Analyse de l'actualité

Création du ministère de l’Unité nationale au Rwanda : Échec ou tentative de manipulation ?

Le 14 juillet 2021, à l’issue du conseil de ministre rwandais, était annoncée la création du « Ministère de l’unité nationale et de l’engagement civique ». Ce ministère aurait pour vocation : « de mettre en avant l’unité nationale, de transmettre l’Histoire et d’enseigner l’engagement civique ». La création de ce ministère annoncée quelques jours après les discours de Mathilde Mukantabana, ambassadrice du Rwanda aux Etats-Unis et celui du général James Kabarebe, conseil spécial à la présidence rwandaise, appelant la jeunesse rwandaise qui fréquente le milieu sympathisant ou partisan du régime de Kigali (la Diaspora) à aller au front contre la jeunesse rwandaise faisant partie des opposants, pose de questions sur la sincérité de la démarche. De lors tout le monde tente de deviner ce que mijote le Front Patriotique Rwandais (le FPR), l’unique parti politique qui gouverne le Rwanda depuis 27ans sur la base d’une politique de ségrégation ethnique.

Il y a 27 ans jour pour jour, était mis en place au Rwanda un gouvernement dit de « l’unité nationale ». C’était au lendemain du génocide au Rwanda en 1994. La composition de ce gouvernement respectait les Accords de Paix d’Arusha : multi partis et multi « ethniques »[1]  à l’exception de places du MRND qui étaient attribués au FPR. Le MRND est l’ancien unique parti politique qui a gouverné le Rwanda pendant 21 ans sur la base de la ségrégation ethnique (en faveur du groupe Hutu) et régionale. Aujourd’hui la ségrégation ethnique pratiquée par le FPR est en faveur du groupe tutsi.

Ce gouvernement n’a pas tenu longtemps car le FPR n’a jamais voulu partager le pouvoir avec qui que ce soit. Les opposants politiques ont été assassinés, portés disparus ou ont connu la prison. Les opposant politiques épargnés par la répression du FPR sont ceux qui ont accepté de collaborer avec lui pour donner l’illusion aux occidentaux qu’il y a une opposition politique au Rwanda.

Une des conséquences de cette répression comparable à celle pratiquée en Corée du Nord est que la seule opposition rwandaise qui bénéficie d’une liberté d’expression se trouve à l’étranger notamment dans les pays démocratiques bailleurs de fond du Rwanda un pays qui dépend de l’aide financier des occidentaux.

Cette opposition (hommes politiques ou activistes) ne cesse de réclamer aux bailleurs de fonds du Rwanda d’arrêter de soutenir un des régimes le plus répressifs au monde, un régime dont le système juridique sert les intérêts de l’oppresseur tout en mettant en prison les innocents, un régime derrière les crimes de masse au Rwanda et en République Démocratique du Congo. Le nombre de victimes étant estimé à plus de 6 millions de morts uniquement au Congo. C’est aussi un régime réputé pour avoir mis fin au génocide alors que de plus en plus de témoignages montrent que les éléments du FPR ont participé au génocide[2].

6 millions de morts en RDC attendent la Justice : L’unité n’est pas possible sans la Justice

Cette prise de parole de l’opposition rwandaise est devenue un obstacle au régime au point où le gouvernement rwandais a investi beaucoup de moyens pour traquer l’opposition à l’étranger. Le cas le plus médiatique est le kidnapping de Paul Rusesabagina le 27 aout 2020 aux Emirats Arabes Unis. Le ministre rwandais de la Justice a admis publiquement que c’est le gouvernement rwandais qui est derrière ce crime international. Kidnapper, organiser des attentats contre l’opposition n’est visiblement pas suffisant puisque  le 29 Juin 2021 et le 09 juillet 2021,  Mathilde Mukantabana, ambassadrice du Rwanda aux Etats-Unis et le général James Kabarebe, conseil spécial à la présidence rwandaise sont montés au créneau pour lancer la bataille sur les réseaux sociaux. Les deux ont demandé à la jeunesse de la diaspora de combattre l’opposition qui « critique le régime » y compris les occidentaux.

Pour l’ambassadrice, chaque jeune représente le président du Rwanda dans son pays de résidence, il n’est pas isolé lorsqu’il s’oppose à ceux qui « dénigrer le Rwanda », si le jeune ne peut pas agir seul il peut le faire en groupe, ils [ses camarades] sont présents dans tous les Etats … « Celui qui mentirai alors que vous le savez, il y a suffisamment d’informations, allez l’affronter ce sera une bonne action pour le pays, ce sera travailler pour votre pays celui de vos futurs enfants. ».

Il faut savoir que pour le régime de Kigali « dénigrer le pays », « mentir » est tout simplement le fait de dénoncer ce qui ne va pas au Rwanda. Par exemple dire que le gouvernement rwandais a kidnappé Paul Rusesabagina est dénigrer le Rwanda.

Pour Mukantabana le groupe à cibler en priorité est celui des écrivains et les hommes politiques occidentaux qui ont l’habitude de « dénigrer » le Rwanda et souvent en invoquant la Justice.

Mathilde Mukantabana

Les propos du général James Kabarebe, conseiller spécial à la présidence rwandaise ont été tenus le 09 Juillet 2021 devant un groupe de 60 jeunes rwandais en provenance de la France, de la Belgique, du Canada, du Danemark et des autres pays en visite au Rwanda. Pour le General Kabarebe la guerre de libération du Rwanda menée par le FPR est aujourd’hui à l’étape de combattre « ceux qui ont pris part au génocide qui continuent de critiquer le gouvernement en utilisant les réseaux sociaux pour juste critiquer le gouvernement ».  Pour Kabarebe cette étape a besoin de l’implication de la jeunesse attendue pour donner sa contribution. Il leur a dit que l’information sur le Rwanda est disponible car le Rwanda est le pays qui informe le plus sur ses achèvements et sur ce qu’il fait pour la population, il devait surement parler de la propagande que le FPR fait pour donner une bonne image de sa gouvernance.  Il a conclu en leur disant que « l’information est disponible mais que le Rwanda est à la recherche de la jeunesse pour joindre le front pour combattre pour le pays en utilisant la même énergie que ceux qui critiquent, prenez l’initiative, n’attendent pas que nous vous appelions. ».

James Kabarebe

Pour le gouvernement rwandais, le génocide est un instrument d’oppression pour faire taire le peuple. Chaque critique issu du groupe hutu est taxée d’être un « génocidaire » ou « un négationniste de ce génocide » et celle issue du groupe tutsi est taxée d’être « une personne sans valeur » (Ikigarasha) et pourtant le gouvernement rwandais n’a pas hésité à assassiner des rescapés de ce génocide comme Kizito Mihigo, à les forcer à la dissipation comme Niyomugabo Gérard et à les emprisonner à l’instar d’ Idamange Iryamugwiza ou Aimable Karasira. Tous les noms cités ont été accusés de nier un génocide qu’ils ont survécu tout simplement car ils appelaient le FPR à mettre en place la véritable unité et réconciliation en arrêtant d’instrumentaliser le génocide et en mettant fin à la ségrégation ethnique.

Ce pour toutes ces raisons que beaucoup de gens doutent de la sincérité de la démarche du FPR pour construire l’unité rwandaise 27 après et après avoir bâillonné les voix de tous ceux qui ont voulu le faire. Plusieurs fins politiques sont annoncées. Une partie de rwandais voient dans la création de ce ministère une tentative pour le FPR de :

  • Créer l’unité des Tutsi qui a été affaibli des dissidences a sein du FPR et les assassinats ou emprisonnement des Tutsi (1).
  • D’affaiblir l’opposition rwandaise notamment en créant une division entre le groupe de ceux qui sont prêts à négocier la Justice avec lui (lui garantir une sorte d’impunité au nom de la Paix) et ceux qui veulent que la Justice ne soit pas sacrifiée pour les intérêts politiques, construire une paix sur la base de la Justice et pour les victimes (2).
  • D’autres y voient aussi une comédie pour donner l’illusion aux occidentaux que le système va enfin résoudre le problème de divisions profondes parmi les Rwandais, divisions que le système ne peut plus cacher tellement elles sont criantes sur les réseaux sociaux (3).

Ils sont une infime minorité à croire en la sincérité de la démarche.

Le suspense sera levé lorsque l’on saura le nom de celui à qui ce portefeuille sera confié. Si c’est un « hutu de service », ce sera probablement la troisième option, si c’est un homme du système ce sera probablement la première option. L’on peut aussi imaginer le FPR surprenant tout le monde en confiant ce portefeuille à un opposant au système, dans ce cas ce sera probablement la deuxième option.

Les yeux sont braqués sur le premier ministre rwandais qui signent depuis plus d’un an tous les communiqués annonçant les décisions prises par Paul Kagame !

Alice Mutikeys


[1] Les Hutu, Tutsi et Twa ne sont pas en réalité des ethnies. C’est le colonisateur belge qui a imposé aux Rwandais cette catégorisation de groupes socio-économiques à la base.

[2] https://www.marianne.net/monde/l-eloge-du-sang-le-livre-de-judi-rever-qui-montre-toute-l-horreur-du-genocide-au-rwanda

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s