendant les violences.

« Lorsqu’une personne a perdu à la fois un époux hutu et des proches tutsis au cours de la même tragédie, qui doit-elle commémorer en premier ? Son mari ? Son père ? Ses proches maternels ? La réalité des familles rwandaises est souvent plus complexe que les catégories politiques que l’on cherche à imposer. C’est cette réalité-là qui devrait être davantage prise en compte. »

L’Apôtre Mugisha revient ensuite sur sa propre expérience familiale, qu’il présente comme un exemple de coexistence entre Rwandais d’origines différentes.

« J’ai cinq enfants. Tous sont nés de mon mariage avec une femme hutue. Quelle histoire devrais-je leur enseigner ? Mon épouse était elle-même issue d’une famille mixte : son père était Hutu et sa mère Tutsie.

En apprenant progressivement l’histoire de sa famille, j’ai découvert que son père avait été tué et que d’autres membres de sa famille avaient également péri. Mais jamais je n’ai considéré que mon épouse devait porter la responsabilité de ces événements. Elle est la mère de mes enfants, des enfants que j’aime profondément.

Je refuse de transmettre à mes enfants des discours fondés sur la haine ou sur les origines ethniques. Je veux leur apprendre que la valeur d’un être humain ne dépend pas de son appartenance à telle ou telle communauté. »

Selon lui, les jeunes générations méritent un héritage fondé sur la vérité et la réconciliation plutôt que sur les divisions.

« Les enfants nés après le génocide ont besoin d’un avenir. Ils ont besoin d’une histoire qui leur permette de vivre ensemble et non de se considérer mutuellement comme des adversaires.

Nous, les anciens, nous connaissons ce que nous avons vécu. Certains choisissent de se taire, d’autres parlent et en paient le prix. Mais les faits que nous avons connus ne disparaîtront pas. Les générations futures continueront à s’interroger sur cette histoire.

Les hommes passent, mais les événements demeurent dans la mémoire collective. Les figures historiques, les témoignages et les expériences vécues continueront d’être étudiés et débattus. C’est pourquoi je préfère parler librement de ce que je crois être vrai plutôt que de vivre dans le silence et la peur. »

Reconstruire sa vie après la tragédie

L’Apôtre Mugisha conclut en évoquant son parcours personnel après les drames qu’il a traversés.

Il explique qu’après avoir survécu au génocide qui a emporté une grande partie de sa famille, il a reconstruit sa vie en Ouganda où il a créé une entreprise de construction dénommée « Kazi ni Kazi ». Cette société intervient notamment dans la construction et la rénovation de bâtiments.

Il remercie les membres de la diaspora qui lui accordent leur confiance, ainsi que de nombreux clients ougandais et tanzaniens. Son entreprise propose également des terrains à bâtir, des logements à rénover ainsi que différents services liés à l’immobilier.

Selon ses explications, la société accompagne aussi les personnes souhaitant régulariser des questions foncières en Ouganda grâce à une équipe spécialisée. Elle dispose en outre d’un département de nettoyage industriel utilisant des équipements mécanisés.

L’entreprise offre également des services de placement professionnel, mettant en relation employeurs et demandeurs d’emploi dans différents secteurs tels que l’hôtellerie, les stations-service ou d’autres activités commerciales.

Enfin, il indique que sa structure accompagne certaines démarches administratives liées à la mobilité internationale et à la recherche d’emploi à l’étranger, notamment vers l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Australie ou certains pays du Moyen-Orient.

Au-delà des propos d’Abraham Mugisha, ce témoignage soulève une question plus large qui continue d’interpeller de nombreux Rwandais, au pays comme à l’étranger : comment construire une réconciliation durable dans une société où les mémoires demeurent profondément fragmentées ? Le Rwanda ne manque ni de monuments, ni de cérémonies, ni de discours sur l’unité nationale. Ce qui lui manque encore, selon de nombreux témoins, c’est un espace où chaque Rwandais puisse raconter son histoire sans crainte. Car aucune réconciliation durable ne peut naître lorsqu’une partie de la souffrance est reconnue tandis qu’une autre demeure tue ou contestée.

La réconciliation ne consiste pas à imposer une mémoire unique, mais à accepter que plusieurs vécus puissent coexister au sein d’une même nation. Elle commence lorsque la douleur de l’autre cesse d’être une menace et devient une responsabilité partagée. C’est à cette condition que les Rwandais pourront transmettre aux générations futures non pas l’héritage de la peur et de la méfiance, mais celui de la vérité, de la dignité et de la paix.

Les-Mutikeys

D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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