À Mageragere, des habitants accusent l’État d’avoir provoqué leur propre catastrophe.
À Mageragere, ce ne sont pas seulement des maisons qui se sont effondrées dans la nuit du 16 au 17 février 2026. C’est la confiance d’une population installée depuis plus de soixante ans qui s’est brisée sous les eaux détournées d’un chantier présenté comme vitrine du développement national. Tandis que le Rwanda célébrait son image internationale à travers les « UCI Road World Championships », des familles affirment avoir été sacrifiées au nom du prestige et de la visibilité mondiale.
Pour que le Rwanda brille sur la scène internationale, pour que les caméras du monde entier captent une image moderne et maîtrisée du pays à l’occasion du championnat du monde de cyclisme « UCI Road World Championships », certains Rwandais auraient-ils été sacrifiés ?
À Mageragere, derrière la vitrine soigneusement présentée au monde, des familles affirment avoir payé le prix fort d’un développement mené sans elles et contre elles.
Le mardi 17 février 2026 au matin, selon la chaîne YouTube PAPY EMPIRE TV, les habitants du village de Karambi, cellule de Mataba, secteur de Mageragere, district de Nyarugenge, dans la ville de Kigali, se sont réveillés dans la détresse après avoir été gravement affectés par des eaux de ruissellement issues d’un ouvrage réalisé par un entrepreneur chargé de la construction d’une route sous la supervision de la Ville de Kigali.
Selon les témoignages recueillis, cet entrepreneur aurait détourné un canal d’écoulement des eaux vers la zone habitée. Les habitants affirment également que la Ville de Kigali a autorisé l’exploitation de carrières de moellons dans les environs, sans qu’une étude sérieuse ne soit menée sur la gestion des déchets d’extraction ni sur l’écoulement des eaux. Les fortes pluies tombées dans la nuit du 16 février ont ainsi laissé le village dévasté, les habitants ne sachant plus où se tourner.

Une population installée depuis plus de 60 ans
Les résidents de Karambi affirment vivre sur cette colline depuis plus de soixante ans. Ils soutiennent n’avoir jamais connu de catastrophes liées aux pluies auparavant. Le terrain, situé en hauteur, était considéré comme stable et habité de génération en génération.
La situation aurait basculé en 2025, lorsque la Ville de Kigali a engagé la construction d’une route en préparation du championnat du monde de cyclisme « UCI Road World Championships ». Selon les habitants, les travaux auraient été exécutés dans la précipitation afin de projeter une image positive du pays à l’international, sans étude d’impact suffisante ni considération pour la sécurité des riverains. Certains y voient une forme de trahison, d’autant plus que, selon eux, ces terres susciteraient des convoitises anciennes.
La route a été inaugurée officiellement en 2025 en présence de responsables de la Ville de Kigali et des districts de Gasabo, Kicukiro et Nyarugenge, ainsi que de représentants des forces de défense et de sécurité. Mais pour les habitants, leur sécurité n’a jamais été une priorité. Alors que le discours officiel affirme que « le citoyen est la priorité », eux disent se sentir « au bord du précipice ».
Aujourd’hui, après la destruction quasi totale du village, beaucoup se demandent s’ils étaient réellement au centre des préoccupations publiques ou s’ils ont été sacrifiés au nom d’un événement international.
Des maisons ensevelies, des familles sans abri
Au lever du jour, les habitants tentaient de dégager leurs maisons ensevelies sous la boue et les pierres issues des carrières, mêlées aux eaux détournées. D’autres, désemparés, affirmaient n’avoir nulle part où aller.
Ils accusent directement l’État d’avoir mis leur vie en danger : avant la modification du canal d’écoulement, disent-ils, ils n’avaient jamais connu de catastrophe naturelle.
Certains avancent que des propriétaires fortunés auraient cherché à acquérir leurs terrains afin de les faire déplacer. Face au refus des habitants, ils soupçonnent que des manœuvres auraient été entreprises, avec la complicité d’autorités locales et de l’entrepreneur, afin de rediriger les eaux vers leurs parcelles et créer une situation de « zone à risque ». Ils craignent qu’en cas de décès, les habitants soient déplacés sans indemnisation adéquate, au nom de la sécurité publique, alors même que le danger aurait été créé par les autorités.
Un résident témoigne : « Des personnes influentes ont voulu prendre cette colline et déplacer les habitants. N’y étant pas parvenues, elles ont fait diriger l’eau vers nos maisons pour que nous soyons déclarés en zone dangereuse et déplacés sans compensation. »

Il affirme que d’autres tracés étaient possibles pour l’écoulement des eaux, sans traverser une zone habitée. Il estime que seule l’intervention du Président de la République pourrait permettre une résolution juste du problème.
Un autre habitant, installé depuis 2014, explique que les pluies ayant commencé vers 20 heures n’étaient pas plus abondantes que celles des années précédentes. Pourtant, vers minuit, les maisons ont commencé à s’effondrer. Selon lui, les eaux provenaient de la route construite près du complexe « Canal Olympia » et ont été dirigées vers leur village.
Pertes agricoles, risque de famine et déscolarisation
Les habitants déplorent également la destruction totale de leurs cultures. Ils vivaient de l’agriculture, produisant suffisamment pour alimenter les marchés. Aujourd’hui, ils craignent la faim.
Ils redoutent aussi la déscolarisation de leurs enfants et l’impossibilité d’accéder aux soins médicaux, ayant perdu tous leurs biens.
Une femme âgée, résidente depuis 1975, confie : « Ce qui nous est arrivé aujourd’hui est venu comme l’apocalypse. »
Elle affirme que jamais auparavant ils n’avaient subi de catastrophe, et que ce sont les carrières et la route de deux kilomètres qui ont provoqué la situation actuelle. Elle rappelle qu’en 2025, des explosions dans les carrières avaient déjà endommagé sa maison. Une indemnisation de 8 000 francs rwandais lui avait été proposée — une somme qu’elle juge dérisoire au regard des dégâts subis.
Plus de 100 maisons détruites
Le chef du village de Karambi, Nsabimana Napoléon, confirme l’ampleur des dégâts. Sur les quatre sous-villages qu’il administre, aucun ménage n’a été épargné : même là où les maisons ne se sont pas effondrées, tous les biens ont été endommagés. Il estime à plus de 100 le nombre de maisons détruites par les pierres et les sables issus des carrières. Il souligne qu’une étude préalable adéquate aurait pu prévenir ces conséquences.
Il indique également que des députés et le maire du district se sont rendus sur place récemment et avaient promis que les eaux seraient redirigées vers la rivière Nyabarongo. À ce jour, aucune mesure concrète n’a été prise.
Contactée pour réagir, la porte-parole de la Ville de Kigali, Emma Claudine Ntirenganya, n’a pas donné suite aux sollicitations de PAPY EMRIRE TV.
Ce que dit la loi rwandaise
L’article 26 de la loi n°58/2018 du 13 août 2018 régissant l’exploitation minière et les carrières impose au titulaire d’un permis d’exploitation :
- de gérer les déchets conformément aux instructions des autorités compétentes ;
- d’indemniser équitablement toute destruction de terrain ou de biens résultant des activités minières.
Par ailleurs, l’article 182 de la loi n°68/2018 du 30 août 2018 relative aux infractions et aux peines en général prévoit que toute destruction volontaire d’un bâtiment est passible d’une peine d’emprisonnement de 7 à 10 ans et d’une amende comprise entre 5 et 7 millions de francs rwandais, notamment lorsque des explosifs sont utilisés.
Les habitants s’interrogent : pourquoi ces dispositions ne sont-elles pas appliquées ? Pourquoi les autorités locales du district de Nyarugenge et du secteur de Mageragere ne tiennent-elles pas pour responsable l’exploitant des carrières ?
Derrière la vitrine, il reste des familles sans abri.
Aujourd’hui, les habitants de Karambi se disent abandonnés par les autorités qu’ils accusent d’être à l’origine même du danger qui les a frappés. Ils ignorent combien de temps durera leur calvaire, ni où ils pourront reconstruire leur vie.

Aujourd’hui, à Karambi, les habitants ne demandent ni privilège ni faveur. Ils demandent que la loi s’applique, que les responsabilités soient établies, que les dégâts soient réparés et que leur dignité soit reconnue.
Car derrière les routes flambant neuves et les images d’un pays présenté comme modèle de modernité, il y a des citoyens qui voient leurs maisons s’écrouler, leurs champs disparaître et leurs enfants menacés d’abandon scolaire.
Si le développement consiste à exposer une vitrine impeccable tout en dissimulant les ruines qu’elle produit, alors il ne s’agit plus de progrès, mais de mise en scène.
À Mageragere, les habitants posent une question simple et fondamentale :
un État peut-il célébrer son image internationale pendant que ses propres citoyens dorment dans la boue ?
Derrière la vitrine, il reste des familles sans abri. Et une responsabilité qui ne peut indéfiniment être détournée comme un canal d’eau.
Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part.
Parce que la dignité n’a pas de frontière.
Alice Mutikeys.