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MOZAMBIQUE : Les limites de l’intervention rwandaise  – que cache l’envoi précipité de la RDF ?

« Les forces rwandaises ont commencé leurs opérations aux côtés des Forces armées de défense du Mozambique (FADM) presque immédiatement, sans consacrer beaucoup de temps à l’orientation, à la collecte de renseignements ou à la préparation sur le terrain. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’agit d’une approche risquée, qui n’est généralement pas utilisée pour des missions de ce type. »

Au nom de la « paix » au Mozambique et surtout pour que Total accède au sous-sol mozambicain, l’Etat mozambicain à la demande de la France et probablement avec le financement de la France (Total énergies ou la France), a décidé de faire appel aux troupes de l’armée rwandaises réputée pour ses exactions contre les civils entre autres pour intervenir contre les insurgés à Cabo Delgado.  Cette collaboration France-Rwanda-Mozambique a déjà fait quatre victimes parmi la communauté de réfugiés rwandais.

Pourtant après le Mapping Report la communauté internationale, notamment la France, était bien au courant que l’envoi de l’armée rwandaise au Mozambique signifiait mettre la vie des refugiés rwandais en danger.

L’analyse de Darren Olivier, directeur de l’African Defence Review, une société de conseil en recherche sur les conflits montre que l’intervention de l’armée rwandaise a été précipitée et a très peu de chances de réussir sur le long terme, pourquoi cette précipitation ? Que voulait cacher la Mozambique ?

Les perspectives de réussite de la mission de la SADC au Mozambique

Beaucoup de choses ont changé depuis que le groupe d’insurgés Ansar al-Sunna, dans le nord du Mozambique, a capturé la ville portuaire vitale de Palma en avril 2021. Ce revers, et le retrait consécutif de Total Energy de son projet de gaz naturel de 20 milliards de dollars dans la région, ont choqué le gouvernement mozambicain après des années de sous-estimation de l’insurrection et d’expériences ratées avec des mercenaires. Malgré cela, il s’est montré étrangement réticent à accepter une mission d’intervention de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), retardant d’abord l’annonce de la mission lors d’au moins deux sommets de la SADC, puis la signature de l’accord sur le statut des forces (SOFA) sans lequel aucune troupe ne pouvait être déployée. Il apparaît aujourd’hui que cela a été fait intentionnellement afin de permettre le déploiement rapide de plus de 1 000 militaires et policiers rwandais dans la région bien avant que l’importante mission de la SADC au Mozambique (SAMIM) ne puisse se déployer.

Les forces rwandaises ont commencé leurs opérations aux côtés des Forces armées de défense du Mozambique (FADM) presque immédiatement, sans consacrer beaucoup de temps à l’orientation, à la collecte de renseignements ou à la préparation sur le terrain. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il s’agit d’une approche risquée, qui n’est généralement pas utilisée pour des missions de ce type.

Il semble probable que le Mozambique ait demandé une action aussi rapide au Rwanda afin de modifier les faits sur le terrain et de nettoyer la zone autour du projet gazier de Total, de manière à éviter que les forces de la SADC aient à se déployer dans ces mêmes zones. Les motivations ne sont toujours pas claires, avec de multiples interprétations allant du charitable (frustration face à la lenteur du déploiement de la SADC) au non charitable (volonté de détourner l’attention de l’extérieur sur, entre autres, les réseaux illicites dans la région).

Après tout, le Mozambique savait que la SAMIM multinationale ne prévoyait pas d’entrer en action immédiatement, mais plutôt de poursuivre un déploiement progressif qui commencerait par un soutien aux FADM avant de tenter des opérations de combat directes. Le rapport de l’équipe technique de la SADC qui a été envoyée dans le pays après la prise de contrôle de Palma proposait le déploiement en quatre phases suivant :

  • Phase 1 : Déploiement de moyens de renseignement (terrestres, aériens et maritimes) et de personnel en soutien au renseignement des FADM afin d’acquérir une connaissance approfondie de l’ennemi.
  • Phase 2 : Déploiement immédiat des forces spéciales et des moyens navals pour mener des opérations ciblées et éliminer la criminalité maritime dans la zone d’opération respectivement.
  •  Phase 3 : Opérations de pacification.
  • Phase 4 : Retrait.

L’approche de la SAMIM a donc été prudente et réfléchie, commençant par la collecte de renseignements à partir de la reconnaissance aérienne et des patrouilles des forces d’opérations spéciales avant de mener toute opération de combat. Un quartier général des forces conjointes a d’abord été mis en place afin de permettre au personnel de commandement des pays du contingent d’apprendre à se connaître, d’établir des protocoles opérationnels et de créer de nouveaux plans tactiques sur la base des informations fournies par les unités aériennes et d’opérations spéciales.

L’intervention de la RDF au Mozambique suit une autre approche!

Il s’agit d’une approche classique pour amener une force multinationale dans un déploiement incertain à long terme. Mais, en conséquence, elle est inévitablement et douloureusement lente, prenant des mois entre le déploiement initial et le début des opérations de combat, même dans le meilleur des cas. Ainsi, que ce déploiement soit conforme ou non à la planification initiale, la situation donne à la SADC une image d’inefficacité. Sans compter que toutes les justifications d’un déploiement prudent ne sont qu’un maigre réconfort pour les personnes déplacées par les combats ou vivant dans les zones contrôlées par les insurgés, ou pour un État mozambicain privé des revenus du projet de gaz naturel.

L’approche du Rwanda était risquée, mais elle témoigne également de ce que peut accomplir une petite force bien entraînée, très mobile et aux objectifs clairs. En un peu plus d’un mois, ses forces ont débarrassé les insurgés de larges pans de territoire et repris des villes clés, dont Mocímboa da Praia. Jusqu’à présent, leur intervention a été un succès, les troupes rwandaises étant tactiquement flexibles, bien disciplinées et capables d’opérer avec une empreinte légère et un soutien minimal. Cette expérience devrait servir de leçon à la SADC et l’amener à repenser la structure de la force en attente de la SADC et la planification des interventions. Il est crucial de pouvoir obtenir un succès rapide dans une situation comme celle-ci.

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Toutefois, il faut se garder de penser que ces premiers succès signifient que l’insurrection est sur le point d’être vaincue. Ce n’est pas le cas. Comme l’expérience de dizaines d’autres conflits similaires nous l’a appris, la contre-insurrection est un travail de longue haleine, qui nécessite des mois et des années d’opérations de stabilisation, de construction et de maintien en place pour non seulement déplacer les insurgés, mais aussi leur interdire l’accès à la population et bloquer leurs chaînes d’approvisionnement. L’histoire regorge d’exemples d’armées qui ont déclaré prématurément la victoire après avoir repris quelques territoires, pour voir les insurgés réapparaître encore et encore et submerger les forces étatiques démoralisées.

Pour l’instant, les insurgés ont conservé leur force, tant en nombre qu’en équipement, malgré les avancées rwandaises, en utilisant des tactiques de repli qui leur donnent le temps de se fondre dans les forêts profondes et quasi impénétrables autour de la rivière Messalo ou de traverser la frontière avec la Tanzanie. La force rwandaise est également trop petite pour tenir tous les territoires qu’elle libère, elle a donc dû les céder aux mêmes unités militaires et policières mozambicaines qui ont eu du mal à les tenir en premier lieu.

La structure de la SAMIM est mieux adaptée à une campagne anti-insurrectionnelle à long terme, notamment grâce à ses moyens navals et aériens permettant d’interdire les lignes d’approvisionnement, mais on ignore quelle sera sa liberté d’action pour agir largement et efficacement une fois l’intervention rwandaise terminée.

Darren Olivier est directeur de l’African Defence Review, une société de conseil en recherche sur les conflits.

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