Ancienne icône de Radio Rwanda et maître incontesté de l’inanga, la cithare traditionnelle rwandaise, Athanase Sibomana affirme aujourd’hui payer le prix de sa liberté de parole. À 75 ans, celui que beaucoup surnomment encore le « Roi de la fête » accuse le pouvoir de Paul Kagame de transformer le débat historique en ligne rouge politique. Son témoignage ravive une question sensible : jusqu’où peut-on raconter sa propre histoire au Rwanda ?
D’une légende culturelle à une voix devenue gênante
Au printemps 2026, Athanase Sibomana est devenu l’un des sujets les plus débattus sur les réseaux sociaux rwandais. Pendant des décennies, cet artiste emblématique de l’inanga – la cithare traditionnelle rwandaise – et journaliste de Radio Rwanda incarnait une figure consensuelle de la culture nationale. Mais plusieurs vidéos publiées sur sa chaîne YouTube ont brusquement changé son statut.
Dans ces témoignages, il raconte avoir consacré sa vie au service du Rwanda avant d’être, selon lui, abandonné par les institutions. Il affirme avoir travaillé pendant des années pour une rémunération dérisoire, puis avoir été écarté lorsque la situation financière s’est améliorée.
La controverse prend une autre dimension lorsqu’il évoque la période du génocide de 1994. Sibomana affirme avoir lui-même sauvé des personnes sans avoir jamais obtenu la reconnaissance officielle accordée à d’autres sauveteurs, les « Umurinzi w’Igihango » (« Gardiens du Pacte »). Il raconte également qu’on lui aurait refusé le droit de livrer son témoignage officiel au motif que « son tour n’était pas encore venu ». Mais c’est surtout une phrase qui provoque l’onde de choc. « Les Inkotanyi n’ont pas sauvé les Tutsi ; c’est Dieu qui les a sauvés. » Cette déclaration contredit directement le récit que Sibomana attribue aux autorités, selon lequel les Inkotanyi – l’armée du Front patriotique rwandais (FPR), aujourd’hui au pouvoir – doivent être célébrés comme les sauveurs des Tutsi.
Un homme qui demande aux témoins de parler
Dans ses interventions, Sibomana appelle les responsables du FPR à renoncer à l’intimidation et invite les Rwandais à raconter ce qu’ils ont personnellement vu. Selon lui, trop de personnes parlent aujourd’hui du génocide sans avoir vécu les événements au Rwanda, répétant des récits transmis par d’autres plutôt que leur propre expérience. Cette prise de position lui vaut, selon ses soutiens, une hostilité croissante. Des interviews autrefois publiées par plusieurs médias rwandais, notamment The Choice Live et Kigali Today, auraient été supprimées.
Le 21 avril 2026, interrogé lors d’une conférence de presse, le porte-parole du Bureau rwandais d’investigation (RIB), le Dr Murangira B. Thierry, répond à une question sur Sibomana par une formule devenue très commentée : « L’œil de l’enquête criminelle ne dort jamais. » Sans annoncer de poursuites, cette déclaration est perçue par certains comme un avertissement.
Pourquoi sa parole compte
Pour comprendre l’impact de cette affaire, il faut mesurer la place occupée par Athanase Sibomana dans la culture rwandaise.

Il appartient à la génération qui a popularisé l’inanga auprès d’un large public grâce à des œuvres devenues classiques comme Umugani w’impaca na Nyiranzage, Nyirakazihamagarira ou Rutubyamabuno.
Il est aussi l’auteur de la chanson Assoumpta, qui l’a fait connaître dans tout le pays.
Son répertoire ne se limitait pas à la musique traditionnelle. À travers des chansons humoristiques comme Ubwo se wangaya ?, il abordait déjà des sujets sensibles : violences faites aux femmes, abus d’autorité ou vulnérabilité sociale.
Pendant plus de trente ans, il travaille également à Radio Rwanda, alors unique radio nationale autorisée après 1994. Son émission en kinyarwanda devient si populaire qu’il hérite d’un surnom resté célèbre :
« Umwami w’Igitaramo » – le Roi de la soirée.
Une relation ancienne avec le pouvoir
Selon le récit présenté par Sibomana, ce n’est pas la première fois qu’il se retrouve dans le viseur des autorités. En avril 2010, il est arrêté après une discussion dans un taxi collectif. Le parquet l’accuse notamment d’idéologie du génocide, de divisionnisme et de discrimination, affirmant qu’il aurait lancé à d’autres passagers : « Ne vous vantez pas de vos nez. D’ailleurs, comment avez-vous survécu ? » Sibomana nie avoir prononcé ces mots. Il explique avoir simplement déclaré que les Rwandais progresseraient lorsqu’ils cesseraient de se juger selon leur origine. Son avocat conteste alors la solidité du dossier, soulignant que seuls trois témoins parmi tous les passagers du taxi ont finalement été retenus. Sibomana échappe finalement à cette affaire et poursuit sa carrière à Radio Rwanda.
La mort de celui qu’il appelait son fils a tout changé
Selon son propre récit, le véritable tournant n’intervient pourtant pas en 2010. Sibomana affirme que c’est la perte de celui qu’il considérait comme son fils adoptif qui l’a conduit à rompre définitivement le silence. Dans ses témoignages, il raconte que ce jeune homme aurait été arrêté après avoir simplement annoncé au téléphone que le cortège présidentiel de Paul Kagame allait passer. Il affirme que les mauvais traitements subis en détention lui auraient coûté la vie. Pour Sibomana, ce drame personnel marque un point de non-retour. Il explique que cette disparition lui a donné l’élan de raconter, sur sa chaîne YouTube, ce qu’il dit avoir vu tout au long de sa vie, que ce soit pendant le génocide de 1994, au cours de sa carrière de journaliste ou dans son expérience personnelle face aux institutions. Selon lui, son objectif n’est pas de provoquer, mais d’empêcher que des témoignages disparaissent avec ceux qui les portent. À 75 ans, il estime qu’il n’a plus de raison de taire ce qu’il considère comme la vérité de son parcours.
Les artistes face au pouvoir
L’affaire Sibomana s’inscrit, selon ce texte, dans un problème plus large. L’auteur estime que le FPR considère régulièrement les artistes comme des figures capables d’influencer la population et les accuse de « monter le peuple contre le pouvoir ». Parmi les noms devenus emblématiques figurent le chanteur Kizito Mihigo, le rappeur Jay Polly et le poète Innocent Bahati, disparu sans laisser de traces.Selon cette lecture, artistes et journalistes paieraient le prix de leur liberté d’expression lorsqu’ils abordent des sujets que le pouvoir refuse d’entendre.
Une pension qui alimente le débat
Aujourd’hui âgé de 75 ans, Athanase Sibomana affirme vivre avec une pension mensuelle d’environ 33 000 francs rwandais, soit environ 23 dollars. Il estime que cette somme ne lui permet plus de vivre dignement dans un contexte de forte hausse des prix. Certains de ses détracteurs affirment que ses prises de parole seraient dictées par ses difficultés financières.

Ses défenseurs répondent au contraire que son âge lui permet de dire publiquement ce que beaucoup pensent sans oser l’exprimer.
Au-delà de Sibomana
Cette affaire dépasse le destin d’un seul homme. Elle pose une question fondamentale : une société peut-elle construire sa mémoire collective en sélectionnant les témoignages autorisés et en marginalisant les autres ?
Les Rwandais disent qu’ « un jeune qui a vu les faits de ses propres yeux en témoigne mieux qu’un ancien ». La vérité ne devrait pas être réservée aux seuls anciens, car il existe aussi des jeunes qui ont vu beaucoup de choses, mais qui n’osent pas parler de ce qu’ils ont vécu, de peur d’être tués ou emprisonnés. Mais jusqu’à quand cette peur durera-t-elle ? Tous les Rwandais devraient pouvoir raconter ce qu’ils ont vécu sans craindre les poursuites, l’emprisonnement ou pire. Même si Athanase Sibomana venait à disparaître, d’autres finiront par prendre la parole, parce que la vérité, finit toujours par refaire surface. « La vérité ne se cache pas. Même si celui qui la porte en paie le prix, elle finit toujours par apparaître. »
Les-Mutikeys
D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.