Robert Kabera tué en Ouganda : son épouse témoigne et réclame la justice

Le 18 octobre 2026, la mort de Robert Kabera, ancien militaire rwandais exilé en Ouganda, a suscité une vive émotion parmi ses proches et ceux qui suivaient ses prises de position publiques. Âgé de 50 ans, cet ancien membre des Forces de défense rwandaises (RDF) était également connu comme chanteur au sein de l’Army Jazz Band, le groupe musical de l’armée rwandaise.

Il a été retrouvé mort à Kammengo, une localité située à environ 45 kilomètres au sud-ouest de Kampala, la capitale ougandaise. Selon son épouse, Jeanne d’Arc Rwigema Uwizeye, plus connue sous le prénom de Ritah, il aurait été tué dans la nuit du 17 octobre par des individus dont l’identité reste inconnue.

Les circonstances de sa mort sont particulièrement atroces : son corps a été retrouvé décapité dans un bois d’eucalyptus. La police ougandaise a demandé des examens médico-légaux à l’hôpital national de Mulago afin de contribuer à l’enquête.

En exil en Ouganda depuis 2020, Robert Kabera laisse derrière lui son épouse et leurs trois enfants. Dans un témoignage rapporté par la BBC, Ritah a exprimé son désarroi : « C’est terrifiant. J’ai l’impression de devenir folle. Je ne me sens pas en sécurité. »

Au cours de ses dernières années, Robert Kabera s’était notamment fait connaître grâce à sa chaîne YouTube, Major Robert TV, sur laquelle il dénonçait des abus qu’il attribuait au gouvernement rwandais. Certaines informations faisaient également état de liens étroits entre lui et le général-major Fred Rwigema, figure historique associée au déclenchement de la guerre du 1er octobre 1990.

Après son départ du Rwanda, ses critiques publiques contre les autorités de Kigali auraient contribué à renforcer les tensions autour de sa personne. Certains opposants au gouvernement rwandais et observateurs soupçonnent aujourd’hui le régime de Paul Kagame d’être impliqué dans sa mort. Ils évoquent notamment ses prises de position sur des affaires sensibles, dont celle de Kizito Mihigo, chanteur rwandais retrouvé mort dans une cellule de police en 2020. Les circonstances de la mort de Robert Kabera devront être établies par une enquête indépendante, rigoureuse et transparente.

Au-delà des circonstances politiques entourant sa mort, le témoignage de son épouse permet de retracer les derniers jours de Robert, les inquiétudes qu’elle dit avoir éprouvées et les événements qui ont précédé sa disparition.

« Je lui ai demandé de l’accompagner, mais il a refusé »

Ritah revient d’abord sur le départ de son mari, le vendredi précédant sa mort. Un appel téléphonique lui avait annoncé que des biens avaient été volés dans leurs champs. Robert avait alors décidé de se rendre sur place pour comprendre ce qui s’était passé.

Elle raconte : « Robert a quitté la maison vendredi après avoir reçu un appel lui annonçant que des choses avaient été volées dans nos champs. Il voulait aller voir ce qui s’était passé.

Comme j’avais un jeune enfant malade, il m’a dit : “Maman Ganza, laisse-moi y aller rapidement. Une fois sur place, je te dirai ce qu’il en est. Occupe-toi des enfants et prends soin de toi aussi. Je pars, mais il ne m’arrivera rien.”

J’étais pourtant inquiète. Je lui ai demandé : “Pourquoi pars-tu sans que je t’accompagne, alors que je t’avais promis de toujours veiller sur toi et de te protéger ?”

Il m’a répondu : “Tu ne peux pas laisser un enfant malade, alors que ses grands frères et grandes sœurs sont à l’école.”

J’ai fini par accepter son départ, tout en lui demandant de rester prudent. Nous avons prié ensemble. Il a quitté la maison un peu après 14 heures. Il a pris une moto-taxi jusqu’à l’endroit où il devait prendre un taxi, puis il est arrivé à Kammengo-Luwala. »

Avant de partir, Robert avait également téléphoné à un homme avec lequel le couple cultivait des terres. Cet homme lui aurait demandé s’il comptait se rendre sur place et si son épouse l’accompagnerait. Robert avait répondu qu’il voyagerait seul, en raison de la maladie de leur enfant.

C’est cet homme que Ritah présente aujourd’hui comme une personne dont le comportement avait progressivement éveillé ses soupçons.

Un homme qui cherchait à gagner leur confiance

Selon Ritah, cet homme était venu du Rwanda et avait raconté à Robert les difficultés qu’il disait avoir rencontrées. Il s’était ensuite rapproché de lui, l’appelant « mon fils » et lui proposant son aide.

« Il y avait un homme qui était venu du Rwanda et qui nous avait raconté les problèmes qu’il avait rencontrés. Il s’était rapproché de Robert, qu’il considérait comme son enfant, et avait noué une relation avec lui. Mais, en réalité, ce n’était pas vraiment un ami de notre famille.

Il lui avait dit : “Mon fils, puisque tu es en train de construire, laisse-moi chercher une petite parcelle de terrain pour te l’offrir.”

C’est ainsi qu’ils ont fait connaissance et que nous avons commencé à échanger avec ce monsieur par téléphone. »

L’homme leur aurait ensuite proposé cinq millions de shillings ougandais pour contribuer à la construction de leur maison. Mais il souhaitait que Robert et son épouse se rendent chez lui pour récupérer cette aide. Ritah raconte que le couple avait accepté de faire le déplacement sans connaître précisément les lieux où il devait se rendre. « Au début, ce monsieur nous avait proposé de nous donner cinq millions de shillings ougandais (5 000 000 UGX) pour contribuer à la construction de notre maison. Mais il nous avait demandé de venir chez lui. Robert avait accepté. Il nous avait demandé de prendre un bus jusqu’à un endroit proche de chez lui. Son fils, qui s’appelait Innocent, devait nous retrouver pour nous conduire jusqu’à la maison. C’était la première fois que nous nous rendions dans cette région. Lorsque nous sommes arrivés à l’endroit où le bus devait nous déposer, vers 19 heures, nous avons vu son fils sortir d’une maison et revenir avec une moto. Il nous a demandé de monter tous les deux dessus pour nous rendre chez lui. J’ai refusé, en lui expliquant que je ne pouvais pas monter sur une moto avec une autre personne, compte tenu de ma corpulence. Mon mari lui a alors proposé que nous prenions une autre moto, puisqu’il était encore tôt. Le jeune homme a répondu qu’il allait en chercher une. Nous lui avons demandé combien coûterait le trajet jusqu’à leur domicile. Il nous a répondu : 3 000 shillings ougandais. Je lui ai dit que cela ne posait aucun problème et que je paierais la course. Mais il a refusé. Il a démarré brusquement sa moto et est parti, sans jamais revenir. »

Le couple se serait alors retrouvé dans un endroit isolé, qu’il connaissait mal. Robert serait entré dans une maison pour demander aux occupants s’ils connaissaient le jeune homme. Ils lui auraient répondu que celui-ci avait l’habitude d’y laisser sa moto.

La situation leur a paru de plus en plus inquiétante, d’autant que le numéro de téléphone de l’homme qui se présentait comme le père de Robert était devenu injoignable. Le couple a finalement trouvé d’autres motos pour quitter les lieux et a passé la nuit ailleurs. Le lendemain matin, l’homme aurait rappelé Robert pour lui expliquer que son propre fils lui avait volé une importante somme d’argent et qu’il s’était rendu au poste de police pour le retrouver. Ritah précise que cette explication ne l’avait pas rassurée. Elle trouvait déjà le comportement de cet homme suspect depuis la veille. Celui-ci leur aurait néanmoins promis de leur envoyer de l’argent pour le transport afin qu’ils puissent rentrer. Avec le recul, elle interprète cet épisode comme une possible tentative de leur tendre un piège. « Nous nous sommes dit que si nous étions montés tous les deux sur cette moto, ils nous auraient probablement décapités, comme nous en parlons aujourd’hui alors que mon mari n’est plus là. »

Des appels répétés et des soupçons grandissants

Après leur retour à Kampala, l’homme aurait continué à appeler Robert, lui demandant régulièrement de ses nouvelles et se présentant comme quelqu’un qui souhaitait l’aider. Quelques jours plus tard, il lui aurait annoncé avoir vendu du maïs et disposer désormais de l’argent promis. Il insistait pour que Robert vienne le chercher, accompagné de son épouse. Pour Ritah, cette insistance était incompréhensible. Si l’homme souhaitait réellement leur apporter une aide financière, pourquoi ne pas transférer l’argent par téléphone ou venir les retrouver à Kampala ? Elle explique : « Lorsque nous sommes rentrés à Kampala, il a continué à appeler Robert pour lui demander où nous en étions. Il se comportait comme quelqu’un qui compatissait à nos difficultés. Quelques jours plus tard, il a dit à Robert : “J’ai vendu du maïs et maintenant, j’ai l’argent que je voulais te donner. Organisez-vous pour venir.” Il insistait pour que Robert vienne avec son épouse. Il connaissait même mon prénom. Mais, compte tenu de ce qui nous était arrivé lors de notre première visite, j’ai dit à Robert : “Je n’irai pas là-bas et je t’interdis, à toi aussi, d’y retourner.” Je lui ai demandé : “S’il a réellement cet argent, pourquoi ne te l’envoie-t-il pas directement sur ton téléphone ? S’il tient vraiment à toi, pourquoi ne vient-il pas plutôt te retrouver à Kampala ?” »

Malgré ses réticences, l’homme aurait continué à appeler Robert pour lui demander de se déplacer. Il lui aurait même affirmé qu’un bus l’attendait à la gare routière. Ritah dit avoir alors craint que le déplacement ne serve à attirer son mari dans une embuscade. « Il n’arrêtait pas d’appeler Robert, lui répétant qu’un bus l’attendait à la gare routière. J’ai alors eu de nouveaux soupçons. J’ai demandé à Robert : “Cet homme t’appelle depuis 8 heures du matin et il est maintenant 16 heures. Est-ce qu’il y a encore des passagers dans ce bus qui est censé t’attendre ?” Je me suis demandé si les autres passagers n’étaient pas eux aussi impliqués dans un piège et s’ils n’allaient pas nous attaquer à coups de machettes. J’ai demandé à Robert : “Est-ce que tu ne vois pas les signes d’un assassinat qui se prépare ?” Il m’a répondu : “Moi aussi, je les ai remarqués. C’est pour cela que je ne réponds plus à ses appels.” »

Selon elle, l’homme aurait également promis au couple une vache pour le remercier de son aide. Mais ces propositions n’ont pas dissipé ses inquiétudes. Ritah décrit aussi le comportement d’Innocent, qu’elle trouvait étrange : il gardait souvent les yeux baissés, semblait éviter les regards et passait beaucoup de temps au téléphone. Elle se souvient notamment d’une visite au cours de laquelle le jeune homme leur avait demandé de mettre son téléphone à charger. Elle affirme qu’il ne voulait pas le confier à son fils, qui se trouvait dans une autre pièce. Un autre jour, alors qu’ils passaient devant un supermarché, elle dit l’avoir entendu appeler un vendeur de cacahuètes installé au bord de la route et lui demander : « Où sommes-nous ici ? ». Cette question l’avait intriguée. Elle s’était demandé si le jeune homme ne communiquait pas leur position à quelqu’un, puisqu’il ne lui avait pas demandé où ils se trouvaient alors qu’ils étaient ensemble.

Les dernières conversations : « Je t’aimerai jusqu’à mon dernier souffle »

Le vendredi où Robert s’est rendu à Kammengo, il aurait appelé son épouse vers 17 heures pour lui annoncer son arrivée. Il lui aurait expliqué qu’il était content de retrouver des personnes avec lesquelles il allait travailler dans les champs. Ritah dit avoir été surprise d’entendre la voix d’Innocent à proximité de son mari. Robert lui aurait répondu que le jeune homme était également venu vérifier ce qui avait été volé. Le couple aurait ensuite échangé au sujet des dégâts constatés dans les champs. Selon Robert, le vol concernait quelques petites choses et ne constituait pas un problème majeur. Il envisageait également de voir ce qu’il pouvait faire pour la maison en construction. Il aurait promis à son épouse de rentrer le soir même si les travaux se terminaient assez tôt, sinon le lendemain matin. Ritah raconte que Robert l’a rappelée vers 21 heures pour prendre des nouvelles d’elle et des enfants. Ils auraient ensuite échangé une nouvelle fois vers 23 heures. « Il m’a dit qu’il était allongé dans une maison où il devait passer la nuit. Les enfants qui s’y trouvaient dormaient, tandis qu’Innocent était dans une autre chambre. Je lui ai demandé si tout allait bien. Il m’a répondu qu’il n’avait aucun problème. Je lui ai conseillé de dormir afin de pouvoir se lever tôt le lendemain et reprendre les travaux de construction. Il m’a envoyé un cœur ainsi qu’un message vocal dans lequel il disait : “Ma merveilleuse épouse, merci de m’avoir supporté malgré tous les problèmes que nous avons traversés et toutes les difficultés que nous avons connues dans notre vie. Merci de m’avoir aimé. Je t’aimerai jusqu’à mon dernier souffle.” ». Ritah explique qu’elle n’a pas immédiatement interprété ces mots comme un adieu. Son mari lui exprimait régulièrement son amour, et leur séparation géographique pouvait, selon elle, expliquer ce message particulièrement affectueux. Elle affirme avoir également reçu des messages lui demandant de prendre soin des enfants et de vérifier que la maison était bien fermée. « À aucun moment, je n’ai pensé que ces messages pouvaient avoir été écrits par quelqu’un d’autre. Nous avions parlé au téléphone alors qu’il n’était pas encore couché et il m’avait assuré que tout allait bien. Il avait ses téléphones avec lui et, dans le court laps de temps qui s’était écoulé, personne n’aurait pu connaître les codes qu’il utilisait. »

Le lendemain matin, Ritah a tenté de joindre son mari. Aucun de ses téléphones ne répondait. Elle dit ne pas s’être inquiétée immédiatement, car Robert lui avait expliqué que les batteries étaient presque déchargées. Elle disposait également du numéro d’Innocent, qu’elle n’avait toutefois jamais appelé auparavant. À mesure que les heures passaient sans nouvelles, son inquiétude s’est accentuée. Vers 11 heures, elle a décidé de téléphoner au jeune homme. « Quelqu’un a décroché, mais a immédiatement raccroché. J’ai rappelé une deuxième fois : la personne a de nouveau répondu avant de couper la communication. À la troisième tentative, c’est une jeune femme qui a décroché, mais elle a, elle aussi, raccroché aussitôt. Avant que la communication ne soit coupée, j’ai entendu la voix d’un homme ou d’un jeune homme à proximité d’elle. ». Ces appels sans réponse ont renforcé ses inquiétudes. Elle ne savait toujours pas ce qui était arrivé à Robert.

« Ferme la porte, je reviens ! » : le dernier départ

Pour comprendre les circonstances dans lesquelles Robert a quitté la maison pour la dernière fois, Ritah rapporte le récit que lui a fait Enock, un cousin de son mari du côté maternel, qui se trouvait sur place. Selon ce récit, Robert se reposait dans une chambre tandis qu’Enock se trouvait dans une autre. À un moment donné, Robert lui aurait demandé de fermer la porte, avant de lui annoncer qu’il devait s’absenter brièvement et qu’il reviendrait. Ritah rapporte les explications d’Enock : « Enock m’a raconté que Robert était sorti en compagnie d’Innocent. La moto était stationnée dans le salon. Innocent l’a sortie et l’a garée sur la véranda. Lorsque Robert est sorti, Enock lui a demandé où il allait à une heure aussi tardive. Robert lui a répondu qu’il reviendrait très vite et qu’il n’y avait aucun problème. J’ai immédiatement pensé que quelqu’un avait dû l’appeler pour une urgence, quelque chose d’assez important pour le pousser à se lever du lit et à sortir. Lorsque Robert est arrivé près de la moto, il est retourné dans la maison pour prendre un petit téléphone. Innocent lui avait demandé s’il avait bien pris tous ses téléphones. Robert est donc retourné dans la chambre. Il a également pris ses documents relatifs à son statut de réfugié et les a mis dans sa poche, avec deux téléphones. Enock a entendu la moto démarrer brusquement, puis ils sont partis. C’est ainsi que Robert est parti. Il n’est jamais revenu. »

Ritah tient à rectifier une version qui circulait au sujet des circonstances de la mort de son mari, selon laquelle il aurait été tué après être sorti d’un bar. « Robert n’a pas été tué après être sorti d’un bar. Il était couché dans la maison lorsqu’on l’a appelé. Il s’est levé et est sorti, comme si on venait de lui annoncer quelque chose de très important. On l’a induit en erreur et il est monté sur cette moto. Après son départ, il n’est jamais revenu dans cette maison. Les derniers mots qu’il a adressés à Enock étaient : “Ferme la porte, je reviens !” »

La découverte du corps : une famille confrontée à l’horreur

Ritah explique avoir appris la mort de son mari grâce à un appel d’un proche, le jeune frère de Robert du côté maternel. « Il m’a appelée entre 14 heures et 15 heures. J’étais très inquiète. Il m’a dit : “Pardonne-moi pour ce que je vais t’annoncer.” À ces mots, j’ai été envahie par la peur et j’ai failli m’effondrer. Il a poursuivi : “J’ai retrouvé mon frère étendu dans l’herbe, dans un petit bois. Ils lui ont coupé la tête et l’ont déshabillé. Ils lui ont fait subir de terribles humiliations.” »

Selon Ritah, certaines informations diffusées sur les réseaux sociaux ne correspondaient pas à ce qu’elle avait constaté en découvrant le corps. « À l’exception de sa tête, qui avait été emportée, toutes les autres parties de son corps étaient intactes. Les informations selon lesquelles des bouteilles auraient été retrouvées sur place étaient également fausses. En revanche, il y avait un gourdin et un fourreau de machette portant des traces de sang, mais la machette elle-même n’y était pas. ».

Elle remercie les services de sécurité ougandais, les policiers, les militaires et les autorités qui, selon elle, ont accompagné la famille et continuent de suivre l’affaire. « Je leur ai demandé : “Aidez-nous à retrouver la tête de notre frère, la tête du père de nos enfants.” Je leur adresse toute ma gratitude. »

La famille s’apprêtait à organiser les funérailles de Robert dans la dignité, mais sa tête n’avait toujours pas été retrouvée au moment du témoignage. Ritah dit garder l’espoir qu’elle puisse être découverte afin que cette partie du corps soit également inhumée.

« Celui que vous considérez comme un frère peut vous ôter la vie »

Interrogée sur les leçons qu’elle tire du parcours de son mari et des circonstances de sa mort, Ritah insiste sur la prudence et la difficulté de savoir à qui faire confiance. « La leçon que j’en tire, c’est que nous devons être prudents et rester vigilants. Chacun, où qu’il se trouve, doit comprendre qu’il est difficile de savoir à qui accorder sa confiance. Celui que vous considérez comme un frère peut être celui qui vous ôtera la vie. Robert faisait énormément confiance aux gens et les aimait profondément. Lorsqu’on essayait de l’empêcher de faire quelque chose, il refusait parfois d’écouter et expliquait qu’il était guidé par l’amour qu’il portait aux autres et à son pays. Il disait qu’il aimerait les Rwandais jusqu’à son dernier souffle. Il répétait aussi qu’il aimait l’Afrique et qu’il continuerait à l’aimer jusqu’à ce qu’il retourne à la terre. La leçon que je retiens, c’est qu’il faut redoubler de prudence et rester vigilant. »

Ces paroles donnent à son témoignage une dimension qui dépasse le seul récit des derniers jours de Robert. Elles expriment le sentiment d’une femme qui estime que la confiance accordée à certaines personnes a pu exposer son mari à un danger mortel. Elles témoignent également de la place qu’occupait l’amour du Rwanda et de l’Afrique dans la vie de Robert, tel que son épouse le décrit.

Une maison inachevée et trois enfants à élever

Derrière les questions entourant l’assassinat, il y a aussi la réalité d’une famille qui doit désormais apprendre à vivre sans son père. Robert et Ritah avaient plusieurs projets en commun, notamment la construction d’une maison et le développement de leurs activités agricoles. Sa mort laisse son épouse face à des responsabilités qu’elle devra désormais assumer seule. Elle confie : « Robert et moi avions de nombreux projets. Nous construisions une maison qui n’était pas encore achevée. Nous avions également commencé à cultiver des terres, un projet que nous venions tout juste de lancer. Il m’a laissée avec de très jeunes enfants. Je n’avais pas d’emploi et je m’occupais essentiellement d’eux. Tout cela rend la situation très difficile à affronter seule. Mais, avec l’aide de Dieu, j’y arriverai et j’élèverai mes enfants. Je vous demande, vous aussi, de continuer à m’aider et de prier pour moi. »

Son témoignage rappelle ainsi que les conséquences d’un assassinat ne s’arrêtent pas à la victime. Elles se prolongent dans la vie de ceux qui restent, dans les projets interrompus et dans les difficultés matérielles et affectives auxquelles une famille endeuillée doit faire face.

À l’hôpital de Mulago, la veuve demande la libération d’un médecin

Ritah a également tenu à réagir à l’arrestation du médecin qui avait accueilli le corps de son mari à la morgue de l’hôpital national de Mulago. Selon son témoignage, une personne aurait pris en photo le corps alors qu’il faisait encore l’objet d’examens et d’investigations, puis aurait diffusé cette image sur les réseaux sociaux. Le médecin aurait ensuite été arrêté dans le cadre de cette affaire. Ritah plaide pour sa libération, estimant qu’il a été dépassé par les circonstances. « Je demande pardon pour ce médecin. Le corps de Robert a été amené à la morgue avec beaucoup de retard. Je demande sincèrement qu’on lui pardonne et qu’on le libère. Je ne pense pas qu’il soit le seul responsable de ce qui s’est passé. Les circonstances étaient particulièrement difficiles. C’est pourquoi je demande humblement aux autorités ougandaises, à la police et aux Forces de défense du peuple ougandais (UPDF) de nous aider à obtenir la libération de ce jeune médecin qui travaille à la morgue. En tant que famille du défunt, nous sommes prêtes à assumer les conséquences de ce qui s’est passé. Nous n’avons aucun grief contre lui. C’est pourquoi nous lui demandons pardon du fond du cœur et souhaitons qu’il soit libéré. Il avait essayé d’empêcher les gens de photographier le corps, mais il a été dépassé par les personnes présentes. Il n’a pas réussi à les en empêcher et la photographie a finalement été prise. »

Cette demande est un élément singulier de son témoignage : alors qu’elle vient de perdre son mari dans des circonstances atroces, Ritah choisit publiquement de plaider en faveur d’un homme qu’elle estime ne pas devoir porter seul la responsabilité de la diffusion de la photographie.

« Il n’y a eu aucune manifestation à l’hôpital de Mulago »

La veuve a enfin démenti les rumeurs selon lesquelles une manifestation aurait eu lieu à l’hôpital au moment du retrait du corps. Certaines informations affirmaient que la famille aurait refusé de procéder à l’inhumation tant que la partie manquante du corps n’aurait pas été retrouvée. Ritah rejette cette version : « Il n’y a eu aucune manifestation. Nous avons suivi les procédures comme il se devait et nous avons fait les choses correctement. Nous avons été bien accueillis. Le personnel nous a posé les questions habituelles, comme cela se fait dans de telles circonstances, et nous avons signé les documents nécessaires. Tout s’est déroulé dans de bonnes conditions. Il n’y a eu aucune manifestation à l’hôpital de Mulago. Nous nous sommes comportés avec dignité et le personnel nous a offert un bon service. Je tiens à l’en remercier. »

Pour conclure, Ritah a remercié toutes les personnes qui ont témoigné leur solidarité à sa famille pendant cette période de profonde douleur. Elle a terminé son témoignage par un salut militaire, à l’image de celui que son mari avait l’habitude d’exécuter. Son geste final est une manière de lui rendre hommage, au-delà des questions qui restent sans réponse. La famille attend désormais que toute la lumière soit faite sur les circonstances de sa mort et espère retrouver la partie de son corps qui manque encore.

Réfugiés rwandais en Afrique : l’exil doit être un refuge, pas une condamnation à vivre dans la peur

La mort de Robert Kabera soulève une question qui dépasse le drame d’une famille : un Rwandais qui fuit son pays pour trouver protection à l’étranger peut-il réellement se sentir en sécurité une fois en exil ?

Son assassinat présumé en Ouganda rappelle que l’exil ne met pas nécessairement fin aux menaces qui pèsent sur celles et ceux qui ont fui leur pays. Pour certains réfugiés rwandais, la peur continue de faire partie du quotidien, même loin de leur terre natale. L’histoire récente comporte d’autres cas douloureux. En novembre 2011, le journaliste Charles Ingabire, connu pour ses critiques du pouvoir rwandais, a été tué par balles à Kampala. En 2013, Joel Mutabazi, réfugié rwandais en Ouganda, a été remis de force aux autorités de son pays d’origine après avoir disparu pendant plusieurs jours. La même année, Innocent Kalisa a été signalé disparu en Ouganda, tandis que Pascal Manirakiza a été retrouvé vivant, mais grièvement blessé, après plusieurs jours d’absence. Ces affaires, documentées notamment par Human Rights Watch et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), illustrent la gravité des risques auxquels certains exilés rwandais ont été confrontés.

L’Ouganda, comme tous les pays africains qui accueillent des réfugiés, a une responsabilité essentielle : garantir leur sécurité sans distinction, protéger leur intégrité physique et respecter leurs droits fondamentaux. Cette protection ne doit pas dépendre des opinions politiques d’un réfugié, de ses critiques envers son gouvernement d’origine, de son passé militaire ou de sa visibilité publique. Le droit de chercher refuge ne devrait jamais devenir une source supplémentaire de vulnérabilité.

Les autorités des pays d’accueil doivent agir concrètement : évaluer sérieusement les menaces signalées, protéger les personnes exposées à un danger crédible, prévenir les enlèvements et les retours forcés, et veiller à ce que les responsables de crimes soient identifiés et traduits en justice. Les institutions africaines, les Nations unies, les organisations de défense des droits humains et les partenaires internationaux ont également un rôle à jouer pour renforcer les mécanismes de protection et soutenir les enquêtes lorsque celles-ci piétinent.

La communauté internationale ne peut pas se contenter de déplorer les drames après qu’ils se sont produits. Elle doit écouter les alertes des réfugiés, soutenir les personnes menacées et demander des comptes lorsque des violations sont commises. Les pays qui offrent l’asile doivent pouvoir être des lieux où l’on reconstruit sa vie, et non des territoires où la peur de l’enlèvement ou de l’assassinat continue de dicter chaque déplacement et chaque parole.

Pour la famille de Robert Kabera, la douleur est immense. Sa veuve doit désormais élever seule leurs trois enfants, tandis que des questions essentielles sur les circonstances de sa mort restent sans réponse. La recherche de la vérité, l’identification des responsables et la restitution de la partie de son corps qui manque encore sont des exigences humaines fondamentales.

Rendre justice à Robert, c’est aussi rappeler que la protection des réfugiés ne peut rester une promesse inscrite dans des textes. Elle doit se traduire par des actes, des mesures de sécurité effectives et des enquêtes qui aboutissent.

Parce que fuir son pays ne devrait jamais signifier vivre sans protection. Parce qu’aucun réfugié ne devrait avoir à choisir entre le silence et sa sécurité. Et parce que l’Afrique doit pouvoir offrir à celles et ceux qui cherchent refuge non seulement un territoire où vivre, mais aussi le droit de vivre sans peur.

Les-Mutikeys

D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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