Rwanda : Leur vie d’enseignant(e), calculette à l’appui

Le 15 février 2019, le salaire des enseignant(e)s au Rwanda a été augmenté de 10%. Si cette augmentation parait correct sur papier, sur le terrain elle est tombée comme un grain de sable dans un désert tant le pouvoir d’achat des enseignant(e)s au Rwanda est dans le négatif depuis de nombreuses années.  A ce souci de pouvoir d’achat, s’ajoute la problématique d’un manque de politique sur la pédagogie, le résultat est le niveau d’enseignement qui chute année après année. Dans ce billet, on revient dans un premier temps sur le pouvoir d’achat des enseignants et dans un second temps sur la qualité de l’enseignement.

 La politique de rémunération

Le salaire de base pour un enseignant au Rwanda est de 44000FRW (~44€). Comme les enseignants dépendent de deux ministères, celui de l’Education nationale pour la pédagogie et celui de l’Intérieur  (MINALOC) pour leurs contrats de travail, les enseignants sont embauchés et rémunérés par les régions. Ainsi, au salaire de base peut s’ajouter une prime mensuelle ou occasionnelle pour les enseignants les mieux lotis. Par exemple dans les écoles primaires de Kigali comme l’EPA, celle de Kacyiru et de  Kivugiza…, la prime mensuelle varie de  40000FRW(~40€)  à 80000FRW (~80€).  Pour les écoles en périphérie de la ville de Kigali, la prime peut être occasionnelle et à peu près de 20000FRW (~20€).

Les charges fixes

Tous les mois les enseignants doivent payer obligatoirement :

  • 1000 FRW  la cotisation pour le parti au pouvoir (le FPR), imposé pour tous les travailleurs.
  • 1000 FRW  la taxe pour la sécurité.
  • 1000 FRW  la taxe pour propreté :
  • 440 FRW , la cotisation pour le  Fond Agaciro , correspondant à 1% du salaire. Le fond Agaciro est l’équivalent du plan Marechal pour le Rwanda, à la différence que les Rwandais font un don obligatoire à l’état rwandais.
  • 1500 FRW, la cotisation pour un autre fond Ejo heza, une sorte de cotisation pour la retraite.
  • 2200 FRW,   pour Mwalimu SAKO  correspondant à 5% du salaire, une cotisation auprès de la banque qui rémunère les enseignants et qui leur prête de l’argent aussi, la cotisation est obligatoire.

Quand on enlève toutes ces charges, le reste à vivre pour un enseignant devient de 36860 FRW (hors prime). Une estimation du coût du panier moyen pour se nourrir correctement (deux fois par jour sans exagérer, sans les protéines d’origine animales) est de 30 000FRW (~30€). Alors si un enseignant mangeait correctement, il lui resterait 6860FRW (7~€) pour :

  • Payer l’électricité (Il peut s’en passer)
  • Payer l’eau courante
  • Le charbon pour faire la cuisine
  • Les habits
  • Le téléphone (Il peut s’en passer)
  • Les chaussures (obligatoires au Rwanda)

Ces produits de première nécessité qui deviennent un luxe les enseignant (e)s

  • Les frais de scolarité pour leurs enfants, 9500FRW (~9,5€) par an, et donc un cout mensuel de 791FRW (moins d’un euro), l’école primaire reste accessible.
  • Les frais de scolarité pour leurs enfants dans les écoles secondaires (équivalent du lycée) : 80000FRW (~80€) par trimestre pour une école comme le Lycée de Kigali. Soit une charge mensuelle de 26700FRW (~26€). Tout le monde s’accorde à dire que c’est difficile pour les enfants des enseignant d’accéder à l’école secondaire.
  • Le loyer mensuel de 20000FRW (~20€), pour une maison avec une chambre dans les bidonvilles de Kigali, ou dans les villes des provinces comme Muhanga ou Musanze.
  • Un kilo de viande : 3000FRW (~3€). Il semblerait qu’ils soient nombreux à s’en passer.
  • Le sac de charbon coute 10000 FRW (~10€), soit une estimation d’un cout mensuel de 25000 FRW (~2,5€).

En se posant la question de comment font les enseignants pour vivre avec un pouvoir d’achat en négatif, la réponse vient d’eux, ils sont nombreux à dire qu’ils ne mangent qu’une fois par jour.

La qualité de l’enseignement en déclin

Les enseignant(e)s doivent faire face au problème de surpeuplement des classes scolaires au Rwanda, en moyenne 80 élèves par classe. Il semblerait que le temps pour enseigner ait été augmenté au détriment du temps de repos ce qui détériore la qualité de l’enseignement. Une loi leur interdit de faire redoubler plus de 10% des effectifs, soit pour une classe de 80 élèves, 8 peuvent seulement redoublés. Ainsi les enfants passent dans les classes supérieures même s’ils n’ont pas acquis les bases sans aucun plan pour rattraper leur retard.

Pour couronner l’ensemble, le dernier problème des enseignant(e)s est le manque de politique globale et de visibilité sur le programme pédagogique.  Les exemples les plus cités sont la non harmonisation des programmes scolaires et le passage du système francophone au système anglophone, qui s’est fait dans une précipitation sans précèdent assenant ainsi un coup fatale à la qualité de l’enseignement au Rwanda.

Pour finir, il semblerait qu’avec une dizaine d’ancienneté, un enseignant peut toucher jusqu’à 60 000FRW (~60€). Les enseignant(e)s sont amenés parfois à contribuer à des cotisations occasionnelles, comme la participation aux frais pour organiser les élections (4 000FRW, ~4€) ou participer à la solidarité locale en payant les mutuelles des plus démunis ! De ce fait il y a des mois plus difficiles que d’autre pour des enseignants dont la vie « tient sur un fil » L’école est primaire est essentiel pour un pays, c’est le passage obligatoire pour les futurs docteurs, ingénieurs, les avocats, les artisans, les journalistes, les hommes politique, les écrivains….La génération rwandaise qui a subi cette baisse de  la qualité de l’enseignement va bientôt arrive sur le marché du travail. Le pire est à craindre pour un pays dont le niveau des uns est devenu un spectacle tristement comique pour les autres. Qui va bâtir l’avenir du Rwanda ? La question est légitime, c’est la classe populaire qui est la première victime d’un tel système étatique organisé pour maintenir une grande majorité dans l’ignorance. C’est mon opinion sur ce sujet car c’est incompréhensible que les autorités qui ont eu l’intelligence de faire du Rwanda une « vitrine » pour l’Afrique, manquent l’intelligence collective de construire l’éducation nationale. Ceux qui profitent de ce système sont les enfants des élites qui bénéficient d’une éducation de qualité dans des écoles privées, qui poursuivent l’enseignement supérieur en Europe ou aux Etats-Unis et qui sont souvent propulsés aux plus hauts postes avec une expérience questionnable pour ce niveau de poste.

Alice Mutikeys

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