Le mercredi 14 octobre 2026, de nouvelles images de parents en pleurs et d’enfants bouleversés ont circulé, témoignant d’un nouvel épisode de démolitions de maisons à Kigali. Le 02 octobre 2026, à Nyarurama, dans le district de Kicukiro, des habitants affirment avoir été pris au dépourvu par les opérations menées par les autorités, sans préavis ni possibilité de récupérer leurs biens. Ces événements ravivent les interrogations sur les méthodes employées par la Ville de Kigali pour évacuer les habitants des zones dites à risque, mais aussi sur le sort des familles contraintes de quitter leur logement sans savoir où aller.
Le 14 octobre, de nouvelles familles prises au dépourvu
Ce mercredi 14 octobre, de nouvelles images montrant des parents en pleurs et des enfants bouleversés ont circulé sur les réseaux sociaux. Elles témoignent d’un nouvel épisode de démolitions de maisons à Kigali, une pratique que les habitants concernés dénoncent comme devenue récurrente.
Sur l’une de ces images, une femme dont la maison était en cours de démolition pleure et explique qu’ils n’ont pas été prévenus et que leurs affaires se trouvent encore à l’intérieur. Visiblement traumatisée, elle ne sait plus où aller ni vers qui se tourner.
Cet épisode intervient après un reportage réalisé le 2 octobre 2026 par BTN TV dans le district de Kicukiro. La chaîne avait alors recueilli les témoignages d’habitants de Nyarurama, dans le secteur de Gatenga, qui dénonçaient des démolitions menées sans avertissement préalable et dans des conditions les empêchant de récupérer leurs biens.
Ces événements montrent que le problème demeure d’actualité. Depuis plusieurs années, la Ville de Kigali affirme encourager les habitants à quitter les zones considérées comme dangereuses, notamment à l’approche de la saison des pluies. Mais les personnes touchées contestent les méthodes employées et dénoncent le manque de transparence entourant ces opérations.
Des portes forcées, des maisons démolies et des biens pris au piège
Un habitant de Nyarurama raconte comment les opérations se seraient déroulées :
« Au début, tout à coup, j’ai vu des gens arriver et commencer à escalader la clôture là-haut, en forçant le passage dans la cour. J’ai vu qu’il y avait des agents de la DASSO, le secrétaire exécutif de la cellule, le Cell Commander, des agents de sécurité de proximité (abanyerondo), ainsi que des “Rushenyi”, ces gens qui portent des pioches.
Ils ne sont pas passés par le portail. Tout à coup, j’ai vu certains escalader la clôture et d’autres monter sur le toit de la maison. Ils étaient accompagnés de l’ingénieur du secteur et disaient qu’ils venaient démolir les maisons de ceux qui avaient refusé de déménager.
Je lui ai demandé sur quelle base ils agissaient. Il m’a répondu que je devais aller poser la question à la Ville de Kigali.
Tout à coup, j’ai vu qu’ils avaient commencé à démonter le toit de la maison. Ils ont retiré les tôles, puis ont immédiatement démoli la maison, sans se soucier de ce qui se trouvait à l’intérieur.
Lorsque j’ai voulu prendre mes affaires pour les rassembler, ils m’ont interdit d’y toucher. Ils m’ont dit que, si je voulais récupérer mes affaires, je devais leur donner de l’argent pour payer ceux qui démolissaient. Ils m’ont réclamé 50 000 FRW afin de ne pas emporter mes biens, notamment mes tôles. »
Ce témoignage met en cause non seulement la manière dont les démolitions auraient été exécutées, mais aussi les conditions dans lesquelles les habitants auraient tenté de sauver leurs biens. L’homme affirme avoir été empêché de récupérer ses affaires et s’être vu réclamer de l’argent pour éviter qu’elles ne soient emportées.

Une femme de 70 ans surprise nue dans son lit
Le témoignage d’une femme âgée d’environ 70 ans illustre la violence qu’auraient subie certains habitants au cours de ces opérations. Elle raconte avoir été surprise chez elle, sans même avoir le temps de s’habiller.
« J’ai entendu des bruits violents alors qu’ils s’attaquaient aux tôles du toit de ma maison. J’étais couchée à l’intérieur, nue. Le premier homme est entré en enfonçant la porte, sans même me laisser le temps de m’habiller. Il n’a pas hésité à regarder la nudité d’une personne qui aurait pu être sa propre grand-mère.
Je lui ai dit : “Tu aurais au moins pu me laisser le temps de m’habiller et de sortir mes affaires !” Ils m’ont immédiatement ordonné de sortir mes affaires à toute vitesse, tout en continuant à démolir la maison. Des débris tombaient sur moi et ils m’arrachaient également les tôles du toit. »
Au-delà de la perte matérielle, ce récit soulève la question du respect de la dignité humaine dans la conduite des opérations. Comment justifier qu’une personne âgée soit ainsi exposée, sans possibilité de se vêtir ni de mettre ses affaires à l’abri ?
« Ils ont profité de mon absence pour démolir notre maison »
Une mère d’environ 40 ans, qui se trouvait avec ses enfants, explique avoir entendu que la maison de son voisin était en train d’être démolie. Elle est alors sortie pour comprendre ce qui se passait, laissant ses enfants à l’intérieur. Mais, dès qu’elle est arrivée dehors, elle a découvert une situation qui avait déjà dégénéré.
Elle témoigne :
« À peine étais-je sortie que je me suis retrouvée face à eux et que je me suis opposée à leur action. Pourtant, la première fois qu’ils étaient venus, ils étaient passés devant ma maison en disant qu’elle ne faisait pas partie de celles qui seraient démolies. Je m’étais donc rassurée.
Cependant, celui qui était venu la première fois avait expliqué qu’il ne pouvait pas démolir la maison tout seul et qu’il reviendrait avec beaucoup d’autres personnes, de sorte qu’il serait impossible de les arrêter. Celui qui était venu démolir la première fois nous avait dit qu’il avait amené des gens pour procéder aux démolitions et que, si nous nous opposions à eux, ils pourraient renoncer. Mais il avait ajouté que, la prochaine fois, il viendrait avec beaucoup plus de personnes, de sorte que nous ne pourrions pas les arrêter, car nous n’aurions pas les moyens de leur résister.
Ils ont profité de mon absence, alors que j’étais partie au champ, pour venir démolir notre maison. Lorsque nous sommes arrivés, nous ne savions pas comment nous y prendre pour leur faire face, car ceux qui procédaient aux démolitions étaient beaucoup plus nombreux que nous.
Nous leur avons demandé pourquoi ils démolissaient nos maisons sans nous avoir expliqué les raisons de leur décision, mais nous avons constaté qu’il n’y avait aucun moyen de les empêcher de continuer. Nous les avons donc laissés faire ce pour quoi ils étaient venus. »
Ce témoignage fait apparaître un autre problème : certains habitants affirment avoir été rassurés lors d’une première visite, avant de découvrir que leur maison était finalement concernée. Pour cette mère, comme pour d’autres familles, l’absence d’informations précises et la disproportion des forces en présence auraient rendu toute opposition inutile.
Cinq ans après leur construction, des maisons détruites
Un homme d’environ 45 ans explique, lui aussi, ne pas comprendre pourquoi sa maison a été entièrement démolie alors qu’il estime qu’une intervention limitée aurait suffi.
« Nos maisons avaient été construites il y a environ cinq ans. Ils venaient régulièrement pour les démolir, puis ils les laissaient tranquilles. Ils ont démoli la mienne parce que j’y avais ajouté une petite extension lors de travaux de rénovation. S’ils étaient venus, ils auraient pu démolir uniquement cette partie ajoutée et laisser intacte la partie du bas. »
Son récit soulève la question de la proportionnalité des mesures prises : lorsque seule une partie d’un bâtiment est considérée comme problématique, pourquoi détruire l’ensemble de la maison ?
Des familles sans abri demandent aux autorités de leur indiquer où aller
Au milieu des cris de plusieurs habitants qui parlaient tous en même temps, élevant la voix sans parvenir à se faire entendre, certains ont réussi à expliquer au journaliste leur principale préoccupation : ils ne savaient pas où aller.
Après avoir perdu leur logement, ils demandaient que les autorités leur trouvent un endroit où vivre, afin qu’ils puissent tenter de reconstruire leur vie.
Ils ont également sollicité l’aide des journalistes pour faire entendre leur détresse auprès des plus hautes autorités du pays. Ils souhaitaient que celles-ci leur indiquent où se rendre avec leurs familles. Ils demandaient aussi que des explications soient obtenues sur les intentions du secrétaire exécutif de la cellule lorsqu’il venait superviser ou faire procéder aux démolitions.
Pour ces habitants, la question ne se limite donc pas à la destruction des maisons. Elle concerne aussi l’absence de solutions concrètes pour les personnes qui perdent leur toit et leurs biens du jour au lendemain.
La Ville de Kigali invoque la protection des habitants vivant dans des zones à risque
Interrogée sur ces opérations, la porte-parole de la Ville de Kigali, Emma-Claudine Ntirenganya, a expliqué que les démolitions s’inscrivaient dans une campagne visant à déplacer les personnes vivant dans des endroits où leur vie est menacée.
Elle a déclaré :
« Le déplacement des habitants qui vivent dans des endroits où leur vie est en danger est une campagne que nous avons lancée il y a bientôt deux mois. En effet, nous avons commencé à en parler au mois d’août, dès que Météo-Rwanda a annoncé que les pluies seraient abondantes. Nous menons également cette campagne chaque année, à l’approche de la saison des pluies. Nous demandons à toutes les personnes qui vivent dans des endroits où leur vie est en danger de commencer à les quitter.
Nous nous concentrons notamment sur les locataires, car on constate qu’à Kigali, de nombreuses personnes vivent dans des endroits où leur vie est en danger.
Lorsque le moment arrive, nous cessons de nous contenter de leur demander de partir et nous les aidons plutôt à le faire rapidement. En effet, il arrive qu’une personne vive dans un endroit où l’on constate qu’à tout moment, si de fortes pluies surviennent alors qu’elle s’y trouve, elles pourraient lui coûter la vie ou coûter celle de ses proches.
Dans ce cas, ce serait une grave faute de notre part de la laisser continuer à vivre dans un endroit où sa vie est en danger. »
La Ville de Kigali présente donc ces interventions comme une mesure de prévention face aux risques liés aux fortes pluies. La protection des vies humaines constitue, selon elle, la justification de cette campagne.
Mais cette explication ne répond pas à toutes les interrogations soulevées par les habitants : pourquoi certaines maisons auraient-elles été démolies sans avertissement préalable ? Pourquoi des personnes affirment-elles avoir été empêchées de récupérer leurs biens ? Et quelles solutions sont prévues pour les familles qui se retrouvent sans logement ?
Des maisons encore en bon état, des terrains convoités ?
Ces explications semblent pourtant, aux yeux des habitants et des critiques de ces opérations, relever davantage d’une justification de façade que d’une réponse aux problèmes soulevés.
En effet, certaines maisons démolies étaient encore en bon état. Les autorités justifient leur destruction par le fait que leurs occupants vivaient dans des zones à risque, susceptibles de mettre leur vie en danger.
Cependant, selon les accusations rapportées dans le texte, une fois les habitants chassés, les terrains seraient vendus à des investisseurs, qui les subdiviseraient en parcelles dont la valeur atteindrait des millions et des millions de francs rwandais. Ces investisseurs paieraient alors les terrains à la Ville de Kigali, tandis que les citoyens qui y vivaient depuis des générations se retrouveraient les mains vides.
Ces allégations posent une question fondamentale : lorsque des habitations sont détruites au nom de la sécurité publique, comment garantir que cette politique ne se fasse pas au détriment des populations les plus vulnérables, au profit d’intérêts immobiliers ?
Il ne suffit pas d’invoquer la prévention des risques. Encore faut-il que les décisions soient expliquées, que les procédures soient transparentes et que les personnes concernées ne soient pas abandonnées à leur sort.
« Le citoyen est au premier plan » : un slogan qui sonne faux
Plusieurs analystes ont dénoncé comme honteux le fait d’enfoncer la porte d’une maison et de découvrir une vieille femme nue dans son lit, sans même lui laisser le temps de s’habiller.
Pour eux, de tels actes dépassent la question des démolitions et renvoient au respect de la dignité humaine, qui devrait rester une exigence fondamentale, quelles que soient les circonstances.
La Ville de Kigali et sa porte-parole, Emma-Claudine Ntirenganya, continuent pourtant de défendre un discours selon lequel le citoyen serait « au premier plan » (ku isonga). Mais, dans la réalité décrite par les habitants, celui-ci se retrouverait plutôt « sur la table de torture » (ku musonga).
Le texte joue ici sur la proximité sonore de deux expressions en kinyarwanda : ku isonga, qui renvoie à l’idée d’être à la première place, et ku musonga, qui évoque une personne accablée ou écrasée par une situation. Ce contraste résume le décalage dénoncé entre le discours officiel et le vécu des citoyens.
La porte-parole sait-elle où vont les habitants dont les maisons sont ainsi démolies par surprise ? Sait-elle comment ils se nourrissent, où ils dorment et comment ils peuvent assurer la sécurité de leurs enfants après avoir tout perdu ?
La suppression de l’aide au logement aggrave la détresse
Auparavant, la Ville de Kigali accordait une aide de 90 000 francs rwandais (FRW) aux personnes concernées, afin de leur permettre de louer un logement pendant trois mois. Désormais, selon les informations rapportées, cette aide a également été supprimée.
Les habitants sont donc expulsés de leurs maisons et se retrouvent sans indemnisation ni soutien financier pour trouver un autre logement. Ils partent les mains vides, sans savoir comment assurer leurs besoins les plus élémentaires.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que les personnes concernées ne perdent pas seulement un toit. Certaines perdent également les biens qui leur auraient permis de subvenir à leurs besoins pendant la période de transition.
L’absence d’une solution de relogement adaptée risque ainsi de transformer une opération présentée comme une mesure de protection en une nouvelle source de précarité.
À Gisozi, douze maisons démolies et un propriétaire plongé dans la misère
Le cas d’un habitant de Gisozi illustre les conséquences que peuvent avoir ces démolitions sur les moyens de subsistance des personnes concernées.
Ses douze maisons, occupées par des locataires, ont été démolies. Il s’est retrouvé sans ressources, dans un état de désarroi tel qu’il semblait avoir perdu la raison.

Cet homme, âgé d’environ 64 ans, raconte :
« Même les voisins d’aujourd’hui ont changé. Auparavant, je n’avais de problèmes avec personne. Mais maintenant, après la démolition de mes maisons, ils semblent s’en réjouir. Ils nous regardent simplement pendant qu’on démolit nos maisons, sans rien faire d’autre.
La démolition a commencé un jeudi et a duré trois jours. Aujourd’hui, cinq jours se sont écoulés et je n’ai pas fermé l’œil un seul instant. »
Cet homme fait appel aux personnes de bonne volonté pour qu’elles lui viennent en aide, afin qu’il puisse trouver un endroit où poser sa tête et dormir. Lui qui était auparavant financièrement autonome se retrouve humilié et plongé dans la misère.
Il explique qu’il vivait sur ce terrain depuis plus de 39 ans. Il avait travaillé dur pour subvenir à ses besoins et construire progressivement les conditions de son autonomie. Aujourd’hui, il affirme se retrouver sans ressources et privé du fruit de plusieurs décennies de travail.
La Ville de Kigali ne dit pas un mot au sujet de cet homme dont les douze logements ont été démolis, le laissant désemparé et contraint d’errer sans abri. Pourtant, ces maisons constituaient une source de revenus qui lui permettait de vivre.
Son histoire pose une question qui dépasse son seul cas : que devient une personne qui a travaillé toute sa vie pour assurer son indépendance financière lorsque ses biens sont détruits et qu’aucune solution durable ne lui est proposée ?
Quel avenir pour les enfants de familles ainsi dépossédées ?
La question est également celle de la relation entre les citoyens et les institutions censées les protéger.
Comment les descendants de ces familles pourront-ils grandir en éprouvant de l’amour pour le pouvoir lorsqu’ils voient leurs parents perdre leur logement, leurs biens et leurs moyens de subsistance dans de telles conditions ?
Certains vont jusqu’à affirmer que c’est l’État lui-même qui pousse les citoyens à le détester. Cette interrogation traduit une inquiétude profonde : lorsque les institutions sont perçues comme une source de souffrance plutôt que comme une protection, c’est aussi la confiance des générations futures qui risque d’être compromise.
Des citoyens livrés à eux-mêmes
En définitive, les témoignages rapportés dressent le portrait de citoyens livrés à eux-mêmes, dont les droits et la dignité semblent piétinés.
Leurs maisons sont démolies sans préavis, ils se retrouvent contraints d’errer sans abri et certains risquent de finir dans la rue. Leurs enfants et leurs descendants se retrouvent, eux aussi, privés d’un lieu où aller, alors que leurs parents avaient travaillé pour leur préparer un avenir.
Dans ce mois d’octobre marqué par des larmes et le désarroi, les habitants continuent de réclamer une chose qui leur paraît pourtant élémentaire : avant toute démolition, que les autorités leur démontrent clairement en quoi l’endroit où ils vivent présente un danger et leur indiquent où aller avec leurs familles.

Ils demandent à ne pas être laissés dans le dénuement le plus total, sans solution ni recours, après avoir perdu leur maison et leurs biens.
Ces citoyens rappellent pourtant qu’ils n’ont jamais refusé de contribuer aux obligations imposées par l’État, qu’il s’agisse des impôts ou des innombrables contributions financières qu’ils sont régulièrement appelés à verser.
Il est douloureux et profondément attristant de constater que des citoyens qui ne refusent rien à l’État se retrouvent, en retour, confrontés à la destruction de leurs maisons et à leur expulsion dans la rue, sans disposer d’un recours apparent, alors qu’ils subvenaient auparavant eux-mêmes à leurs besoins.
Protéger les citoyens des risques naturels est une responsabilité légitime des autorités. Mais cette responsabilité ne saurait justifier que des familles soient privées de leur toit, de leurs biens et de leur dignité sans explications suffisantes ni solutions concrètes. La sécurité publique ne peut devenir synonyme de précarité imposée. Une politique qui prétend sauver des vies doit également veiller à ce que ceux qu’elle entend protéger ne soient pas abandonnés à la rue.
Les-Mutikeys
D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.