Rwanda : Image d’une Afrique qui gagne pour qui ?

Le 31 octobre 2019, l’économiste Thierry Amougou, dans une tribune publiée dans Le monde, écrivait que « L’image que renvoie le Rwanda de nos jours est celle d’une Afrique qui gagne ». L’objet de ce billet est de revenir sur sa tribune et mettre en lumière les points qu’il a oubliés de mentionner ou souligner les points paradoxaux de sa démonstration. Enfin, on peut se poser la question si le Rwanda est-il vraiment le modèle d’une Afrique qui gagne.

Un grand malheur commun devenu une ressource politique ?

Pour Thierry Amougou, le génocide perpétré contre lesTutsi est une aubaine pour la nouvelle politique rwandaise : « Un malheur commun est une ressource politique, culturelle et anthropologique en soutien à un projet de développement, au sens où il mobilise tout le monde, discipline les populations et donne des arguments pour le respect et la poursuite d’un cap censé perpétuer le bonheur passé ou sortir du grand malheur commun ». S’il est vrai que ce génocide est un malheur commun à tous les Rwandais, l’analyse que l’économiste en fait est totalement déconnectée de la réalité rwandaise. On ne peut plus ignorer qu’en plus de ce génocide, de nombreux civils ont été tués par celui qui est au pouvoir aujourd’hui, l’exemple le plus parlant est la commune de Giti dans laquelle les victimes ont été majoritairement hutues. L’omerta imposé par le pouvoir sur cet autre chapitre sombre de l’Histoire rwandaise est un élément qui divise les Rwandais.

En prenant en compte que le génocide est utilisé pour museler chaque voix discordante, par exemple les années passées en prison par Victoire Ingabire ou Kizito Mihigo pour ne citer qu’eux et de nombreux anonymes qui ont perdus leurs vies dans les prisons mouroirs[1] au Rwanda pour avoir été présumés génocidaires ou présumés avoir l’idéologie du génocide, on peut arriver à la même conclusion que Thierry Amougou à savoir que le génocide « donne des arguments » au président Paul Kagame pour assoir son pouvoir.

Paul Kagame peut-il être comparé à Charles De Gaulle ?

On aurait pu tomber de notre chaise en voyant Thierry Amougou compare le président rwandais Paul Kagame au feu président français le General Charles de Gaulle, mais on s’est rappelé que Thierry Amougou est économiste et non historien, il a ainsi avancé que « le rôle d’une conjoncture historique favorisant l’émergence d’un leader politique est donc crucial. Autant le général de Gaulle devint un leader pour la France grâce ou à cause de l’occupation de l’Hexagone par le régime nazi, autant Paul Kagame est devenu l’homme fort du Rwanda grâce ou à cause du génocide de 1994, articulation décisive dans le processus de consolidation nationale et d’obtention gracieuse de quelques dividendes budgétaires sur le plan international ». Si Charles De Gaulle est devenu un leader incontesté pour la France au lendemain de la seconde guerre mondiale, les méthodes qu’il a utilisées sont loin de celles utilisées par Paul Kagame. Charles de Gaulle a fait face à la plus grande crise sociale que la France a connue, celle de mai 1968 et n’a pas réprimé les manifestants, au contraire il a affronté la situation avec une méthode certes critiquable mais une méthode non ensanglante. De plus il a accepté de quitter le pouvoir avec la victoire du non à un referendum qu’il avait proposé en 1969. Pour Paul Kagame, c’est un autre bilan et il est macabre : assassinats d’opposants politiques, emprisonnement d’opposants politique, modification de la constitution pour rester au pouvoir, potentiellement jusqu’en 2034…L’économiste aurait pu rester sur le continent pour trouver un « leader politique » aux méthodes et circonstances d’arrivée au pouvoir proches de celles de Paul Kagame.  C’est Abdelaziz Bouteflika, il est arrivé au pouvoir par un scrutin au cours duquel tous ses adversaires s’étaient retirés pour dénoncer les conditions d’organisation du vote, il a fait régner un climat de terreur en Algérie. Une liberté de presse muselée, modification de la constitution, neutralisation des voix discordantes ont été les ingrédients de la longévité de son pouvoir. Mais peut-être que cet exemple lui aurait obligé à admettre l’inévitable, l’homme fort du Rwanda aura tôt ou tard une fin, l’inconnu est de savoir si cette fin sera volontaire ou forcée.

Les facteurs de la modernisation

Le premier facteur cité par Thierry Amougou est une « volonté de moderniser le pays et l’acceptation d’appliquer rigoureusement les modèles de modernisation des institutions financières internationales. ».

Kigali n’a d’Europe que la face visible, l’économiste ne nie pas que la bonne croissance de l’économie rwandaise ne profite qu’à une oligarchie, mais il semble ne pas mesurer l’ampleur du fossé qui sépare les riches et les pauvres rwandais. Il est donc important de rappeler que le Rwanda figurait en 2016 dans le top 5 des pays les plus inégalitaires en Afrique. Le Rwanda occupait la deuxième place et les auteurs de l’article soulignaient : «Son indice de Gini dépasse les 50, c’est qui est une aberration socio-économique. C’est parce que 60% de la population rwandaise vivent encore en deçà du seuil de la pauvreté, malgré un faible taux de chômage. Car officiellement le taux de chômage n’est que de 13,2% en 2016 et il était même de 3,2% en 2013, année servant de base pour le rapport de la Banque Mondiale. ». Depuis, en aout 2019, le Financial Time a révélé dans une enquête que les chiffres de la pauvreté au Rwanda obéissent à Paul Kagame. En conclusion, le modèle rwandais, dont il est difficile d’estimer la part propagandiste, est un modèle ultra libérale qui laisse sur les carreaux 60% de sa population. L’Afrique est-elle toujours gagnate quand 60% de sa population est fragilisée ? nous aurions aimé poser cette question à Thierry Amougou.

Le deuxième facteur est la « la promotion d’une économie de services haut de gamme comme le tourisme, l’informatique et la sous-traitance automobile, comme en témoigne la récente joint-venture avec Volkswagen ». Si ce point peut-être accordé au Rwanda, on peut se demander si ce choix est réaliste eu égard le niveau de pauvreté de la population rwandaise. Sans être économiste, intuitivement on peut penser qu’une économie de services est possible dans des pays où la classe moyenne a les moyens financiers de soutenir cette économie. Ce n’est pas le cas du Rwanda, un an après l’inauguration de son usine de finalisation d’assemblage des véhicules, Volkswagen tire un bilan mitigé : « Volkswagen revendique 23 000 utilisateurs dont seulement 2 200 actifs. Un bilan mitigé pour cette solution baptisée « Move » qui devait stimuler la production de l’usine de montage rwandaise inaugurée à l’été 2018 et dont la capacité de production peut être portée à 5 000 véhicules par an. »

Le troisième facteur est la « dimension écologique liée à l’interdiction drastique de toute production et importation de sacs en polyéthylène (plastique) depuis 2004 et à la sauvegarde des gorilles, principales ressources touristiques du pays ». Sur ce point, il n’y a rien à dire. C’et un point que l’on peut accorder au Rwanda.

Le quatrième point est la « promotion du capital humain diasporique » et la « promotion de emancipation de la femme rwandaise». C’est que Thierry Amougou ne metionne pas, est que la promotion du capital humain diasporique ne se fait pas au profit du pays, ce capital humain est là avant tout pour servir ses intérêts, aussi il n’a pas mentionner les nombreux déboires de la diaspora qui était partie investir au Rwanda et qui est revenue après avoir été ruinée par un système corrompu. 

Sur l’émancipation de la femme, si les chiffres ne trompent pas, il convient de préciser qu’en premier lieu c’est le FPR, parti unique au pouvoir qui est promu. Les hommes et femmes politiques du parti ont la mission de défendre avant tout les intérêts du parti. En 2015, dans un rapport intitulé « de la promesse à la réalité, les droits de femme », Pamela Abbott soulignait : « Il n’est pas nécessairement vrai que les femmes représentent les intérêts des femmes. En outre, les progrès réalisés en matière de leadership des femmes n’ont pas été répercutés aux échelons inférieurs du gouvernement ou dans d’autres domaines tels que l’enseignement supérieur, la police, les forces armées ou le secteur privé. Les législatrices nationales, par exemple, ont été critiquées parce qu’elles n’en font pas assez pour adopter des lois qui profitent aux femmes car la plupart d’entre elles doivent faire allégeance au Front Patriotique Rwandais plutôt qu’aux femmes ».

L’économiste a aussi souligné « Le basculement de l’expression officielle du pays en anglais, langue de l’économie mondialisée, est aussi une innovation dans ce modèle rwandais ». Sans vouloir s’avancer sur les intentions ou la vision que l’homme fort du Rwanda a eu en imposant sans transition l’anglais à côté du français comme langue officielle. On peut constater que le Rwanda a innové en forçant ce changement dans le système éducatif.  Les résultats sont là, près de 10 ans près, les Rwandais ne maitrisent plus ni le français, ni l’anglais.

Un peu de lucidité

Dans un des paragraphes, l’économiste semble éclairé sur les dessous du modèle économique rwandais : « Autant de paramètres qui font du modèle rwandais une modernisation cosmétique et autoritaire axée sur la politique des « premiers de cordées » à préserver et sur la croyance au « trickle-down effect », c’est-à-dire au ruissellement de la richesse de la minorité urbaine vers les majorités rurale et populaire. Le plan d’émergence du Rwanda, en 2020, semble donc consubstantiel d’une violence sociale dont d’autres éléments non négligeables sont la répression des moyens de l’habitat populaire, des sanctions infligées aux démunis qui n’arrivent pas à se payer la sécurité sociale et l’imposition impérative de l’anglais comme lingua franca porteuse de modernité dans toute l’étendue du territoire ».

Il fait juste une erreur en supposant que les plus riches font profiter ou tirent vers le haut les plus pauvres. Le Rwanda reste une économie ultra libérale, ou les riches deviennent plus riches et les pauvres deviennent plus pauvres. 

Le paradoxe de Thierry Amougou

En partant du principe qu’ « en Afrique subsaharienne, les politiques d’ajustement structurel ont, depuis 1980, mis fin au modèle de modernisation autoritaire basé depuis 1960 sur un Etat dirigé par un homme fort sans légitimité démocratique », il fait par là une description de la gouvernance rwandaise en 2019, il arrive à la conclusion, sous prétexte de légitimer les résultats du modèle rwandais, que « le Rwanda, quoique petite économie dont le modèle ne peut être extrapolé à toute l’Afrique, rayonne avec une économie à la pointe et un environnement national attractif pour l’investissement international. ».

Le Rwanda rayonne pour qui ? Pour ce capital « humain diasporique » à la recherche d’un pays aux allures occidentales sur le continent africains, la réponse peut être oui, si c’est une diaspora qui ferme les yeux sur les valeurs démocratiques. Pour les familles des victimes de la répression du système en place, pour les 60% de la population rwandaise délaissés, qui s’en sortent difficilement, c’est une autre réponse. « Notre malheur est que nous sommes rongés par la pauvreté et le monde entier croit que nous nous en sortons », raconte un jeune rwandais qui s’en sort difficilement au Rwanda. 

Le Rwanda est surtout le pays africain qui a innové dans l’utilisation de la propagande, quand dans un pays, les chiffres de la pauvreté obéissent à l’homme fort du pays, peut-on encore s’arrêter à la communication officielle dudit pays ? A qui profite une Afrique avec 60% de population en dessous du seuil de pauvreté ?

Alice Mutikeys


[1] https://www.jambonews.net/actualites/20190824-rwanda-1995-2005-ma-jeunesse-dans-la-prison-de-1930/

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