Turakeye – L’aurore de nos vies

Partie 3 : Les jours sombres

Il est 20h30, nous sommes le 06 avril, c’est une soirée de match, c’est une soirée où l’électricité est coupée. J’étais sortie sur la route pour voir si les quartiers de Nyamirambo ou celui de Gitega avaient de l’électricité.  C’est ainsi que nous savions si la panne d’électricité était générale ou partielle, de mémoire la panne était générale ce jour-là. Arrêtée sur la route de Kadhafi, j’ai entendu ce bruit lourd, un bruit qui correspondait à celui d’une bombe. Après avoir constaté que tous les quartiers étaient plongés dans le noir, je suis rentrée me coucher. j’habitais à Kigali, le secteur Nyakabanda, sur la route de Kadhafi.

Le 07 avril

Le 7 avril au matin nous avons été réveillés par les cris de ma mère qui nous a informé que le président Habyarimana avait été tué la veille, la Radio Rwanda venait de faire le communiqué sur ses ondes. Pour elle, c’était grave, Kigali venait d’être déclarée une ville morte.  Il fallait se réveiller et aller faire les courses pour faire les stocks afin de tenir pendant plusieurs jours.  En allant faire les courses, nous sommes passés devant chez notre voisin. Ce voisin du prénom de J. faisait partie officiellement du parti PL. Si ma mémoire est bonne, il soutenait ouvertement le FPR aussi. Il nous avait informés qu’il nous avait mis sur une liste des personnes que le FPR allait tuer.  Nous avions un autre voisin du prénom de V. qui faisait partie du MRDN, quant à lui, il nous avait informé qu’il nous avait mis sur la liste des personnes que le MRND allait tuer. Nous étions préparés mentalement à ce que les deux mouvements en venant nous tuer pourraient s’affronter chez nous, ce qui aurait pu créer une opportunité pour échapper aux deux. Pour revenir au 07 avril au matin, quand nous sommes passés devant chez J. plusieurs personnes, en majorité des Tutsi, étaient rassemblées chez lui et se moquaient de nous en disant « bagiye guhaha nkaho bazabirya » « Ils vont faire les courses comme s’ils auront le temps de les manger ».  Nous n’avons pas fait attention, la matinée était relativement calmée, nous avons rangé les courses et je suis partie jouer aux billes avec les voisins. Cela faisait des mois que nous supplions ma mère pour qu’elle nous fasse le plat d’Impungure (un mélange de maïs et des haricots), ce plat prend beaucoup de temps à préparer et elle n’avait jamais eu le temps de le préparer. Comme la ville de Kigali était déclarée une ville morte pour plusieurs jours, elle avait le temps le 07 avril et s’est mise aux fourneaux. Je ne sais pas si c’est la peur, mais nous avons tous délaissé l’arrière cours qui donnait chez notre voisin V. et nous sommes restés dans la cour devant le salon. Je m’en rappelle car notre cuisine était située dans l’arrière cours et ma mère faisait la cuisine devant le salon (mu mbuga), à la méthode ancienne (cuisinière traditionnelle). Je m’en rappelle car je voulais tellement gouter ce plat d’Impungure. Il était vers midi quand nous avons entendu des coups de feu.

Après les premiers coups de feu, nous sommes rentrés se réfugier à l’intérieur de la maison. Nous sommes rentrés dans notre chambre, comme en décembre 1993 il y avait eu une grenade qui avait été lancée chez nous, notre maison avait été aménagée de telle façon à avoir de la mousse sur les fenêtres. Il était midi nous n’avions même pas eu le temps de manger, nous sommes rentrés nous cacher sous les lits, nous sommes restés longtemps, la nuit était tombée quand mes parents sont venus nous chercher dans notre chambre et nous amener se cacher dans une pièce sombre, isolée de l’extérieur. La pièce servait pour stocker les vivres. Nous avons passé la nuit dans cette pièce assis par terre, nous entendions des bruits des tirs nourris. Les plus jeunes enfants étaient restés dans une chambre et dans la nuit mes parents les ont amenés avec nous.

Le 08 avril 1994

Le matin du 08 avril, nous avons quitté cette pièce pour essayer de se nourrir ou aller aux toilettes. Quand nous allions aux toilettes, nous attendions des bruits des coups de terre (comme quand on travaille la terre avec une houe) qui venaient de chez notre voisin V., nous ne pouvions pas deviner l’origine de ces bruits. Une fois dans le salon, mon père a essayé de passer des coups de fil sans succès, de mémoire la ligne de téléphone était coupée. Dans la cours devant le salon il y avait des hommes armés. Mon père est sorti pour voir ce qui se passait, c’était notre voisin du nom de J. (le pro FPR) accompagné par des hommes armés qui ne parlaient ni le français, ni le Kinyarwanda, nous en avons déduits qu’ils étaient Ougandais. Il a dit à mon père qu’il avait passé la nuit à se battre contre les autres et que nous nous dormions tranquillement. Il est entré dans notre maison et a essayé de passer un coup de fil au CND (un des centres où se trouvait les militaires du FPR) pour demander du renfort. Les coups des tirs ont augmenté en intensité et nous avons abandonné l’idée de manger et nous sommes retournés dans notre cachette. Nous sommes restés là pendant des longues heures, je me souviens qu’à un moment nous avons entendu le bruit d’un moteur et tout d’un coup il a fait chaud dans la pièce. Dans l’après-midi, je pense vers 16h (la notion de temps est très floue) nous avons attendu le bruit des coups des personnes qui essayaient de forcer notre porte d’entrée. Nous sommes restés cachés et à un moment donné nous avons entendu des bruits de pas, nous ne voyions rien, étant donne la configuration de la pièce et l’absence de lumière. Tout d’un coup nous avons vu un homme entrer, un militaire de Forces Armées Rwandaises et pointer une arme sur nous. Il avait une lampe torche et a éclairé tous nos visages, à cet instant ma mère nous a dit « Tugiye gupfa twese, turahurira mu Ijuru » « Mes enfants, nous allons tous mourir, rendez-vous au paradis » et moi j’ai supplié «Ntago nshaka gupfa », « Je ne veux pas mourir ». L’homme a dévisagé mon père. Il lui a demandé si les gens qui étaient là, étaient tous de sa famille ? Mon père lui a répondu par l’affirmative, il lui a demandé s’il avait de l’argent ? Mon père avait sur lui moins de 1 000 Francs rwandais. Il les lui a donné et le militaire a dit que ce montant était dérisoire par rapport à tous les biens qu’il avait vus, comme mon père possédait une buvette, il avait supposé que mon père devait avoir beaucoup plus d’argent, cependant mon père n’avait pas sur lui la recette de la buvette. Ma mère qui avait retiré une grosse somme d’argent la veille de l’attentat, a indiqué au militaire où l’argent était et le militaire est parti le chercher.  L’argent se trouvait dans une bible dans la chambre de mes parents. Quelques minutes après le militaire a entrouvert la porte et a jeté la bible à ma mère, il a passé une main et a demandé à mon père de lui donner la petite somme qu’il avait sur lui. Quelques personnes s’étaient cachées dans une pièce à côté, il les a toutes fait entrer dans la petite pièce.  Après cela il a tiré des balles en l’air et a crié qu’il n’avait trouvé personne dans la maison qu’ils pouvaient entrer.  Nous sommes restes cloitrés dans le noir pendant que nous entendions des bruits des gens qui faisaient des allés et venus dans la maison en transportant des objets. Le militaire est resté stationné devant la porte et à un moment des personnes ont voulu entrer dans la pièce, il leur a dit que dedans c’était sombre et qu’il y avait de la braise. Quelques minutes après des personnes sont revenues en disant qu’elles étaient parties chercher des bassinets pour transporter la braise ! Il leur a engueulé « ça fait plus de deux heures que vous pillez cette maison, malgré cela vous n’êtes pas satisfaits et vous voulez cherchez de la braise ? Le premier qui entre dans cette pièce je lui tire dessus. »  Après cela il a annoncé qu’il devait partir et qu’il ne pouvait plus garantir leur sécurité au cas où si une personne était cachée dans le plafond. Il a tiré un autre coup de feu dans le plafond et a fait sortir tout le monde de la maison.  Il s’est écoulé un temps que je ne peux pas déterminer, et nous avons entendu des bruits de pas dans la maison et avons senti une odeur du pétrole.  Nous avons compris qu’ils allaient mettre le feu à la maison.  Notre maison a commencé à bruler pendant que nous étions à l’intérieur. Dans la mesure où nous nous savions sur des listes des personnes à être tuées, des issues de secours étaient aménagées dans la maison. Il s’agit des fenêtres avec des grillages intégrés dans la fenêtre, contrairement aux autres fenêtres, pour lesquelles les grillages étaient solidaires aux murs pour empêcher les potentiels voleurs d’entrer dans la maison. Les clés de ces fenêtres étaient gardées par ma mère et mon grand frère qui les avaient à chaque fois sur eux. Quand la maison a commencé à brulé, mon grand frère, à la demande de ma mère, a ouvert la fenêtre de la maison et nous avons pu sortir vers une arrière cours qui donnait chez un voisin congolais. Il faisait déjà nuit, il y a eu un bruit qui a provoqué un mouvement de panique et nous nous sommes séparés en deux groupes. En l’espace de dix secondes nous avons perdu de vue mes deux sœurs, des cousines et les domestiques. Mes parents nous ont envoyé, nous les enfants, chez le voisin congolais pour que l’on lui demande de nous héberger. Nous sommes partis laissant nos parents et un grand frère dehors, au passage nous n’avions pas les nouvelles de notre grand-mère qui vivait avec nous, malade, elle était restée dans sa chambre et ne s’était pas cachée avec nous. Nous sommes arrivés devant sa maison, nous avons frappés et lui avons dit que nos parents lui demandaient de nous héberger nous les enfants. Il a été surpris et a paniqué de nous voir, il nous a dit que l’on nous avait cherchés toute la journée sans nous retrouver et qu’il avait besoin de voir nos parents, qu’il ne pouvait pas accepter de nous accueillir comme cela. Il est reparti avec mon grand frère chez nous, en laissant les plus jeunes mon petit frère, ma sœur et moi assis devant chez lui, ils sont revenus quelques minutes plus tard et nous ont qu’ils n’avaient pas retrouvés mes parents ! Il ne savait pas quoi faire, il nous a fait rentrer dans sa maison et on nous a mis un tapis (Umusambi) ou un matelas (mes souvenirs sont flous) par terre dans le salon et nous nous avons pu dormir.  Dans la fuite j’avais ramassé un avocat et cela faisait 48 heures que je n’avais pas mangé, ni bu quelque chose. Je comptais dans ma tête les jours qui nous restaient avant de mourir de faim, une semaine au maximum ou beaucoup plus si nous avions pu boire de l’eau.  Je suis allergique aux avocats, mais je comptais manger cet avocat à la quatrième journée. Je me suis endormie en tenant fermement cet avocat, c’était la fin d’une longue journée. Pour la petite histoire, le 08 avril c’est la journée de la sainte Constance au Portugal : « Mère de sainte Elisabeth de Portugal (✝ 1300), C’est elle qui est « la bonne Constance » du Paradis de Dante. Elle fut reine d’Aragon. Sa charité et sa foi profonde lui méritèrent d’être la mère de sainte Elisabeth du Portugal ».

Le 09 avril 1994

Le lendemain, nous nous sommes réveillés le matin, mon voisin et mon grand frère sont repartis à la recherche de mes parents, par chance ils les ont trouvés. Ils ont expliqué qu’ils avaient eu peur et étaient retournés dans la maison, ils avaient passé la nuit dans cette maison qui brulait et se relayaient à la fenêtre pour respirer. Notre voisin est parti chercher d’autres voisins pour décider de quoi faire. Ils ont fait une petite réunion, ils ont dit à mon père qu’ils n’avaient rien contre lui, qu’ils le connaissaient que c’était un homme bien. Ici je vais me permettre de faire une réflexion, si le problème avait été mon père, c’est toute la famille qui était ciblée, comme des Rwandais nous devons apprendre à individualiser les actions, les conflits et les mérites. La vie d’une personne est individuelle, ubuzima bw’umuntu ni gatozi. Lors de la réunion ils ont a demandé à mes parents de faire un trait sur tous leurs biens qui avaient été pillés afin de pouvoir aller négocier avec la milice Interahamwe pour qu’ils ne nous tuent pas. Les voisins ont pris le courage d’aller plaider pour nous auprès des Interahamwe, qui ont accepté de nous laisser en vie sous certaines conditions. La milice Interahamwe de mon quartier avait changé de visage, elle était dorénavant composée de tous les éléments les plus virulents de toutes les jeunesses des tous les partis politique (le MRND, le MDR, le PSD, le PL…), tous les anciens « Abakarani, les hommes de rue » avaient pris le dessus sur tous les intellectuels.

Interahamwe sont venus nous voir, ils nous ont demandé de leur faire visiter la maison pour montrer que nous ne cachions pas Inkotanyi à l’intérieur, surtout notre voisin J. était introuvable. Il me semble que nous avons fait le tour de toutes les pièces mais ma mémoire a tout effacé pour ne garder qu’une seule image, la pire de toutes, qui me hante même dans le présent. Au moment de leur montrer les toilettes et la douche, deux petites pièces sombres, l’interahamwe qui était là en tenant une arme a demandé à ma mère de passer devant elle. Elle a pensé qu’il allait la tuer. Elle m’a demandé de passer devant à sa place. Elle m’a racontée plus tard qu’elle suivait de près cet Interahamwe, les yeux et le cœur rivés sur son arme et son bras pour dévier le tir au cas où…aussi elle avait pensé qu’il n’allait pas tirer sur un enfant. Il faut beaucoup de courage à une mere pour faire ce choix et je suis fière d’elle qu’elle ait prise cette décision. C’est en toute innocence que je suis passée devant cet Interahamwe et lui me suivait avec l’arme pointée sur moi, mes souvenirs sont flous mais j’ai l’impression que l’arme était pointée sur mon coup, au fond de moi je n’avais qu’une petite peur, qu’il me jette dans les toilettes, mais pas la peur de l’arme pointée sur moi. Au passage nous avions retrouvé notre grand-mère, les Interahamwe l’avaient épargnée, ceux qui ont brulé la maison l’avait fait sortir avec son matelas dans la cours devant le salon et elle avait passé la nuit toute seule en observant la maison qui brulait.

Notre voisin congolais a accepté d’héberger toute la famille, à l’exception de mon père qui souhaitait rester avec ma grand-mère dans notre maison. Heureusement une partie de la maison n’avait pas été touchée par l’incendie et tous les vivres que nous avions achetés n’avaient pas été touchés. Notre voisin congolais avait un toit et beaucoup des gens qu’il hébergeait (nous n’étions pas les seuls à se réfugier chez lui) et nous avions des vivres sans toit. Nous avons alors fait preuve de solidarité collective et nous avons vécu ensemble les jours qui ont suivis.

Une fois, installés chez lui et rassurés, les voisins nous ont raconté ce qui s’était passé pendant que nous étions cachés, quant à moi, j’ai donné l’avocat aux autres enfants.

Alice Mutikeys

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