Rwanda : le prix de l’opposition à Kagame — plus de 21 vies brisées

Au Rwanda comme en exil, des opposants au régime de Paul Kagame ont été assassinés, ont disparu ou sont morts dans des circonstances troublantes. Derrière ces affaires, des familles endeuillées, des questions toujours sans réponse et une exigence de justice qui demeure. À travers plusieurs cas emblématiques, cet article revient sur le sort de personnalités critiques du pouvoir rwandais et sur les accusations visant le FPR, dans un contexte où la vérité et la responsabilité restent au cœur du combat pour les droits humains.

L’assassinat particulièrement atroce de Robert Kabera, ancien militaire des Forces de défense rwandaises (RDF), qui détenait le grade de Sergeant Major, et artiste de renom, a ravivé les inquiétudes concernant la sécurité des opposants au pouvoir rwandais, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. Après avoir fui le Rwanda en 2020, Robert Kabera s’était réfugié en Ouganda, où il avait continué à dénoncer les exactions qu’il attribuait au pouvoir de Kigali.

Ces dernières années, les décès de plusieurs personnes connues pour leurs critiques à l’encontre du régime de Paul Kagame ont suscité de nombreuses interrogations. Pour beaucoup, ces personnes ont été victimes du pouvoir rwandais. Pourtant, la communauté internationale semble assister à ces événements sans prendre de mesures concrètes contre le Rwanda, qu’il s’agisse de sanctions ou d’autres formes de pression.

À plusieurs reprises, les autorités rwandaises ont fourni des explications visant à se dédouaner, allant parfois jusqu’à narguer les familles des victimes. Dans d’autres cas, elles ont préféré garder le silence. Les voix se sont élevées, les dénonciations se sont multipliées, puis un calme apparent a fini par revenir. Mais chaque nouveau décès ravive la douleur des familles de ceux qui ont perdu la vie dans des circonstances similaires au fil des années.

Des organisations de défense des droits humains ont régulièrement demandé l’ouverture d’enquêtes indépendantes et approfondies. L’État dirigé par Paul Kagame est cependant resté sourd à ces appels. Cette attitude nourrit la méfiance, voire le scepticisme, de ceux qui suivent ces affaires à l’égard des explications fournies par les autorités de Kigali, dont la réputation est déjà marquée par de graves accusations de violences de masse.

Bien que les autorités de Kigali aient, à maintes reprises, nié toute implication dans les décès concernés, la plupart des victimes semblent présenter un « signe distinctif du criminel » (cachet du criminel) qui leur serait commun. Au vu des similitudes relevées dans ces assassinats, notamment la décapitation, qui revient dans plusieurs des cas évoqués, certains vont jusqu’à affirmer que ces crimes pourraient être l’œuvre d’un même commanditaire ou d’un même réseau.

Aujourd’hui, nous avons choisi de revenir sur le sort de certaines de ces personnalités, en commençant par les victimes les plus récentes, afin d’attirer l’attention sur ces affaires et d’inviter ceux qui pourraient encore considérer ces décès comme de simples morts ordinaires à reconsidérer leur appréciation.

1. Robert Kabera décapité en 2026

Sergeant Major Robert Kabera était un ancien militaire des Forces de défense rwandaises (RDF), connu notamment pour ses talents artistiques. Il faisait partie de l’orchestre militaire Army Jazz Band.

En 2020, il s’est réfugié en Ouganda après que les autorités de Kigali l’eurent accusé d’avoir violé son propre enfant, une accusation qu’il n’a cessé de réfuter. Il expliquait qu’il n’avait pas été traité comme les autres militaires, qu’il avait constamment subi des persécutions et qu’il ne lui avait même pas été permis de représenter le Rwanda à l’étranger. Selon lui, il ne lui était reproché rien d’autre que sa proximité avec le général-major Fred Rwigema, considéré comme le fondateur de la guerre déclenchée le 1er octobre 1990, qui a conduit le FPR au pouvoir au prix de nombreux bains de sang.

Le 17 octobre 2026, le corps de SM Robert Kabera a été retrouvé décapité dans une forêt de Kammengo, au sud-ouest de Kampala, la capitale ougandaise.

Ceux qui avaient suivi les émissions dans lesquelles il critiquait le gouvernement de Paul Kagame, diffusées sur sa chaîne YouTube baptisée Major Robert TV, n’ont pas hésité à attribuer sa mort à ce pouvoir qu’ils accusent de ne tolérer aucune voix dissidente.

2. Aimable Karasira : mort en 2026 après avoir purgé une peine de cinq ans de prison

Aimable Karasira Uzaramba, ancien enseignant à l’Université du Rwanda dans le domaine des technologies de l’information, s’était fait connaître par ses analyses des relations humaines et ses critiques du gouvernement. Il dénonçait notamment le pouvoir qu’il tenait pour responsable de la mort de ses parents et de ses frères et sœurs en 1994. Il s’exprimait dans des émissions diffusées sur sa chaîne YouTube, intitulée UKURI MBONA (« La vérité telle que je la vois »).

En 2021, Karasira, qui avait survécu au génocide, a été arrêté et accusé de négation du génocide, ainsi que de cinq autres infractions. Il a par la suite été acquitté de plusieurs des charges retenues contre lui, mais condamné à cinq ans d’emprisonnement. Le parquet n’a pas été satisfait de cette décision.

En mai 2026, alors qu’il venait de purger sa peine, il a été annoncé qu’Aimable Karasira s’était suicidé en absorbant une importante quantité de médicaments. Des militants des droits humains ont alors réclamé des explications détaillées sur les circonstances de sa mort. Le gouvernement n’a toutefois pas répondu à leurs demandes.

Human Rights Watch a continué de souligner qu’il avait subi des mauvais traitements pendant sa détention, qu’il avait été menacé et que sa vie avait été délibérément mise en danger par les autorités.

Pour de nombreux Rwandais, il ne fait donc aucun doute que la responsabilité de sa mort incombe au pouvoir de Paul Kagame, puisqu’ils estiment que personne d’autre n’avait intérêt à le voir mourir.

3. Boniface Twagirimana porté disparu en prison en 2018

Le lundi 8 octobre 2018, l’absence de Boniface Twagirimana lors d’un contrôle de routine des détenus a été signalée par les médias locaux, qui citaient un porte-parole du Service correctionnel rwandais. Selon ce porte-parole, Twagirimana et un autre détenu auraient réussi à s’évader en franchissant la clôture de l’établissement. Il avait également indiqué qu’une enquête avait été ouverte. Cependant, des membres des FDU dénonçaient une possible mise en scène et craignaient que la vie de Twagirimana soit en danger.

Dans un communiqué publié le lundi suivant, le parti FDU-Inkingi s’est interrogé sur la manière dont Twagirimana aurait pu s’évader d’une prison de haute sécurité où il avait été transféré seulement cinq jours auparavant. Le parti a demandé des explications au gouvernement rwandais.

En septembre 2017, Twagirimana et huit autres membres des FDU avaient été arrêtés, accusés d’avoir constitué un groupe armé et d’avoir cherché à renverser le gouvernement. Twagirimana contestait ces accusations. Le 13 novembre 2018, le ministre de la Justice et procureur général, Johnston Busingye, a déclaré sur Radio URUMURI que ses services n’enquêtaient pas sur la disparition de Boniface Twagirimana.

Boniface Twagirimana

4. Illuminée Iragena : disparue sur le chemin de son travail

Illuminée Iragena, infirmière à l’hôpital King Faisal de Kigali et membre des Forces démocratiques unifiées (FDU-Inkingi), un parti d’opposition non enregistré au Rwanda, a disparu le 26 mars 2016 alors qu’elle se rendait à son travail, dans la capitale rwandaise.

Selon des sources proches de l’affaire, Illuminée aurait été torturée et serait morte en détention. Toutefois, aucune information officielle ne permet de connaître avec certitude son sort.

Son mari, Martin Ntavuka, ancien représentant des FDU-Inkingi à Kigali, a fui le pays.

Illuminée Iragena avait été candidate aux élections législatives de 2008 pour le Parti social-démocrate (PSD). Elle et son mari avaient déjà été détenus en raison de leurs activités politiques.

5. Alexia Uwera Mupende : la mort d’une mannequin rwandaise qui soulève des questions

Le 8 janvier 2019, Alexia Uwera Mupende, mannequin, danseuse et actrice rwandaise, est décédée après avoir, selon les premières informations rapportées, été poignardée par une employée de maison. Cette version des faits a toutefois été publiquement contestée par sa mère lors de la cérémonie funéraire, dans un discours prononcé à l’église (voir la vidéo de son intervention).

Née au Kenya, Alexia vivait et travaillait à Kigali, où elle s’était fait une place dans le milieu de la mode. Elle avait collaboré avec plusieurs marques et créateurs rwandais reconnus, notamment Rwanda Clothing, House of Marion, Ikanzu Designs and Accessories, Inzuki Designs, Rupari, Sonia Mugabo et Haute Baso.

Elle avait également représenté le Rwanda lors de la deuxième saison de Runway Dubai, où elle avait travaillé avec des créateurs internationaux, parmi lesquels Modupe Omonze, fondatrice de Runway Dubai, Shaleen Cheah, Helen Couture, Si Fashion Galerie et Khalid Al Ayoub.

La mort d’Alexia Uwera Mupende a ainsi marqué le milieu rwandais de la mode. La divergence entre la version initialement rapportée et les déclarations publiques de sa mère mérite d’être mentionnée avec précision, la lumière n’est toujours pas faite sur les  circonstances de sa mort.

6. Cassien Ntamuhanga porté disparu au Mozambique en 2021

Cassien Ntamuhanga, connu pour avoir été un journaliste particulièrement talentueux, a disparu à Maputo, au Mozambique, le 23 mai 2021, après avoir été arrêté par la police mozambicaine. Voici ce que Human Rights Watch (HRW) a publié à la suite de sa disparition :

« Quatre sources qui ont vu Cassien Ntamuhanga peu après son arrestation ont indiqué que sept agents mozambicains en uniforme, porteurs de cartes d’identification du SERNIC (Service national d’enquête criminelle), ont conduit Cassien Ntamuhanga au poste de police local sur l’île d’Inhaca. Les agents de police ont sommé les voisins qui avaient accompagné Cassien Ntamuhanga au poste de partir.

Les sources ont raconté que ce dernier avait ensuite été transféré hors de l’île d’Inhaca, située à 37 kilomètres de la capitale du Mozambique, Maputo, par bateau. Elles ont expliqué qu’un homme habillé en civil était également présent au moment de l’arrestation et à bord du bateau. Une source qui l’avait entendu parler avec Cassien Ntamuhanga a indiqué qu’ils parlaient la même langue, laissant penser qu’il pouvait s’agir du kinyarwanda. La source a précisé que Cassien Ntamuhanga était menotté et que ses jambes étaient enchaînées. »

De gauche à droite et de haut vers le bas : Karasira Aimable, Ntamuhhanga Cassien, Jay Polly, Innocent Bahati, Illuminée Iragena, Kizito Mihigo et Niyomugabo Nyamihirwa.

7. Abdallah Seif Bamporiki, membre du RNC, assassiné en Afrique du Sud en 2021

Abdallah Seif Bamporiki, qui s’était réfugié en Afrique du Sud et était membre du Congrès national rwandais (RNC), a été assassiné par balle en 2021 dans ce pays, où il vivait en tant que réfugié.

Il a été tué une semaine après être apparu en public à l’occasion d’une cérémonie commémorant les personnes mortes dans la lutte pour le changement au Rwanda, qu’il présidait. Sa mort a été imputée au pouvoir de Paul Kagame, la lumière n’a pas été faite sur les circonstances de sa mort.

8. Kizito Mihigo retrouvé mort dans une cellule de police en 2020

Kizito Mihigo était un artiste très connu pour ses chants religieux à la gloire de Dieu. Il était également reconnu pour ses messages en faveur de la réconciliation après le génocide de 1994, auquel il avait survécu.

Il exhortait régulièrement les auteurs du génocide à se repentir et à demander pardon. Dans le même temps, il encourageait les rescapés à accorder leur pardon afin de surmonter leurs blessures. À ses yeux, cette démarche constituait une voie essentielle vers une unité et une réconciliation durables.

Son chemin de croix a commencé avec la sortie de sa chanson intitulée Igisobanuro cy’urupfu (« La signification de la mort »), dont le message allait à l’encontre du discours du FPR sur le génocide.

Arrêté en 2014, il a été condamné en 2015 à dix ans de prison, après avoir été reconnu coupable de plusieurs infractions, notamment de tentative d’attentat contre le président Kagame et d’incitation de la population à s’opposer au pouvoir.

En 2018, il a été libéré grâce à une grâce présidentielle accordée par Paul Kagame. Mais en février 2020, la police rwandaise a annoncé sa mort, affirmant qu’il s’était suicidé dans une cellule du commissariat de Remera.

Cette annonce est intervenue quelques jours après que les autorités eurent déclaré l’avoir arrêté alors qu’il tentait de fuir le pays en direction du Burundi.

Kizito Mihigo était un chanteur de grand talent, respecté aussi bien au Rwanda qu’à l’étranger. Sa mort alors qu’il se trouvait entre les mains de la police, conjuguée à ses désaccords avec le pouvoir à la suite de la sortie de sa chanson, a conduit de nombreuses personnes à mettre directement en cause le régime du FPR.

Des organisations de défense des droits humains ont réclamé l’ouverture d’une enquête indépendante sur les circonstances mystérieuses de sa mort. Leurs appels sont toutefois restés sans effet, les autorités continuant à faire la sourde oreille.

Voici une traduction française fluide, prête à intégrer dans ton article, en conservant les informations et les questions soulevées dans le texte original.

9. Jay Polly : mort en détention, des questions toujours sans réponse

Le célèbre rappeur rwandais Jay Polly est mort en détention le 02 septembre 2021, selon des responsables et des informations relayées par les médias. Il s’agissait du deuxième musicien détenu à mourir dans des circonstances troubles en moins de deux ans.

De son vrai nom Joshua Tuyishime, Jay Polly était détenu dans le cadre d’une affaire liée à des accusations de possession de stupéfiants. Il venait d’apprendre que son procès devait se tenir en décembre.

Âgé de 33 ans, il a été transporté à l’hôpital de Muhima, dans la capitale Kigali, vers 3 heures du matin, a déclaré à l’AFP le directeur de l’établissement, Pascal Nkubito. « Il était dans un état grave et ne réagissait pas. Les médecins ont tenté de le réanimer, mais il est malheureusement décédé peu après », a-t-il expliqué. Il a ajouté : « Je ne souhaite pas spéculer sur la cause du décès. Nous la connaîtrons après l’autopsie. »

Le musicien avait été arrêté à son domicile en avril, pour avoir organisé une fête en violation des restrictions liées à la Covid-19. Il avait ensuite été présenté aux médias aux côtés d’autres personnes soupçonnées d’infractions. Selon la police, Joshua Tuyishime et les autres prévenus auraient consommé de l’alcool et auraient été en possession de marijuana ainsi que de faux certificats attestant d’un test Covid négatif. Jay Polly avait contesté les accusations portées contre lui, mais ses demandes de mise en liberté sous caution avaient été rejetées.

Des questions qui restent en suspens

Plusieurs interrogations demeurent concernant les circonstances de son incarcération et de sa mort :

  • Il est largement rapporté que les personnes soupçonnées de consommation de stupéfiants sont envoyées au centre de réhabilitation d’Iwawa. Pourquoi Jay Polly se trouvait-il alors à la prison de Mageragere ?
  • Il est généralement rapporté que les personnes qui enfreignent les restrictions sanitaires liées à la Covid-19 sont conduites dans des stades, où elles reçoivent des séances de sensibilisation, sont éventuellement sanctionnées par une amende, puis libérées. Pourquoi Jay Polly a-t-il passé cinq mois en prison ?
  • Pourquoi sa comparution devant la justice a-t-elle été retardée de plus de trente jours ?

Ces questions appellent des éclaircissements sur le traitement judiciaire de son affaire, les circonstances de sa détention et les circonstances de sa mort.

10. Anselme Mutuyimana assassiné dans la région de Gishwati en 2019

Six mois après sa libération, à l’issue d’une peine de six ans de prison, Anselme Mutuyimana a été retrouvé mort près de la forêt de Gishwati, le 8 mars 2019.

Il avait été condamné en 2012, accusé d’avoir participé à des réunions du parti FDU-Inkingi, alors dirigé par Victoire Ingabire, qui a ensuite fondé le parti DALFA-UMURINZI.

11. Jean Damascène Habarugira assassiné entre Ngoma et Bugesera en 2017

Ce responsable politique opposé au FPR a été convoqué par les services de sécurité du district de Ngoma en 2017, avant de disparaître. Quelques jours plus tard, alors que sa famille était toujours sans nouvelles de lui, ses proches ont été informés qu’ils pouvaient aller récupérer son corps à l’hôpital de Nyamata, dans le district de Bugesera.

Sa mort est imputée à l’État, dont les agents l’avaient fait venir de son domicile. Sa famille ignorait comment il avait pu se retrouver dans le district de Bugesera. Elle soupçonnait qu’il avait été tué soit près du lac Mugesera, qui sépare les districts de Ngoma et de Bugesera, soit dans le camp militaire de Gako.

12. John Williams Ntwali : la mort suspecte d’un journaliste d’investigation

John Williams Ntwali, 44 ans, père de famille, journaliste d’investigation et rédacteur en chef du média The Chronicles – Rwanda, a été annoncé mort en janvier 2023. Les circonstances de son décès demeurent controversées et n’ont pas été entièrement éclaircies.

Dans l’après-midi du jeudi 19 janvier, le frère de Ntwali aurait reçu un appel lui demandant de se rendre à l’hôpital King Faisal pour identifier le corps de son frère. Il a finalement pu l’identifier à l’hôpital de Muhima. Selon les informations rapportées, le corps de John Williams Ntwali présentait une importante blessure à la joue. Cette information a ensuite été confirmée par Me Bernard Ntaganda, une figure de l’opposition rwandaise.

De son côté, la police rwandaise a affirmé que John Williams Ntwali avait été tué dans un accident de moto survenu à Kigali, vers 2 h 50 du matin, le mercredi 18 janvier 2023.

Ntwali était connu pour parler sans détour de l’avenir sombre du journalisme indépendant au Rwanda. Il dénonçait notamment l’emprisonnement de journalistes comme Dieudonné Niyonsenga, qui couvrait également la politique nationale et publiait des enquêtes critiques, notamment sur les droits humains. Il dénonçait aussi le sort de défenseurs des droits humains, tels qu’Aimable Karasira et Yvonne Iryamugwiza, qui, selon Human Rights Watch (HRW), ont subi des actes de torture et des mauvais traitements en détention.

John Williams Ntwali avait été convoqué et détenu à plusieurs reprises par le département des enquêtes criminelles de la police rwandaise, afin de répondre à des questions concernant certains articles ou publications diffusés sur ses plateformes médiatiques. Il était rédacteur en chef de The Chronicles et animait également la chaîne YouTube Pax TV – IREME News. Ses enquêtes portaient notamment sur les arrestations de figures de l’opposition, les décès de personnalités critiques du pouvoir et les expulsions forcées.

Le journaliste Bihibindi Nuhu avait rencontré Ntwali la veille de sa mort pour discuter de la situation des médias indépendants au Rwanda. Selon son témoignage, Ntwali semblait nerveux et préoccupé.

« Il paraissait sur ses gardes et a éteint son téléphone avant que nous commencions à parler », a raconté Nuhu. « Il disait qu’on ne pouvait pas faire confiance aux téléphones. Il m’a expliqué que toutes les portes auxquelles il avait frappé étaient fermées, mais qu’il était déterminé à affronter la vie. Sa mort a été si soudaine. »

3ème dans la première colonne : Jean de Dieu Ihorahabona, deuxième dernière colonne John Williams Ntwali

13. Innocent Bahati : le poète rwandais porté disparu

Innocent Bahati, poète rwandais et enseignant en technologies de l’information et de la communication (TIC) à la Green Hills Academy, a été signalé disparu en février 2021. Selon les informations rapportées, il aurait été vu pour la dernière fois à Nyanza, le dimanche 7 février 2021.

Connu pour ses poèmes consacrés à la vie et à l’amour, ce jeune poète avait acquis une certaine popularité grâce à ses publications sur YouTube. Parmi ses œuvres les plus connues figurent Imana ya Sembwa, Urwandiko rwa Bene Gakara et Mfungurira, l’un de ses titres les plus récents à l’époque.

Certains de ses poèmes se distinguaient également par des propos incisifs sur les problèmes et les dysfonctionnements qu’il dénonçait dans la société rwandaise.

Son ami et colocataire à Kigali, le poète Junior Rumaga, suivait les recherches et avait déclaré à la BBC qu’ils n’avaient toujours pas retrouvé Innocent Bahati. À l’époque, le Bureau rwandais d’investigation (RIB) avait indiqué qu’une enquête était en cours.

En février 2022, le RIB avait tenter de brouiller les pistes en affirmant que Bahati avait quitté le Rwanda pour l’Ouganda, une version contestée par les préoccupations exprimées par ses proches et des organisations de défense de la liberté d’expression. PEN International indiquait encore en 2025 que son sort demeurait inconnu. A ce jour le sort du poète demeure une préoccupation pour ses proches et les défenseurs de la liberté d’expression. Ses poèmes continuent de circuler, mais les questions sur sa disparition restent sans réponse publique définitive.

14. Théogène Turatsinze assassiné à Maputo en 2012

Ancien directeur de la Banque rwandaise de développement (BRD), Théogène Turatsinze a été démis de ses fonctions en 2007. Il était accusé d’avoir refusé de remettre à Paul Kagame et à son entourage les fonds dont il avait la gestion. Il s’est alors réfugié au Mozambique.

Né dans le nord du Rwanda vers 1970, Théogène Turatsinze était un homme d’affaires rwandais. Après des études universitaires dans son pays natal, il s’était installé au Mozambique, où il avait travaillé pendant plusieurs années. Il avait ensuite poursuivi ses études et obtenu un master en gestion à l’Université catholique australienne, à Sydney.

De retour au Rwanda, il était devenu directeur général de la Banque rwandaise de développement (BRD) en 2005. Il avait été limogé en 2007 après avoir désobéi à une instruction du ministère des Finances lui demandant de déclarer la BRD en faillite. À l’époque, des accusations faisaient état de détournements de fonds de la banque par des membres du Front patriotique rwandais, au pouvoir.

Il était ensuite retourné au Mozambique, où il avait occupé le poste de vice-recteur de l’Université catholique São Tomás de Moçambique jusqu’à sa mort.

Il a disparu à Maputo le 11 ou le 12 octobre 2012. Son corps a été retrouvé le 15 octobre, ligoté et flottant dans la mer. La police mozambicaine a d’abord évoqué une possible implication du gouvernement rwandais dans cet assassinat, avant de revenir sur cette accusation.

Théogène Turatsinze aurait eu accès à des informations financières politiquement sensibles concernant certains membres de l’entourage du gouvernement rwandais et les fonds de la Banque de développement. Son assassinat, qui n’a pas été élucidé, a été décrit comme s’inscrivant dans une série de morts mystérieuses d’opposants ou de personnes considérées comme telles par le gouvernement de Paul Kagame. Le journal The Zimbabwean l’a rapproché des morts de Seth Sendashonga, opposant politique de haut niveau assassiné au Kenya en 1998, de Jean-Léonard Rugambage, journaliste assassiné à Kigali en 2010, et de Charles Ingabire, journaliste assassiné en Ouganda en 2011.

15. Charles Ingabire abattu à Kampala en 2011

Charles Ingabire était un journaliste et le fondateur du média Inyenyeri News, qui publiait régulièrement des informations critiques à l’égard du gouvernement rwandais.

Il a été abattu le 1er décembre 2011, à l’extérieur d’un bar situé dans la périphérie de Kampala, en Ouganda, où il vivait comme réfugié depuis 2007.

Le pouvoir du FPR ne peut qu’être tenu pour responsable de sa mort, car Charles Ingabire s’était donné pour mission de révéler au monde entier les exactions qu’il attribuait à ce régime.

16. Jean de Dieu Ihorahabona : un opposant aux expropriations porté disparu

Jean de Dieu Ihorahabona, connu pour avoir contesté en justice les conditions d’expropriation des habitants des quartiers de Kangondo et Kibiraro, à Kigali, a disparu le 01 février 2025 après être allé rendre visite à sa fille scolarisée dans le district de Rulindo, au nord du Rwanda.

Selon son frère aîné, Kalisa, a raconté à la BBC que : « deux policiers en uniforme l’ont fait descendre, le dimanche 1er février, du véhicule dans lequel il voyageait avec d’autres passagers, avant de le transférer dans une voiture civile ». Inquiet de ne plus parvenir à le joindre, son frère a rapidement soupçonné un enlèvement. La famille a déposé une plainte auprès du Bureau rwandais d’investigation (RIB). La police et le RIB n’avaient pas répondu aux sollicitations de la BBC au moment des faits.

Ihorahabona s’était fait connaître en dénonçant ce qu’il considérait comme des injustices dans les expropriations menées à Kangondo et Kibiraro, dans le quartier de Nyarutarama. Avec plusieurs autres habitants, il contestait les indemnisations proposées et refusait les logements de remplacement à Busanza. Selon sa famille, il aurait subi des intimidations visant à le pousser à abandonner les poursuites judiciaires engagées contre les autorités.

Sa disparition est survenue alors que son recours se poursuivait et qu’il devait, selon son frère, saisir l’Office de l’Ombudsman au sujet de terrains de relogement qui auraient été accaparés par certains responsables.

Le conflit autour de Kangondo et Kibiraro, marqué par des démolitions et des déplacements de population, suscite des controverses depuis plusieurs années. En février 2025 certains habitants continuaient de contester les conditions de leur relogement devant les tribunaux, tandis que le gouvernement de Kigali affirmait que les opérations avaient été conduites conformément à la loi.

17. André Kagwa Rwisereka assassiné et décapité à Butare en 2010

André Kagwa Rwisereka était le vice-président du Parti démocratique vert du Rwanda (Democratic Green Party of Rwanda), dirigé par Frank Habineza, fonction qu’il occupait depuis 2009.

Il a été assassiné et décapité en juillet 2010, à peine un mois avant l’élection présidentielle.

Son corps a été découvert près de la rivière Mukura, dans les environs de Huye, anciennement appelée Butare. Il avait été décapité : seul le tronc avait été laissé sur place, à proximité de son véhicule, un jour après sa disparition.

À l’époque, le porte-parole de la police avait déclaré à l’agence de presse Reuters que Rwisereka avait peut-être été tué par des voleurs qui l’auraient vu en possession d’une importante somme d’argent.

Cette explication n’a toutefois pas convaincu les habitants, qui considéraient que la décapitation constituait une signature criminelle habituellement associée au FPR.

18. Jean Léonard Rugambage abattu près de son domicile à Nyamirambo en 2010

Jean Léonard Rugambage était le rédacteur en chef du journal Umuvugizi, connu pour ses articles critiquant les exactions attribuées au gouvernement du FPR.

Il a été abattu en juin 2010, alors qu’il arrivait en voiture à son domicile, dans le quartier de Nyamirambo, à Kigali. Cet assassinat est survenu après la publication d’informations selon lesquelles l’ancien chef d’état-major des Forces de défense rwandaises (RDF), le lieutenant-général Faustin Kayumba Nyamwasa, avait échappé à une tentative d’assassinat alors qu’il se trouvait en exil en Afrique du Sud.

Selon certaines informations, Rugambage aurait été abattu alors qu’il se préparait à fuir vers l’Ouganda. Il aurait commencé à craindre pour sa sécurité après avoir remarqué que des individus le suivaient dans ses déplacements et reçu des appels téléphoniques menaçants.

À l’époque, le ministre chargé de la Sécurité avait annoncé l’arrestation de deux personnes soupçonnées d’avoir assassiné Rugambage. L’une d’elles aurait reconnu les faits. Cependant, d’autres journalistes qui connaissaient les relations conflictuelles entre Rugambage et le pouvoir ont rejeté cette version. Ils ont continué à exprimer leurs doutes sur les circonstances de sa mort et sur l’identité des personnes présentées comme ses assassins.

19. Camir Nkurunziza assassiné en Afrique du Sud en 2019

Camir Nkurunziza, ancien membre de l’unité chargée de la protection de Paul Kagame, a été tué par balle dans une rue du Cap, en Afrique du Sud, en mai 2019.

Sa mort est survenue à la suite d’un échange de tirs entre la police et les individus qui l’avaient enlevé après l’avoir fait sortir du véhicule Uber qu’il conduisait.

Il vivait en tant que réfugié en Afrique du Sud depuis huit ans.

20. Révocat Karemangingo assassiné au Mozambique en 2021

Homme d’affaires et commerçant, Révocat Karemangingo était un ancien militaire des Forces armées rwandaises (FAR), où il avait le grade de lieutenant.

En septembre 2021, il a été abattu près de son domicile, à Maputo, au Mozambique, par des individus armés.

Karemangingo était connu pour ses critiques à l’encontre du pouvoir de Paul Kagame. Pour de nombreux observateurs, personne d’autre que Kagame et son FPR n’avait intérêt à se réjouir de sa mort, alors même que la victime avait pris soin, quelques jours auparavant, de signaler ses inquiétudes à la police mozambicaine afin de demander protection.

21. Patrick Karegeya assassiné en Afrique du Sud en 2013

Le colonel Patrick Karegeya avait dirigé pendant plus de dix ans les services de renseignement du Rwanda. Il a ensuite été déchu de ses grades militaires par un tribunal militaire, qui l’accusait d’avoir manqué de respect à ses supérieurs.

En 2007, il s’est réfugié en Afrique du Sud, où il a été assassiné le 31 décembre 2013, dans une chambre d’hôtel. Peu de temps après, lors d’une réunion de prière réunissant de hauts responsables, le président Paul Kagame aurait revendiqué la responsabilité de sa mort en déclarant : « Tu ne trahiras pas le Rwanda pour ensuite espérer t’en tirer indemne… »

En 2019, les autorités sud-africaines ont annoncé qu’elles recherchaient les personnes impliquées dans l’assassinat de Patrick Karegeya afin qu’elles soient traduites en justice. À ce jour, aucune avancée décisive n’a été enregistrée.

D’autres victimes rwandaises

Au-delà des personnalités liées à la politique, le site Internet RwandanLivesMatter tente de recenser les victimes connues du FPR sources à l’appui. Parmi les victimes décapitées figurent Charles Komeza et Laurence Nyirampundu, retrouvés décapités à Rushashi, dans le district de Gakenke, en 1997. Ezechiel Ndibwami, un juge, a lui aussi été assassiné et décapité à Ruhengeri, dans la nuit du 27 au 28 mai 1998.

Nyirahabiyaremye Jeannette, originaire de la cellule de Kibingo, dans le secteur de Gihombo, district de Nyamasheke, a été retrouvée décapitée dans le lac Kivu le 1er juillet 2016.

La même année, Mugabo Théoneste, originaire du secteur de Bukure, dans le district de Gicumbi, a été tué et décapité. Pascal Ndayisenga, âgé de 24 ans, a également été décapité ; son corps a été jeté dans un champ de haricots.

Le 10 juin 2019, le caporal Mwiseneza Jean Paul a été assassiné et décapité.

Le 12 mai 2020, une mère de famille nommée Janvière Muhawenimana, qui résidait dans le secteur de Rurenge, district de Ngoma, a, elle aussi été tuée et décapitée.

Le 27 décembre 2022, un enfant des rues connu sous le nom de Matayo a été retrouvé assassiné et décapité dans le village d’Uwateke, cellule de Rwampala, secteur de Kigarama, district de Kicukiro.

Le 30 janvier 2023, Nshimiyimana Léonce, âgé de 33 ans, a été retrouvé décapité dans le village de Kigarama, cellule de Nyagahinga, secteur de Rusororo, district de Gasabo.

Le 27 février 2023, Donatille Mukarusine, une femme âgée de 64 ans, a été assassinée et décapitée dans le village de Mataba, cellule de Nkoto, secteur de Murambi, district de Karongi. Son corps avait d’abord disparu avant d’être retrouvé dans la matinée du 1er mars 2023.

Le 14 août 2024, Martha Uwimana, rescapée du génocide, a été assassinée et décapitée dans le secteur de Rusenge, district de Nyaruguru.

Le 15 novembre 2024, Pauline Nduwamungu, elle aussi rescapée du génocide, a été tuée et décapitée dans le secteur de Rukumberi, district de Ngoma. Sa tête aurait été déposée dans des toilettes.

Le 21 novembre 2025, Diane Umutoni a été assassinée et décapitée dans le secteur de Masaka, district de Kicukiro, dans la ville de Kigali.

Le 12 février 2026, un enfant de sept ans a été tué et décapité. Son corps a été placé dans les toilettes de l’école primaire de Kibirizi, dans le secteur de Musheri, district de Nyagatare.

Le 20 avril 2026, le corps décapité d’un homme âgé dont l’identité n’a pas été établie a été découvert dans le district de Gicumbi.

La mémoire des victimes et l’exigence de justice

Ces personnes, ainsi que d’autres qui ne sont pas listées dans cet article, comptent parmi les victimes dont les morts sont imputées au FPR et à Paul Kagame. Certaines auraient été tuées parce qu’elles dénonçaient les dysfonctionnements du pouvoir ; d’autres auraient été éliminées dans le but de se débarrasser de personnes considérées comme gênantes par les autorités ; d’autres encore ont définitivement disparu.

La répétition des décapitations, considérées comme une « signature du criminel », constitue un indice que ces crimes pourraient avoir été commis par des personnes formées à tuer et laissant derrière elles une marque qui, à ses yeux, ne fait aucun doute.

Toutes ces victimes, ainsi que leurs familles, ont besoin de justice. Tôt ou tard, elles devront pouvoir l’obtenir.  Les témoignages peuvent être étouffés, les questions laissées sans réponse et les archives négligées. Mais la quête de vérité ne s’éteint pas avec le silence. On n’enterre pas la vérité en enterrant ceux qui la portent. Comme le rappelle ce proverbe rwandais : « Utaba amateka ntabona itaka. »

Les-Mutikeys

D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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