Turakeye

#Turikumwe : Pour toutes les victimes rwandaises, à leurs familles j’exprime ma compassion

Texte écrit le 06 avril 2019, à l’aube de la 25ème commémoration du génocide. Ce texte est dédié à toutes les victimes rwandaises depuis le début de la guerre du 01 octobre 1990 jusqu’à la fin des années 90s, tout en ayant une pensée pour toutes les victimes rwandaises depuis des périodes que je n’ai pas connues et les victimes d’aujourd’hui.

« A un point mourir était devenu normal et vivre un privilège« , ce sont les paroles d’une personne qui a perdu une grande partie de sa famille pendant la guerre (1990), pendant le génocide contre les Tutsi au Rwanda (1994), pendant la guerre  en République Démocratique du Congo (1996) et pendant la guerre des infiltrés au Rwanda (1997 jusqu’en 2000).

Ces mots ont une portée que j’ai du mal à qualifier, je ne peux qu’imaginer sa souffrance et surtout que la personne n’est pas autorisée à raconter son histoire, à dire l’indicible car la loi rwandaise le lui interdit. Ma propre histoire arrive parfois à me terrasser alors que je vis dans un pays où je ne risque pas la prison en la racontant. Je peux la raconter à n’importe quel moment et c’est toujours un grand soulagement.
Je ne peux pas mettre en doute son histoire, je pense ne pas réaliser l’ampleur des ravages de vivre avec une souffrance dont on n’a même pas le droit d’exprimer. Son espoir à elle est de pouvoir la raconter un jour, en attendant la personne brave l’interdit en confiant son histoire à ceux qui ne vivent pas au Rwanda.  Je me suis engagée à faire en sorte que cet espoir persiste.

Un Rwanda réconcilié est un pays où toutes les victimes seront  reconnues et chaque rescapé pourra bénéficier d’un accompagnement adéquat.

En attendant ce moment ma démarche de commémoration s’inscrit et ce depuis 1994 dans un cadre individuel et non collectif, car c’est le seul cadre qui me permet de penser à tous les miens qui sont partis. Sans les séparer en fonction de leur ethnie ou du malheur qui s’est abattu sur nous. On a ôté la vie à une partie des miens car ils étaient Tutsi et on a ôté la vie à une partie des miens car ils étaient Hutu.  Je peux témoigner que la douleur ressentie est la même pour tous les miens qui sont partis.

La triste réalité est :

  • Un Hutu a tué un membre de ma famille car il était Tutsi et  un Tutsi a tué un membre ma famille car il était Hutu.
  • Un Hutu a sauvé un membre de ma famille lorsque celui-ci était menacé du fait de son appartenance à l’ethnie tutsie  et un Tutsi a sauvé un membre de ma famille lorsque celui-ci était menacé du fait de son appartenance à l’ethnie hutue.

Cette vérité toute crue est salutaire car elle me permet de comprendre que la méchanceté ou la bonté n’est pas une histoire d’ethnie. Ceux qui tuent ne le font pas au nom de leur ethnie mais certainement parce qu’ils ont perdu leur humanité et de ce fait ils se sentent permis de l’ôter à leurs semblables.  Ceux qui ont sauvé des vies ne l’ont pas fait au nom de leur ethnie, c’est parce que leur humanité était restée intacte et ont compris la valeur de l’humanité de leurs semblables. 

C’est pour cela que je ne regarde jamais l’ethnie d’une personne mais plutôt ses actions et ses valeurs personnelles. Je n’irais jamais vers toi parce que tu es de telle ethnie mais certainement que nous partageons une partie des valeurs humaines.

En ce mois d’avril qui correspond au mois de commémoration du génocide au Rwanda, je rends hommage à tous les miens qui sont partis et je profite de cette occasion pour avoir une pensée pour toutes les victimes rwandaises aussi.
Chaque vie rwandaise compte, la place des droits de l’Homme dans la société rwandaise doit être renforcée. NEVER AGAIN doit se traduire par « Tuer une personne n’est pas une solution ». Chaque vie compte.

Pour tous ceux qui ont perdu les leurs je vous redis encore une fois #TuriKumwe

Quelle date, le 06 ou le 07 avril ? Voici une bataille que je laisse aux autres Rwandais, mettez-vous d’accord pour moi c’est secondaire car j’ai tendance à vivre l’angoisse des horreurs qui nous sommes arrivées dès le mois de mars, de lors pourquoi se battre sur les dates ? Ma certitude est qu’aucune date ne va les ramener ni effacer les mauvais souvenirs de nos mémoires, mon autre certitude est qu’il ne faut pas séparer les morts. C’est de cette façon que l’on unira les vivants.

J’utilise souvent le #Turikumwe ou tout court Turi Kumwe (nous sommes ensembles ou on est ensemble). C’est une initiative d’un cher ami, il l’a lancée sur un réseau social et  je me suis approprié l’expression.

#Turikumwe est un  appel à tous les Rwandais pour qu’ils fassent  preuve de plus de compassion. Lorsque l’un utilise #TuriKumwe l’on pense avant tout à l’autre avant de penser à soi. Autrement formulé on dit à l’autre ce que l’on aimerait que l’on nous dise si on était à sa place, si c’était nous qui traversait sa situation. On s’abstient de juger ou de mettre en doute son récit ou son histoire, on ne lui attribue pas une intention quelle qu’elle soit, on ne lui demande  pas pourquoi il dit ceci ou cela qui nous interroge. On lui prête une oreille attentive.

Formulé autrement, Turikumwe veut dire : Turi kumwe mu kababaro (je partage ta douleur), Turi kumwe mu byishimo (je partage ton bonheur), akababaro kawe ndakumva (je comprends ta douleur), ngufashe mu mugongo (je suis  à tes côtés), mpanaguye amarira yawe (j’essuie tes larmes), ndaguhobeye (je te faits un gros câlin rwandais !), turi bamwe (nous sommes les mêmes), turi abantu (nous sommes humains), dusangiye ubumuntu (nous partageons l’humanité).


#TuriKumwe encourage à la liberté de penser et d’expressions plurielles,  il est préconisé d’utiliser un autre hashtag pour les autres sujets, notamment la politique.

Le mois d’avril est éprouvant pour tous les Rwandais, pour tous ceux qui ont perdu les leurs nifatanyije namwe muri urwo rugendo #Turikumwe. (Je partage votre douleur, nous sommes ensmbles).

PS : en un an j’ai vu l’expression Turikumwe être utilisée par beaucoup de Rwandais.  L’optimiste en moi a tendance à penser que tous ceux qui l’utilisent ont été touchés par cet appel à faire preuve de plus de compassion. En même temps je n’ai pas ce pouvoir d’influencer autant de Rwandais.

« La beauté de la mort, c’est la présence. Présence inexprimable des âmes aimées, souriant à nos yeux en larmes. L’être pleuré est disparu, non parti. Nous n’apercevons plus son doux visage ; nous nous sentons sous ses ailes. Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents ».  Victor Hugo

#Turikumwe

Alice Mutikeys

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