Une soirée débat autour du contexte rwandais en France

Ce jeudi, dans un quartier chic de Paris s’est tenue une soirée débat autour de la présentation du livre « Un génocide pour l’exemple » de Fabrice Epstein. Le débat était animé par un journaliste de l’express et les débateurs étaient Fabrice Epstein et Hubert Védrine. L’événement a été un succès dans la mesure où le nombre des participants a surpris les organisateurs et que beaucoup des gens ont suivi le débat début. J’ai essayé de compter il y avait plus des 100 personnes.

La première question a été pourquoi il est difficile de parler du Rwanda de manière apaisée en France ?
Hubert Védrine a répondu que l’on peut comprendre qu’il soit difficile d’évoquer un sujet comme un génocide de manière apaisée mais que l’on pourrait en parler objectivement. Les auteurs étrangers Filip Reyntjens, Judie Rever ou Carla Delponte…qui ont écrit sur le Rwanda, en avançant d’autres points de vue sans attaquer la France n’intéressent pas les médias français malgré que leurs ouvrages soient internationalement salués. Il a constaté que dans le narratif français les accords de Paix d’Arusha de 1993 et les procès du TPIR ont complètement disparus.
Pour Fabrice Epstein, sa démarche a été inverse de celle d’Hubert Védrine. Il a été un jour désigné avocat commis d’office pour défendre Simbikangwa, cette affaire lui a fait réaliser qu’il est presque impossible d’approcher le dossier rwandais en toute sérénité. Le simple fait d’avoir été désigné l’avocat de Simbikangwa lui a valu d’être accusé de négationniste. Dans son livre, il explique comment en 10, au travers d’une affaire judicaire il a parfait sa connaissance du contexte rwandais (le décor et l’envers du décor).

Hubert Védrine a souligné qu’il avait lu le livre de Fabrice Epstein avec admiration du courage de l’auteur.

Fabrice Epstein a expliqué qu’il avait approché le dossier avec la transparence et cela lui a été reproche par une partie civile, le CPCR qu’il aperçoit comme un porte-parole du gouvernement actuel au Rwanda. Il est alors passé d’une posture de victime, petit-enfant d’une victime de la Shoah à une autre posture.
Il a cité André Guichaoua, historien et expert reconnu sur le Rwanda : « Pour ne pas discuter du génocide on met en avant la responsabilité de la France ». On oublie les travaux du TPIR, le positionnement du gouvernement actuel avant, pendant et après le génocide. Et pour le peuple rwandais, il est privé de la réconciliation ou une réconciliation difficile.

A la question de savoir si un débat apaisé sur le Rwanda sera possible un jour en France ?

Hubert Védrine pense que ce sera possible partout ailleurs et en France en dernier position. Il a exprimé viser un objectif moins ambitieux, à savoir pouvoir en parler de façon objective. Il a aussi posé la question de l’inaction des autres pays africains et occidentaux, dès l’attaque du FPR en 1990, pourquoi cette inaction n’intéresse personne ? Dans sa réflexion il s’est étonné de la part réservée aux livres qui abordent les crimes que le FPR a commis dans son avance. Pourquoi sont-ils considérés comme négationnistes alors que les auteurs établissent clairement dans leurs écrits qu’il n’y pas des doutes sur le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Les auteurs démontrent bien dans leurs livres que ce génocide a bien eu lieu, il a souligné que les propos utilisés pour nier la Shoah n’ont pas des propos équivalents à ce jour pour le génocide contre les Tutsi. Ceux qui utilisent l’accusation du négationnisme se servent du génocide pour empêcher la vérité de sortir. Védrine a expliqué la vision de Mitterrand de la guerre au Rwanda de 1990, à cette époque il a été le premier à avoir compris intuitivement que si les rebelles accédaient au pouvoir sans partager équitable du pouvoir, cela allait déstabiliser toute la région des grands lacs d’Afrique. Il a alors choisi de stopper l’avance du FPR et de tout faire pour obliger le régime de Habyarimana à instaurer la démocratie au Rwanda et partager le pouvoir. Il a cité l’exemple des accords de paix d’Arusha qui étaient déséquilibrés en faveur du FPR (40% des militaires au sein de l’armée rwandaise étaient accordés à l’Armée Patriotique Rwandaise, la branche armée du FPR). François Mitterrand a dû tordre les bras au régime de Habyarimana pour qu’il accepte ce partage déséquilibré.
Fabrice Epstein a posé la question si après coup on ne peut pas envisager que les accords de paix d’Arusha étaient une vision occidentale, une utopie illusoire qui ne pouvait pas marcher au Rwanda ? Hubert Védrine pense qu’il aurait fallu que la communauté internationale s’investisse pour faire appliquer les accords de paix d’Arusha. Il y a eu un manquement, à savoir la mise en place d’un système, un mécanisme de pilotage pour s’assurer que les accords de paix soient appliqués par toutes les parties prenantes. Il a rappelé que le FPR a exigé que la France parte du Rwanda avant d’accepter de signer les accords de paix d’Arusha.

A la question s’il n’y avait pas une cécité absolue de la part de la France sur le régime de Habyarimana ?
Hubert Védrine a répondu en soulignant l’intuition de François Mitterrand sur le risque qui pesait sur la région des grands lacs d’Afrique, il y a plutôt eu « le crime d’indifférence » sur ce qui arrivait au Rwanda. Il a aussi partagé la réaction de François Mitterrand quand l’avion de Habyarimana est abattu « Tout ce que l’on a fait depuis 1990, est tombé à l’eau ».

Les débateurs ont poursuivi leur débat sur la Compétence Universelle en France, Fabrice Epstein qui l’a vécu comme un avocat de la défense a souligné que les procès à la Cour d’Assisses en France avaient mis en lumière la difficulté d’adapter le code pénal français à ces affaires. Pour lui, parfois le procès avait des airs d’un colloque des experts des génocides, des experts du « génocide rwandais », des Psys…. Il s’est interrogé sur l’expertise de certains « experts » ! Il a souligné qu’une grande majorité des gens qui travaillent sur le Rwanda emploient le terme « frustration ». Par exemple un expert du Rwanda Filip Reyntjens, reconnu, qui ne veut plus venir témoigner aux procès sur le Rwanda car il trouve que le débat sur le Rwanda est « trop polarisé et violent ». A la place des experts reconnus, viennent témoigner des « experts » qui ont écrit un livre ou ont fait un film sur le Rwanda!

Fabrice Epstein a conclu en rappelant que son livre couvre aussi une histoire personnelle, celle d’une posture de victime héritée par un passé familial et qui va passer à une autre posture.

Mes commentaires :
Le commentaire de Fabrice Epstein montre bien la dérivée dans laquelle une seule version autorisée à être racontée a mené à la difficulté d’établir la vérité sur le Rwanda. Même un français dont le seul crime est d’avoir fait son métier et d’avoir été à la recherche de la vérité pour bien défendre son client est obligé de mentionner à plusieurs reprises qu’il est victime d’un autre génocide pour que sa parole soit crédible. Cela me fait penser au personnage principal de la série « Black Earth Rising » Kate Ashby, elle est présentée dans les premiers épisodes comme une rescapée du génocide contre les Tutsi pour pouvoir mieux parler des crimes dont sa famille a été victime à l’est de la RDC dans les dernières épisodes. Cette dérivée appliquée aux Rwandais eux-mêmes amène à une hiérarchisation des Rwandais, une partie serait privée de la parole car elle ne serait pas rescapée, ou pas « la bonne rescapée ». C’est étonnant car chaque être humain devrait se sentir concerné par les crimes de génocide ou des crimes contre l’humanité du fait de leur nature.

La vision de Mitterrand qui a compris à partir de 1990 que si le FPR arrivait au pouvoir sans le partager, cela allait amener le chaos dans toute la région des grands lacs d’Afrique s’est malheureusement réalisée. Ceci m’a amené à repenser à cette phrase de Gerard Prunier, soutien de première heure du FPR, qui a fini par prendre ses distances avec le FPR : « Il ne s’agit pas d’un deuxième génocide, comme on le prétend parfois, mais plutôt d’une politique de terreur délibérée permettant au nouveau pouvoir, minoritaire à la fois ethniquement et politiquement, de s’imposer. Et c’est bien là l’ultime et horrible paradoxe : d’une certaine manière les génocidaires ont gagné. Leur atroce idéologie a déteint sur leurs vainqueurs, a contaminé tous les rapports sociaux, a perverti les calculs politiques. Et, de bien des points de vue, l’actuelle guerre du Congo où les Rwandais des deux camps demeurent des protagonistes essentiels n’est qu’un nouveau chapitre de cet infernal engrenage. » C’est un extrait d’un article paru dans Le monde diplomatique en octobre 1999 ! Je me demande si Gérard Prunier devait reformuler sa réflexion 20 ans après, 9 ans après la sortie du Mapping Report, un an après les révélations de Judie Rever, comment il la reformulerait ?

Mes recommandations :
• La lecture du Livre de Fabrice Epstein : je viens de commencer…
• Regarder la série « Black Earth Rising » pour ceux qui ne l’ont toujours pas fait
La lecture du portait de Paul Kagame selon Gérard Prunier

Alice Mutikeys

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