« La France au Rwanda, la neutralité coupable ». Retour sur la conférence

Le 11 février 2019, l’équipe du Centre de Réflexion sur l’Action et les Savoirs Humanitaires (CRASH) a organisé à Paris une projection-débat du film «  La France au Rwanda. Une neutralité coupable « .  Le film a été réalisé en 1998 par Robert Genoud et Claudine Vidal. Cette dernière et Jean-Hervé Bradol, des acteurs de la mobilisation MSF au Rwanda de 1994 à 1998, ont répondu à des questions à la fin du film.

Ce jour-là, je suis arrivée à la salle à 18h00 et il n’y avait plus des places assises. Cependant  j’ai pu faire partie des derniers chanceux qui ont pu récupérer des tabourets dans la pièce à côté et pouvoir suivre l’évènement assis. Les organisateurs de l’évènement n’avaient pas prévu un tel  succès, environ une centaine des personnes assises et une vingtaine debout. Le public était jeune, entre 25 et 35 ans, parmi lui trois personnes d’origine rwandaise.

Présentation du Film

Ci-dessous la présentation du film par l’équipe de MSF-CRASH :

Claudine Vidal, Jean-Hervé Bradol, Projection-débat / La France au Rwanda. Une neutralité coupable, 11 février 2019, URL :https://www.msf-crash.org/fr/rencontres-debats/projection-debat-la-france-au-rwanda-une-neutralite-coupable

« Au Rwanda, le génocide des Tutsis a débuté en avril 1994. Il y a vingt-cinq ans. En 1998, à Paris, l’Assemblé nationale crée une mission d’information sur les opérations militaires menées au Rwanda par la France, d’autres pays et l’ONU, entre 1990 et 19941. Les réunions sont la plupart publiques, plusieurs membres de MSF y assistent en permanence et en rendent compte aussitôt sur internet. À la suite de cette veille active, il est décidé de produire un film : une enquête, une observation du travail parlementaire ainsi qu’un récit des prises de position notamment de MSF, des engagements militaires et politiques de la France, des réactions qu’ils ont suscités, enfin des pratiques humanitaires conduites entre 1990 et 1994. »

« Ce film invite à des interrogations toujours actuelles, du moins à MSF : sur l’opportunité d’appels à une enquête parlementaire ainsi qu’à la publicité des débats et des documents, sur les alertes aux risques de crimes de masse, sur l’usage public des alertes, sur les capacités d’intervention lors de violences extrêmes, sur les nécessaires enquêtes de situation et d’histoire courte auxquelles doit s’engager MSF pour comprendre ce qui se passe, et si possible anticiper le pire. »

La présentation de Claudine Vidal était fidèle aux paragraphes ci-dessus, elle a ajouté que si le film date de 1998 il est toujours d’actualité car le rôle la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 reste un mystère. « Le dossier est bloqué,  les archives ne sont pas ouverts ». Elle a noté que le débat sur ce sujet n’a jamais eu lieu, car en France il y a deux camps qui ont tendance à s’opposer sans vraiment débattre, ceux qui soutiennent que la France est responsable à 100% et ceux qui demandent des preuves.

La projection du film a suivi

Mes impressions  du film (ou voir le film directement)

Le film commence par montrer un plan où on voit deux députés français Pierre Brana et Bernard Cazeneuve dans un avion survolant la colline de Murambi, au Rwanda. Ils font partie de la mission parlementaire d’information qui a enquêté en 1998 sur le rôle de la France au Rwanda.  Ils arrivent sur le site de Murambi, où le téléspectateur peut voir les corps déterrés et peut comprendre qu’ils ont été enterrés (si on peut utiliser ce mot) dans des conditions abominables qui ont empêché leur décomposition. 

Le film rappelle la sortie du rapport de la Commission d’enquête parlementaire du Sénat belge sur les événements du Rwanda, qui a provoqué une campagne médiatique et sous cette pression la mise en place de la mission parlementaire d’information. (Une première en France, sur les affaires externes et surtout sur la politique de la France en Afrique).

Le film revient  sur comment François Mitterrand a décidé de mettre en place la première opération militaire au Rwanda, suite à l’attaque militaire du FPR (arme rwandaise du régime actuel au Rwanda) le 1 octobre 1990. Le président Habyarimana avait demandé à la France de l’aider et son homologue français lui avait répondu favorablement. Officiellement les militaires français sont intervenus pour protéger les ressortissants français qui vivaient au Rwanda, en réalité  les militaires français sont intervenus pour contrer l’avance du FPR.

Sur l’engagement des militaires français, les deux députés français expliquent aux responsables d’Ibuka (association rwandais des rescapés) eu au Ministre à la présidence Patrick Mazimpaka qu’il faudrait des preuves. Ils s’entretiennent à huis clos avec les ex FAR (armée rwandaise sous le régime de Habyarimana), anciens compagnons du major Cyiza.  La conclusion de la mission parlementaire sur la première opération a été que « Les soldats français avaient été à la limité de l’engagement direct, si la France n’est pas allé sur le terrain, elle est toutefois intervenue de façon extrêmement  proche des FAR ».

Francois Lamy, un élu français témoigne sur la politique de la France en Afrique, elle n’est pas un enjeu électoral et est un domaine réservé du président de la république. C’est ainsi que Francois Mitterrand avait créé une cellule africaine présidée par son fils Jean Christophe Mitterrand. Par exemple l’ambassadeur de France au Rwanda avait préconisé de mettre avant l’origine extérieur de l’attaque du FPR, de la faire passer pour une agression externe.

Le film zoome sur le président Habyarimana, qui a imposé un régime despotique suite à un coup d’état en 1973. Il se présentait aux yeux du monde comme le père de tous les Rwandais, Hubert Vedrine répond à la mission parlementaire « Mitterrand estimait qu’il fallait faire front uni derrière le président Habyarimana, car à l’époque il avait bonne réputation, on parlait de la Suisse d’Afrique, il gérait bien son affaire ». Il ne fallait donc pas remplacer Habyarimana. Le Rwanda paraissait comme un pays stable avec un président stable mais à quel prix ? A quel prix humain.

La suite du film est la partie historique, jusqu’au début du génocide : la guerre, l’ouverture de l’espace politique sous la pression de la France, la monte des partis extrémistes, les accords d’Arusha, les énormes concessions faites par Habyarimana et le fait que la France a vu de des accords une opportunité  de se retirer du guêpier rwandais. 

Le film évoque l’opération Amaryllis à partir du 08/04/1994, cette opération était prévue pour évacuer les ressortissants français et les travailleurs rwandais auprès des institutions françaises au Rwanda. Cette mission aurait plutôt évacué les ressortissants français et les hauts dignitaires du régime de Habyarimana en laissant sur place et en danger les travailleurs rwandais des institutions françaises . L’opération turquoise est aussi évoquée.

Le film finit par les conclusions de la mission parlementaire,  elle a mis en lumière  les erreurs politiques de la France au Rwanda. Elle a préconise un  contrôle de l’exécutif sur la politique du président en Afrique pour éviter que les mêmes erreurs soient commises, cela n’a pas été mis en application. Enfin la mission a mis en lumière que c’était  tout le système de l’ONU qui a été mis en cause.

Commentaire : toute ressemblance avec le Rwanda d’aujourd’hui est fortuite..

Les questions/ réponses

  • La première question a été posée par un panafricain, il a dénoncé qu’une fois de plus les français projettent un film pour parler des africains qui s’entretuent, sans évoquer le pillage des matières premières africaines par la France. A une question hors sujet, il  n y a pas eu des réponses.
  • En reconnaissant le travail qui a été faite et la qualité du film, un participant a demandé pourquoi en 2019 les organisateurs avaient évoqué qu’une partie de l’histoire rwandaise, l’impact sur l’opinion non connaisseur de l’histoire du Rwanda  ? La réponse a été que le film était projeté dans le registre des commémorations des 25 ans du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994, le sujet de la responsabilité de la France étant toujours d’actualité 25 ans après, le film couvre les événements où la France était impliquée. Cependant le film ne résume pas le travail de MSF CRASH sur le Rwanda. Leur travail couvre aussi les exactions commises par le FPR.  Leur maison a même publié un livre « Génocide et Grimes de masse » qui couvre les crimes en République démocratique du Congo aussi. Les moyens ont manqué pour filmer les crimes commis dans la région occupée par le FPR et enfin MSF a dénoncé dès 1995 les conditions de détention des prisonniers au Rwanda et a été chassé du Rwanda par le nouveau régime après avoir dénoncé le massacre des réfugiés rwandais de Kibeho.
  • Quel est le regard de la situation actuelle du Rwanda ? La réponse a été : le Rwanda est un pays Stable, avec un président stable, très stable, mais à quel prix ? Un des organisateurs  a expliqué comment au Rwanda, les citoyens sont obligés d’aller déclarer auprès des autorités les visites de leurs membres de famille quand ils viennent des autres localités et qu’ils vont passer la nuit. Il a été  souligné que depuis de nombreuses années, les organisations des droits de l’Homme sortent des rapports sur le Rwanda, HRW et les  autres ne sont pas des menteurs.
  • La neutralité de la France ne peut-elle pas être remise en cause, si on considère que la France avait des accords de coopération militaire avec le Rwanda et que donc elle aurait dû aider ? Les organisateurs notent cette opinion sans toutefois la partager.
  • Les dernières révélations des médias sur l’implication de la France sont-ils  un fait nouveau ? Les organisateurs ont fait observer que tous les ans, au mois de février, à l’approche des dates commémoratives, des scoops sortent sans faire vraiment avancer les choses. Le seul élément à ce stade qui pourra apporter du nouveau sera l’ouverture et la declassification de toutes les archives.
  • Un autre panafricain d’origine rwandaise a pris la parole pour dire que depuis que la France est partie du Rwanda, le pays va bien, ville propre, un bon président et que c’est cette histoire qu’il faudrait raconter et non les africains qui s’entretuent… 
  • Avis sur la note de la DGSE (révélation de Médiapart) ? : un énième scoop, elle apporte une grande confusion, comment juger un élément hors de son environnement.
  • L’attentant de l’avion présidentiel est-il un élément important étant donné  l’ampleur de ce génocide ? oui car l’avion transportait deux présidents, celui du Rwanda et celui du Burundi et c’est l’élément déclencheur du génocide. S’il s’avérait que le FPR est responsable, il pourrait perdre sa légitimité.
  • Comment expliquer le silence des français et de la communauté internationale ? Les pays africains n’ont pas bronché non plus, et l’ONU subissait une pression américaine.
  • Quel est le retour d’expérience pour MSF CRASH, qu’auraient-ils pu faire mieux ? Ils auraient aimé sauver leurs collègues, faire plus.
  • MSF a-t-il subi la pression de la part des autorités françaises ? Au début la cellule africaine voulait leur faire taire.
  • Que faudrait-il faire pour que 25 ans après, les choses bougent : il faut militer pour l’ouverture des archives. Malheureusement ce sujet intéresse peu des gens.
  • La France a-t-elle livré des armes dans les camps des réfugiés ? Cet élément n’est pas assez documenté. L’incrimination de la France est maximale entre 1990 et 1993. Après la fin de l’opération turquoise, on peut dire que non, il y a très peu des pièces conclusives. Quand on déploie des soldats sur le terrain, plusieurs scenarii sont envisagés, le témoignage d’Ancel parait faible, il décrit un des scenarii possible mais pas celui joué.

Pour ceux intéressés par le sujet, un colloque sur les violences extrêmes sera organisé en mars à Paris du 20 au 23 mars.

https://www.paris-iea.fr/fr/evenements/extreme-violence-investigate-rescue-judge-syria-rwanda-democratic-republic-of-congo

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