André Sibomana : le prêtre qui dénonçait l’injustice au Rwanda

Hommage et témoignage de Théobald Rutihunza

Le 9 mars 1998 disparaissait l’abbé André Sibomana, prêtre catholique, journaliste et défenseur infatigable des droits humains au Rwanda. Sa vie fut courte, mais son engagement demeure une référence morale pour celles et ceux qui refusent l’injustice et la banalisation de la violence.

Directeur du journal Kinyamateka, cofondateur de l’Association rwandaise pour la défense des droits de la personne et des libertés publiques (ADL), André Sibomana fut l’une des voix les plus courageuses du Rwanda à une époque où dire la vérité pouvait coûter la vie.

À l’occasion de l’anniversaire de sa naissance au ciel, Les-Mutikeys donne la parole à Théobald Rutihunza, défenseur des droits humains qui fut à la fois son camarade d’études et son compagnon d’engagement. Tous deux ont étudié à l’Institut d’Études Sociales de Lyon entre 1986 et 1988.

À travers ce témoignage, il ne s’agit pas seulement de se souvenir d’un homme. Il s’agit aussi de transmettre aux jeunes générations la mémoire d’un engagement : celui d’un prêtre qui croyait que la foi ne pouvait pas se séparer de la justice, et que le silence face à l’injustice est déjà une forme de complicité.

Entretien avec Théobald Rutihunza

Présentation

Pour commencer, pourriez-vous vous présenter brièvement et expliquer dans quelles circonstances vous avez connu l’abbé André Sibomana ?

R.T. Nous avons étudié à l’Institut d’Études Sociales de Lyon de l’Université Catholique de Lyon. Nous avons tous les deux obtenu le Diplôme Supérieur d’Études Sociales (Bac +5). Pendant qu’il poursuivait des études en journalisme, moi je me suis orienté vers les droits de l’homme.

À notre retour au Rwanda, il a fondé l’ADL et moi j’ai fondé le LICHREDHOR, qui deviendra plus tard la LIPRODHOR. Plus tard, je suis retourné à Lyon pour poursuivre un DESS auprès d’organismes internationaux des droits de l’homme ainsi qu’un DESS en humanitaire et développement à Lyon 2.

Monseigneur André Sibomana est né en 1954 dans la paroisse de Muyunzwe, diocèse de Kabgayi, et est décédé en 1998. Il était à la fois prêtre et journaliste, ce qui en a fait une figure emblématique des défenseurs des droits de l’homme rwandais.

Il a été l’un des fondateurs de l’Association rwandaise pour la défense des droits de la personne et des libertés publiques (ADL), qui s’était chargée d’enregistrer et de publier des informations sur les violations des droits humains commises au Rwanda par les responsables politiques. Il assurait en même temps le secrétariat de la Commission des moyens de communication sociale de la Conférence épiscopale du Rwanda à Kigali.

Pendant deux ans, nous nous sommes côtoyés presque quotidiennement sur les bancs de l’Institut d’Études Sociales de Lyon, de 1986 à 1988. Nous avons fait des voyages d’études ensemble organisés par l’Institut.

Dans la région lyonnaise, il habitait à la paroisse de Rillieux-la-Pape où était affecté le regretté père Bonnet, qui profitait de sa présence pour nous inviter à passer des journées de fête entre Rwandais dans sa paroisse.

Sa vie est digne d’être imitée. Elle a été courte mais très intense quand on se réfère à l’œuvre immense qu’il a réalisée.

Les années d’études à Lyon

Comment décririez-vous André Sibomana comme étudiant et comme camarade de promotion ?

R.T. L’abbé André Sibomana était un grand intellectuel qui excellait dans ses analyses et ses explications. C’était un camarade de classe agréable, qui faisait régner un climat de bonheur et de joie.

Nous y partagions des moments d’efforts et de détente. Lorsqu’il fallait effectuer des travaux de groupe, il s’engageait à fond en rassembleur pour maintenir un environnement d’apprentissage enrichissant pour tous.

Dans son livre Gardons espoir pour le Rwanda, il raconte qu’il est arrivé à Lyon en 1986 “sans une seule pièce dans sa poche”. Vous faisiez partie des quatre étudiants rwandais présents cette année-là. Comment s’est passée votre première rencontre ?

R.T. Nous nous sommes rencontrés à Lyon en 1986, à l’occasion de notre admission à l’Institut d’Études Sociales de Lyon de l’Université catholique de Lyon.

Quand je me suis présenté à l’Institut, on m’a informé que dans cette promotion nous étions quatre Rwandais : Sibomana André, Simburudali Théodore, Urayeneza Tharcisse et Rutihunza Théobald. Les trois se connaissaient déjà et m’ont rapidement intégré dans le groupe.

Le fait qu’il ait été « sans un sous dans sa poche » ne me surprend pas. Je pense que c’était le cas pour nous quatre. Je dirais même qu’il avait moins de soucis financiers que nous, car il était célibataire alors que nous avions laissé nos femmes et nos enfants au pays.

Le CCFD (Comité catholique contre la faim et pour le développement) n’a pas tardé à verser nos bourses d’études. Elles nous ont permis de mener une vie relativement confortable.

Quelle relation aviez-vous entre étudiants rwandais durant ces années à Lyon ?

T.R. À Lyon, à l’Institut comme en ville, nous vivions comme des frères. J’ai d’ailleurs cohabité un temps avec Tharcisse Urayeneza à Lyon 8, à la paroisse Saint-Jacques des États-Unis.

Bien que j’aie été plus âgé que l’abbé André Sibomana et les autres étudiants, son titre et son comportement réservé le faisaient paraître comme mon aîné et, en quelque sorte, comme le plus sage de la promotion. Cela forçait l’estime et le respect de tous.

Avait-il déjà, à cette époque, des préoccupations particulières pour le Rwanda et pour l’avenir du pays ?

T.R. Dans la plupart des exposés que nous avions à faire, les Rwandais, à l’instar des étudiants d’autres nationalités, traitaient de sujets concernant leurs pays d’origine.

Il arrivait bien sûr de parler d’autres situations ailleurs, mais en les comparant au Rwanda. Nos rêves aussi nous y ramenaient.

Les conclusions auxquelles nous parvenions étaient souvent pessimistes si rien n’était fait pour inverser certaines tendances : la cohésion sociale n’y était pas, le pays était mal gouverné, les tensions politiques explosaient, l’économie déclinait, la démographie augmentait fortement, le pays restait enclavé et une sorte de tour de Babel s’érigeait entre les communautés.

La vocation et l’engagement

Comment vivait-il sa foi et sa vocation de prêtre ?

T.R. Concernant sa foi catholique, il la vivait sans excès, tout en n’hésitant pas à critiquer les travers et les dérives de certains prélats.

Le journaliste et le défenseur des droits humains

Durant ses études, il effectue un stage au journal La Vie Nouvelle à Chambéry. Il y découvre des injustices liées aux préparatifs des Jeux olympiques d’Albertville. Comment parlait-il de cette expérience ?

T.R. Le choix de la ville d’Albertville comme hôte des Jeux olympiques de 1992 s’est effectué le 16 octobre 1986, lors de notre arrivée en France. Très vite, de gigantesques chantiers et infrastructures sportives ont vu le jour grâce à des investissements humains et financiers exorbitants.

Pour son stage, l’abbé André Sibomana est allé travailler au journal La Vie Nouvelle, édité dans cette ville. Ce gigantisme n’a pas échappé à sa curiosité et à son sens de l’observation.

En homme avisé, il a voulu vérifier si la réalité correspondait aux valeurs olympiques tant vantées par leurs promoteurs. Il a été profondément choqué par les scandales qu’il a découverts chez certains sous-traitants, qui n’hésitaient pas à pratiquer l’exploitation de l’homme par l’homme.

Sa colère s’est exprimée dans La Vie Nouvelle. Certains ont jugé ses dénonciations trop audacieuses pour un apprenti journaliste en stage.

Sa note de stage a néanmoins contribué grandement à l’obtention de son Diplôme Supérieur d’Études Sociales. Nous avons été enthousiastes d’assister à la présentation de son mémoire de fin d’études.

Comment avez-vous réagi lorsqu’il est devenu directeur du journal Kinyamateka ?

T.R. Sa nomination comme directeur de Kinyamateka ne nous a pas surpris. Nous pensons que c’est précisément pour réformer et redynamiser ce journal que Monseigneur Perraudin l’avait envoyé étudier en France.

L’objectif était de transformer Kinyamateka en un véritable journal d’investigation. Il était donc naturel qu’il succède à l’abbé Sindambiwe, qui s’essoufflait sous les attaques des autorités contre son franc-parler.

D’où lui venait, selon vous, cette détermination à dire la vérité alors que tant d’autres se taisaient ?

T.R. C’était sa nature de lutter contre l’injustice et le mensonge, notamment le mensonge d’État.

Il se sentait très mal à l’aise s’il ne pouvait pas dénoncer les fauteurs de troubles, les auteurs de violences et de discriminations, les escrocs de toutes formes et les fossoyeurs de la dignité humaine et de l’égalité entre la femme et l’homme.

Saviez-vous qu’il recevait des menaces ?

T.R. Oui. Nous avons appris qu’il avait été menacé à plusieurs reprises pour le réduire au silence. Mais alors que les violations des droits humains se multipliaient dans les collines, dans les lieux de détention et ailleurs, sa voix pour les sans-voix devenait encore plus forte malgré les représailles annoncées.

Avez-vous craint pour sa vie ?

T.R. Nous craignions pour sa vie. Par précaution, il changeait parfois de ville. Et lorsque des amis à lui, comme le père Vjeko, ont été assassinés, il a commencé à penser que son tour n’était peut-être plus loin.

« Gardons espoir pour le Rwanda »

Que signifiait pour lui l’idée de “garder espoir pour le Rwanda” ?

T.R. Le Rwanda était son pays, sa mère patrie. Il ne supportait pas de voir son peuple souffrir de maux qui auraient pu être guéris simplement par le respect des droits humains.

Il débordait d’énergie pour essayer de sauver son pays.

Dans son livre, il s’interroge parfois sur l’utilité de documenter les violations des droits humains. L’avez-vous déjà vu douter ?

T.R. Il lui arrivait de s’évaluer et de se plaindre des efforts dépensés en vain pour empêcher les tueurs de tuer, tout en les voyant continuer à agir en toute impunité.

Il déplorait le laxisme de la communauté internationale, dont il connaissait le fonctionnement et qui ne réagissait pas aux rapports qu’elle recevait régulièrement.

Un monde sans éthique, où règne la loi du plus fort, n’est pas viable pour les êtres humains. Il devenait ainsi « un homme révolté ». Mais croyant en un avenir meilleur à bâtir, il n’a jamais envisagé d’abandonner.

Sur quoi reposait son espérance ?

T.R. Son espoir se fondait sur son optimisme et sa foi en l’être humain, qui même mauvais peut se convertir.

Il pensait que les valeurs d’humanisme qui l’habitaient pouvaient se retrouver chez tout autre être humain, puisque chacun est créé à l’image de Dieu.

Il aimait son pays, les Rwandais, et par-dessus tout le Créateur du ciel et de la terre.

Sa mort et son héritage

L’abbé André Sibomana est mort très jeune. Dans quelles circonstances ?

T.R. L’abbé André Sibomana est mort à 44 ans en 1998, dans des circonstances et d’une maladie connue. C’est la même maladie qui l’avait frappé lorsqu’il avait 22 ans.

Lorsque cette maladie est réapparue avec plus de virulence, il a demandé un passeport pour aller se faire soigner à l’étranger. Celui-ci lui a été refusé en raison de ses activités de défenseur des droits humains.

Il avait notamment rédigé un rapport poignant sur la célèbre prison de Gitarama.

Voici la transcription du testament de Mgr André Sibomana :

« Voici ma volonté en ce qui concerne ma maladie et les éventualités de transfert

 En tant que défenseur des droits de l’homme j’ai depuis longtemps introduit une demande

de passeport mais l’État n’a pas voulu respecter mes droits.

Vouloir me coller un passeport au sommet d’une maladie qui me terrasse c’est aussi se débarrasser devant plusieurs autres situation d’injustice qui restent parfois dans le silence. Je refuse ce passeport et en même temps la complicité dans la violation des droits des citoyens. Refuser ce passeport à la sauvette est une revendication très forte pour que les situations d’injustice puissent trouver leurs solutions dans les chemins les plus droits

S’agissant de cette maladie proprement dite c’est une maladie qui m’est familière puisque je l’ai déjà attrapée en 1976. Les médecins rwandais m’ont soigné. Cette fois-ci elle revient avec une autre arrogance dans ma vieillesse. Si elle guérit, tant mieux, si elle m’emporte, qu’il en soit demandé compte entre autres à ceux qui m’ont refusé mes droits fondamentaux.

                                            Fait à Gitarama, 4 mars 1998

Mgr André Sibomana »

Cette mort rappellera ironiquement que la vie de l’abbé André Siboma a péri suite aux violations des droits fondamentaux à la liberté d’expression et à la libre circulation qui constituaient le cheval de bataille de sa lutte

Saint-Fons, le 28 février 2026
Théobald Rutihunza

Mon hommage

Avant même que la voix de mon ami Kizito Mihigo ne vienne bouleverser ma conscience par la force de ses chants, il y eut pour moi une autre voix, plus ancienne, plus discrète peut-être, mais tout aussi exigeante : celle de l’abbé André Sibomana.

Lui parlait avec une plume.
Kizito, lui, chantait avec une guitare.

Deux chemins différents, mais une même fidélité : dire ce qui ne va pas, dénoncer l’injustice, rappeler inlassablement que la dignité humaine ne devrait jamais être négociable.

Dans les pas du Christ, l’un comme l’autre ont porté une parole qui dérange, une parole qui appelle à la vérité et à la conversion des cœurs.

Si Kizito touchait les consciences par la puissance de sa musique, André Sibomana, lui, m’a appris que la plume peut aussi être un instrument de courage. C’est peut-être pour cela que je me sens plus proche de son chemin : celui des mots qui refusent de se taire.

Aujourd’hui encore, je porte ces deux inspirations comme deux lumières différentes. L’une chante, l’autre écrit. Mais toutes deux rappellent la même exigence : ne jamais se résigner devant l’injustice.

Vingt-huit ans après sa disparition, la voix de l’abbé André Sibomana continue de traverser le temps. Elle résonne dans chaque question posée face à l’injustice, dans chaque plume qui refuse de se taire, dans chaque citoyen qui croit encore que la dignité humaine n’a pas de prix.

Il savait que la vérité dérange. Il savait aussi que la mémoire dérange davantage encore. Pourtant, il a choisi de parler, d’écrire, d’alerter, non pas parce qu’il était certain de gagner, mais parce qu’il était convaincu qu’abandonner aurait été pire.

Son combat n’était pas seulement celui d’un prêtre ou d’un journaliste. C’était celui d’un homme qui refusait de voir son pays sombrer dans l’indifférence morale.

Aujourd’hui, la question qu’il nous laisse n’est pas seulement de savoir qui était André Sibomana.
La vraie question est plus exigeante : que faisons-nous de l’héritage qu’il nous a laissé ?

Car les voix pour la vérité disparaissent rarement d’un seul coup.
Elles s’éteignent surtout lorsque plus personne n’accepte de les reprendre.

Et peut-être que rendre hommage aux justes, ce n’est pas seulement se souvenir d’eux — c’est avoir le courage de continuer leur parole là où ils ont été forcés de s’arrêter.

Alice Mutikeys.

Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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