Rwanda : la vie chère derrière les chiffres officiels

Au Rwanda, la question du pouvoir d’achat ne se limite plus à une simple inquiétude économique : elle devient un révélateur des tensions sociales profondes qui traversent le pays. Tandis que les institutions financières affichent des projections rassurantes sur la maîtrise de l’inflation, de nombreux ménages constatent au quotidien une hausse continue du coût de la vie.
Selon les chiffres du National Institute of Statistics of Rwanda (NISR), les prix sur les marchés ont augmenté de près de 8,9 %, tandis que le taux de chômage avoisine 14,1 %. Ces données prennent une dimension particulière dans un pays où une grande partie de la population dépend du secteur informel et de revenus instables.

Des chiffres officiels se veulent rassurants…

En décembre 2025, la gouverneure de la Banque centrale du Rwanda, Soraya Hakuziyaremye, déclarait devant le Parlement que l’inflation resterait dans une fourchette comprise entre 2 % et 8 % jusqu’en 2026, avec une moyenne estimée à 6,9 % pour l’année 2025.
Elle soulignait l’existence d’un comité chargé de surveiller l’évolution des prix alimentaires et d’anticiper les variations saisonnières liées aux cycles agricoles.
Les données d’octobre 2025 indiquaient effectivement une inflation annuelle de 7,1 %, en légère baisse par rapport aux 7,3 % enregistrés en septembre. Officiellement, ces chiffres traduisent donc une tendance à la stabilisation.

…et une réalité tangible sur les marchés

Cependant, derrière ces moyennes statistiques se cachent des réalités beaucoup plus concrètes pour les consommateurs. L’augmentation des prix des denrées alimentaires et des boissons non alcoolisées a été identifiée comme l’un des principaux moteurs de l’inflation.
Plus frappant encore pour les consommateurs, les boissons alcoolisées et le tabac ont connu une hausse de 16 %, ce qui reflète une pression fiscale et commerciale importante sur certains produits.
Mais c’est surtout le secteur de l’énergie qui illustre le décalage entre projections macroéconomiques et vécu quotidien.

Carburant : un exemple direct de l’impact sur le pouvoir d’achat

En novembre 2025, l’autorité de régulation rwandaise a annoncé de nouveaux tarifs :
• Essence : 1 989 francs rwandais le litre, une hausse de 127 francs soit +6,8 %.
• Diesel : 1 900 francs rwandais le litre, une hausse de 92 francs soit +5,1 %, en seulement deux mois.

Or, dans un pays où une grande partie du transport des marchandises repose sur la route, cette augmentation ne touche pas uniquement les automobilistes. Elle entraîne une réaction en chaîne :
• hausse du coût des transports publics,
• augmentation des frais de livraison pour les commerçants,
• répercussion sur les prix alimentaires des marchés locaux.

Ainsi, même si l’inflation globale est annoncée à 6,9 %, certaines dépenses essentielles augmentent beaucoup plus rapidement, réduisant de fait le pouvoir d’achat réel.

Agriculture : entre prévisions et vulnérabilité

Au-delà du secteur énergétique, l’agriculture reste un autre facteur déterminant de la stabilité des prix. La Banque centrale elle-même reconnaît que l’équilibre inflationniste dépend fortement de la performance du secteur agricole. Des études internes ont montré que, sans investissements suffisants dans l’agriculture, il devient difficile de contenir la hausse des prix alimentaires.
Or, dans plusieurs régions rurales, des récoltes irrégulières dues aux conditions climatiques défavorables ont déjà entraîné des pénuries locales. Cela signifie qu’une inflation moyenne nationale peut masquer des flambées régionales beaucoup plus élevées.
Des programmes tels que Girinka ou Tekana, bien qu’ambitieux sur le papier, ont montré leurs limites dans la mise en œuvre : manque de suivi technique, encadrement insuffisant, accusations de détournement de fonds publics ou gestion opaque. Dans un contexte climatique instable, l’absence de mécanismes de compensation efficaces laisse souvent les agriculteurs absorber seuls les pertes lorsque les récoltes échouent ou que les prix chutent.

Commerce, fiscalité et concentration économique

Parallèlement, plusieurs commerçants dénoncent des charges fiscales élevées, des contrôles fréquents et des amendes jugées arbitraires. Dans certains secteurs, la concentration des circuits d’approvisionnement entre les mains d’un nombre restreint d’acteurs économiques limite la concurrence et favorise des situations proches du monopole.
Lorsque les mécanismes de régulation naturelle du marché sont affaiblis, la moindre perturbation, climatique, logistique ou financière, se répercute immédiatement sur les prix de détail, pénalisant directement les consommateurs.

Logement et précarité urbaine : une autre facette de la crise sociale

La question du logement illustre également la tension croissante entre politiques publiques et réalités sociales. Les démolitions de maisons jugées construites dans des zones à risque, souvent contestées par les habitants, entraînent des expulsions que certaines familles estiment insuffisamment indemnisées.
Perdre son logement revient fréquemment à perdre son principal actif économique. Dans un contexte d’inflation, cette dépossession accentue la vulnérabilité et renforce le sentiment d’injustice sociale.

Gouvernance, perception de la corruption et confiance citoyenne

À ces dimensions économiques et sociales s’ajoute un facteur plus structurel : la gouvernance et la confiance dans les institutions. Le Rwanda est parfois salué sur la scène internationale pour ses performances dans certains classements de perception de la corruption. Toutefois, plusieurs observateurs soulignent un décalage entre ces indicateurs et la réalité vécue par une partie de la population.
Des organisations internationales de défense des droits humains ont régulièrement évoqué des préoccupations relatives à l’indépendance de la justice, à la liberté d’expression et au pluralisme politique. Ces critiques ne portent pas uniquement sur des principes abstrats : elles influencent directement la perception de l’équité économique.
Lorsqu’une partie de la population estime que les règles ne s’appliquent pas à tous de manière égale, la hausse des prix et la précarité de l’emploi ne sont plus perçues comme de simples difficultés économiques, mais comme les symptômes d’un déséquilibre systémique.

Au-delà de la capitale Kigali aux allures “européennes”, le Rwanda demeure confronté à des défis que partagent de nombreux pays africains, notamment l’accès à l’eau potable.

Quand les chiffres se veulent rassurants mais que la perception s’érode

La tension sociale naît souvent de cet écart entre discours institutionnel et expérience quotidienne.
Un taux d’inflation maîtrisé sur le papier ne garantit pas nécessairement une amélioration du pouvoir d’achat si :
• les revenus stagnent,
• le chômage demeure élevé,
• les produits de base augmentent plus vite que la moyenne nationale.

Dans ces conditions, la question du pouvoir d’achat devient indissociable de celle de la gouvernance économique et de la redistribution réelle des bénéfices de la croissance.

Au-delà des indicateurs : la dignité économique

L’exemple du carburant, des boissons fortement taxées ou des denrées alimentaires montre que la crise sociale ne se résume pas à des pourcentages.
Elle se mesure dans la capacité d’un ménage à :
• se nourrir correctement,
• payer son transport,
maintenir ses enfants à l’école,
• conserver un logement stable.

Lorsque ces équilibres deviennent fragiles, même une inflation « contrôlée » peut produire un sentiment d’appauvrissement généralisé.
Ainsi, la stabilité économique ne se juge pas uniquement à la maîtrise des indices, mais à la perception concrète du bien-être par la population.

Alice Mutikeys.

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