Turakeye – L’aurore de nos vies

Partie 5 : Une vie de déplacés

La vie à Cyeza

Dans la dernière partie, nous venions quitter  la ville de Kigali et étions arrivés à Cyeza. C’est une petite « ville » de la commune de Rutobwe à Gitarama. Une famille amie y habitait et nous a hébergés. Nous étions plusieurs familles à vivre ensemble. Le calme de la vie à Cyeza contrastait du concert des tirs de feu sans arrêt de Kigali. On se sentait enfin en sécurité. La maison où nous vivions était situé  loin de la route, il fallait emprunter un petit chemin pour y arriver. Comme la majorité des Rwandais dans notre situation, on partageait le peu que l’on avait. On dormait sur des matelas disposés en format paysage pour contenir un maximum des personnes et posés sur les tapis traditionnels rwandais (Imisambi).

On s’amusait à découvrir la vie du village, mon souvenir  fort de Cyeza est la fois où l’on a mangé pour la première fois la viande de Porc. Tout le processus de l’animal jusqu’à l’obtention de la viande, la fabrication du beurre de porc !… Plus jeune j’avais déjà observé ce même processus sur les bœufs et les chèvres…Nous étions avec nos cousins et passions notre temps à jouer. Nous y étions un peu à l’étroit mais la vie  y était belle. Un jour, la famille a trouvé un moyen de transport qui nous a amené dans un autre petit centre de Rutobwe à Giko chez mon oncle.

La vie à Giko

Giko, petit centre de Gitarama, me rappelait beaucoup le petit centre où habitait mes grands-parents. Notre occupation était de jouer et d’effectuer quelques tâches domestiques. Tous les jours on allait chercher l’eau potable à la source (Isoko), on s’amusait à observer les poteries des Twa du village et de leur accent. On accompagnait les adultes aux champs, on plantait les patates douces, cette façon particulière de mettre imigozi dans la terre, on cherchait  les feuilles de manioc pour faire de l’Isombe (saka saka) et enfin on récoltait le café. Le fameux café du Rwanda qui serait le meilleur au monde, ils sont un peu chauvin ces Rwandais.

J’étais en sixième année de l’école primaire, je devais passer l’examen national officiel à la fin de l’année scolaire pour passer à l’école secondaire. Au milieu du génocide et de la guerre, à Giko, il avait été décidé de rouvrir l’école primaire uniquement pour les élèves de sixième année primaire. Ainsi je me suis retrouvée à y aller tous les matins. C’était étrange en venant de Kigali, de voir les enfants du village qui se levaient, s’habillaient et se lavaient à une source d’eau. On descendait une petite colline, après on traversait la vallée et on remontait une autre petite colline. Un jour, en rentrant de l’école, j’ai appris que lorsque que j’étais à l’école, les Interahamwe étaient venus attaquer notre famille. La petite pause école m’a préservée de porter cette autre épisode pénible dans ma mémoire.

Nous sommes restés à Giko jusqu’au mois de mai quand le FPR y est arrivé. La veille de notre départ nous avons commencé à entendre les coups des canons, pendant la nuit vers 3h du matin nous avons été réveillés pour partir. Nous avions la consigne de dormir en portant au minimum deux habits (pour avoir un habit de rechange au cas où). Lorsque l’on nous a réveillés, on nous a donné des sacs des vivres à porter, en moins de 10min on était parti. Je portais un sac d’haricots rouges et j’ai suivi les autres. C’était une grande foule composée d’adultes, d’enfants, d’animaux et on suivait aveuglement. Mon sac était lourd, je me souviens encore de la douleur aux épaules, j’avançais lentement et au bout de quelques minutes j’ai perdu la trace du reste de ma famille. J’ai profité d’être isolée  pour alléger mon sac en versant une partie d’haricots dans les herbes. J’ai repris le chemin, petit à petit il a commencé à faire jour. Après le moment de panique ceux  de ma famille qui étaient devant, se sont mis sur le côté pour nous attendre. J’ai pu rejoindre ma famille et nous avons continué le chemin. Arrivés à Nyabikenye, une personne a accepté de transporter en voiture ma grand-mère, qui marchait lentement et mon père pour l’accompagner. Nous avons marché toute la journée, vers la fin de la journée, nous avons fait une pause. Nous avions faim et soif, nous avons bu l’eau de la rivière Nyabikenye malgré que nous voyions les gens s’y laver ou y laver leurs habits. Cette eau était infectée… les gens se mettaient sur le chemin et faisaient la cuisine,  c’est ce que nous avons fait, après avoir mangé nous avons campé sur la route pour passer la nuit. Le lendemain nous avons repris la marche jusqu’à la ville de Nyakabanda. Il y avait beaucoup de déplacés à Nyakabanda. Comme les autres nous avons squattés une école, nous étions parmi les premiers à l’occuper. Nous étions plusieurs familles à occuper une salle de classe, ce qui était luxurieux.  Nous avons appris que les voisins de Giko qui avaient tardé à quitter avaient été tués par l’Armée Patriotique Rwandaise.

La vie à Nyakabanda

A Nyakabanda, il me semble que les gens de Gisenyi à Ngororero avaient refusé que les gens du Sud, de Nduga traversent la frontière entre la préfecture de Gitarama (Sud) et celle de Gisenyi (Nord), de ce fait une foule immense était bloquée à Nyakabanda. Je ne sais pas combien de jours cela a duré. La situation commençait à devenir critique quand la cloche du départ a sonné, les bruits des canons ont annoncé l’arrivée imminente de la guerre à Nyakabanda. Tous ceux qui étaient à Nyakabanda avaient alors le choix d’être tués par la guerre ou les soldats de l’APR ou forcer la traversée de Gisenyi. Lorsque les bruits des canons se sont rapprochés en distance et en fréquence, nous avons quitté l’école, après nous avons fait l’ascension du mont Ngororero et sa descente jusqu’à la rivière de Ngororero.  Il y avait un pont avec une barrière infranchissable pour les gens du sud, la foule a commencé à s’entasser du  côté du pont où nous étions et la pression montait petit à petit.  Il y a eu un mouvement de panique, quelques hommes ont forcé la barrière et la foule derrière a poussé. Nous avons vu des gens tomber dans la rivière, les vaches tombaient à l’eau aussi. Ceux qui gardaient la barrière ont cédé sous la pression de la foule, nous avons ainsi traversé. Nous étions vers le milieu de l’après-midi lorsque nous sommes arrivés au petit centre de Ngororero.

La vie à Kibuye

C’était en début d’après-midi lorsque nous sommes arrivés dans le petit centre de Ngororero, on ne voulait pas y rester et l’objectif était de rejoindre la zone Turquoise. On a loué une voiture et on est parti vers Kibuye. Lorsque la nuit est tombée nous avons campé à un petit centre, de mémoire nous étions déjà dans la préfecture de Kibuye, nous avons dormi à l’arrière d’une petite boutique. C’était un soulagement d’avoir quitté Gisenyi. Le lendemain nous sommes partis vers le centre de la ville de Kibuye arrivant ainsi dans la zone Turquoise.

Nous sommes restés plusieurs jours à Kibuye, hébergés par une famille amie à côté du lac Kivu et de la fameuse Guest House. Nous allions jouer au lac tous les jours, nous étions dans une grande maison moderne, on bénéficiait d’un confort identique à celui que nous avions à Kigali. Nous avions attrapé des poux jusque dans les habits (2 habits pour les plus chanceux), on passait notre temps à tuer les poux soit sur nos habits ou soit dans les cheveux des uns et des autres. A kibuye nous étions en sécurité car nous étions dans la zone turquoise, la seule zone où les Interahamwe ne régnaient pas en maîtres.

Nous avons quitté Kibuye quand les officiels de la ville ont quitté la ville, la famille amie les connaissait et ils ont accepté que nous montions dans des bus qui transportaient leurs familles. Nous étions dans deux bus séparés, j’étais dans les groupes des femmes et les enfants en bas âge, le bus est parti vers Cyangugu.

Quand nous sommés arrivés à Cyangugu, les officiels ont continué vers le Zaïre, nous sommes restés pour attendre le reste de la famille, le second bus était tombé en panne, le reste de la famille allait faire le trajet Kibuye Cyangugu à pieds. Nous étions arrêtés à côté d’une maison (une institution)  dans laquelle habitait les blancs, tout d’un coup les gens ont commencé à la piller, dans le désordre  nous avons décidé de faire de même, nous avons pris un sac de riz, des haricots (ou les haricots venaient de Gitarama !) et ce qui nous semblait être de l’huile végétale. On a quand même eu la présence d’esprit de vérifier l’étiquette de cette boite de l’huile et pour notre plus grande déception, l’huile s’est avérée être un acide mortel !

La vie à Cyangugu

A Cyangugu nous sommes allés  nous installer dans une école secondaire, qui était situé à côté du lac Kivu, à proximité de l’aéroport de Cyangugu et pas très loin d’un campement des militaires français de l’opération Turquoise.  Nous avons squatté une école encore une fois, comme nous sommes arrivés parmi les premiers, nous avons eu le privilège d’occuper une petite maison, dédiée aux professeurs ou aux gestionnaires de l’école.

Nous étions bien installés, dans la zone Turquoise, à proximité de l’eau du lac Kivu pour la lessive, pour l’eau potable, elle était  fournie de temps en temps par les militaires français. Toute la famille a fini par arriver après des longs jours de marché. La vie s’est organisée, les adultes se levaient tôt le matin, allaient dans les villages pour acheter des biens (la nourriture ou la bière rwandaise) et revenaient les vendre au marché dans la ville de Cyangugu. Le fameux sac de riz volé, nous a sauvés la vie pendant trois mois, nous étions plus de trois familles ! Il était notre repas principal, bien sûr on mangeait une fois par jour, le riz était accompagné d’une sauce d’haricots. Pour faire simple, la réserve d’ haricots baissait de jour en jour et pour l’économiser on a réduit la ration journalière à la méthode Kolhanta ! On préparait donc une petite quantité d’haricots et ont la transformait en purée, on y ajoutait de l’eau pour en faire une sauce pouvant satisfaire tout le monde. Les militaires français de l’opération turquoise avaient ouvert un petit dispensaire, ma tâche quotidienne consistait à amener ma petite sœur qui souffrait d’une plaie incurable par manque des soins au dispensaire et à aller chercher de l’eau potable auprès des points d’eau qui étaient tenus par les militaires français. La présence de ces militaires nous a sauvés la vie. Une fois dans le confort relatif et la sécurité que nous offrait  la ville de Cyangugu, ma famille faisait face à un dilemme : fuir le Rwanda vers la République Démocratique du Congo ou retourner à Kigali. Dans la prochaine partie, vous saurez la réponse.

Alice Mutikeys

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