Par Iradukunda (nom d’emprunt)
Madame Rolland,
Vous avez récemment pris la parole pour parler du Rwanda. Vous l’avez fait avec assurance, émotion et une certitude morale qui ne doute jamais d’elle-même. Vos propos ont été largement relayés par des médias rwandais étroitement contrôlés par le pouvoir — dans un pays où la liberté d’expression n’existe pas.
Si vous en doutez, dites-moi donc ce que font aujourd’hui Cyuma Hassan, Phocas Ndayizera, Aimable Karasira, et tant d’autres, derrière les barreaux. Sans doute participent-ils, eux aussi, à ce fameux “miracle rwandais” comme vous diriez !
Je suis Rwandais. Je vis avec les conséquences du régime que vous défendez. Et pourtant, dans votre discours, je ne me reconnais nulle part.
- « Les Rwandais de 94 ont été contraints de rentrer par la force »
Madame Rolland,
Vous faites ici référence aux réfugiés rwandais présents dans les camps à l’est du Zaïre après 1994. Permettez-moi d’apporter une clarification essentielle — car les mots comptent, surtout lorsqu’ils engagent la mémoire et la responsabilité.
Oui, des centaines de milliers de Rwandais, majoritairement hutu, se sont retrouvés dans des camps au Zaïre après le génocide.
Oui, ces camps ont été instrumentalisés, militarisés et infiltrés par des groupes armés responsables de crimes graves, y compris de crimes liés au génocide.
Mais non, cela ne permet ni de transformer l’ensemble de ces réfugiés en combattants, ni de justifier ce qui a suivi.

Le Mapping Report des Nations unies (2010) documente de manière détaillée les opérations militaires menées entre 1996 et 1998 par l’Armée patriotique rwandaise (APR), branche armée du FPR, sur le territoire zaïrois. Ce rapport établit notamment que :
- des attaques systématiques ont été menées contre des camps de réfugiés ;
- des civils non armés — femmes, enfants, personnes âgées — ont été poursuivis sur des centaines de kilomètres ;
- des massacres ont été commis loin de toute zone de combat ;
- certains faits, s’ils étaient qualifiés par une juridiction compétente, pourraient relever de crimes contre l’humanité, voire de crimes de génocide.
Ces constats ne relèvent ni de la propagande ni de discours congolais fantaisistes : ils émanent des Nations unies.
- Ne pas confondre réfugiés, peuple rwandais et groupes armés
Contrairement à ce que votre discours laisse entendre, nous refusons précisément les amalgames.
- Les réfugiés rwandais dans les camps du Zaïre n’étaient pas les Forces Armées Rwandaises.
- Les civils traqués dans les forêts congolaises n’étaient pas des génocidaires.
- Et le peuple rwandais ne se résume pas à un mouvement politico-militaire.
Ce qui s’est joué entre 1996 et 1998 n’est pas un simple “retour par la force” de réfugiés dans leur pays, mais :
- une intervention militaire régionale,
- la consolidation du pouvoir du FPR, déjà en place depuis 1994,
- puis l’exportation de cette logique militaire au Zaïre, avec des conséquences humaines catastrophiques.
Parler de ces événements sans distinguer clairement :
- les réfugiés,
- les civils,
- les auteurs de crimes,
- et les décideurs politiques et militaires,
revient à effacer les victimes une seconde fois.
- La prise du pouvoir par le FPR : un fait politique, pas un consensus national
Il est essentiel de rappeler que la prise du pouvoir par le FPR en 1994 ne résulte ni d’un vote, ni d’un consensus national, mais d’une victoire militaire.
Depuis lors, le Rwanda est gouverné par un parti issu de cette conquête armée, qui a progressivement :
- éliminé toute opposition politique réelle ;
- verrouillé l’espace médiatique ;
- criminalisé toute lecture alternative de l’histoire.
Dire cela ne revient pas à nier le génocide. Cela revient à refuser qu’un crime absolu serve de fondement permanent à un pouvoir absolu.
- Ce que nous refusons, Madame Rolland
Nous refusons :
- de confondre les réfugiés avec des criminels ;
- de confondre le FPR avec le peuple rwandais ;
- de confondre une conquête militaire avec une réconciliation nationale.
C’est précisément parce que nous faisons ces distinctions que votre discours pose problème.
Là où vous parlez au nom des Rwandais, nous parlons en tant que Rwandais, avec le poids de l’histoire, des archives et des morts et en pensant à l’avenir du Rwanda.
- « On incrimine le Rwanda de tous les maux du Congo »
Non, Madame Rolland.
On ne l’incrimine pas : on documente. Les accusations contre le Rwanda ne proviennent ni de slogans ni de fantasmes congolais, mais de rapports des Nations unies, d’ONG internationales indépendantes et de sanctions imposées par des États partenaires. Le soutien rwandais aux groupes armés dans l’est de la RDC est établi. Le pillage des ressources congolaises est documenté depuis plus de vingt ans.
Des millions de morts ne sont ni une exagération ni une invention.
Transformer un État mis en cause sur la base de faits en victime d’un complot discursif est une stratégie classique des régimes autoritaires. Nous la connaissons bien.

- « Si le Congo s’allie au Rwanda, il deviendra une puissance économique »
Cette affirmation n’est ni une analyse ni une projection sérieuse : c’est un mythe politique.
Le Rwanda n’est pas une puissance économique régionale. Son économie est fragile, dépendante de l’aide extérieure, de l’endettement et de ressources extraites illégalement de la région.
Ce que le Rwanda exporte aujourd’hui, ce n’est pas un modèle de prospérité, mais une domination politique et militaire.
- « 8 % de croissance, 64 % de femmes au Parlement »
Les chiffres existent, Madame Rolland. Mais ils ne disent pas la vérité que vous taisez. La croissance ne profite pas à la majorité des Rwandais. Depuis 2024, les citoyens subissent une avalanche de taxes sur des produits essentiels, pendant que les entreprises liées au FPR bénéficient d’exemptions fiscales.
Quant au Parlement que vous louez, il n’est pas un contre-pouvoir. Les femmes qui y siègent n’y exercent aucun pouvoir autonome. Aucune ne peut critiquer le président, l’armée ou la politique régionale sans risquer sa liberté. La représentation sans liberté n’est pas l’émancipation.
C’est une vitrine soigneusement éclairée.
- « Le Rwanda a dit non à l’aide internationale »
À moins que vous n’ayez décidé de faire de l’humour, ce qui serait nouveau, ceci est faux.
Le Rwanda n’a pas refusé l’aide internationale : il en a perdu une partie en raison de ses choix militaires, notamment en République démocratique du Congo. Présenter des sanctions comme un acte souverain relève d’une inversion complète des responsabilités.

9. « Hutu et Tutsi n’existent plus »
Les mots ont disparu des documents officiels. Pas des mémoires. Pas des familles. Pas des traumatismes.
Aujourd’hui, au Rwanda, parler librement de l’histoire est un crime. Des citoyens sont arrêtés pour des messages privés. Des jeunes sont poursuivis pour ne pas participer aux commémorations officielles. Le silence imposé n’est pas la réconciliation.
- « Les enfants de génocidaires sont intégrés »
Madame Rolland, ce terme est en lui-même une violence. Il n’existe pas d’« enfants de génocidaires ». Il existe des enfants innocents, non coupables des crimes de leurs parents. Employer ce vocabulaire, même dans un sens prétendument positif, revient à leur coller une identité criminelle héréditaire. Aucun enfant ne doit porter la faute d’un parent. Aucun État ne peut bâtir la réconciliation sur une culpabilité transmise par le sang.
- Ce que vous ne dites jamais
Vous ne parlez pas :
- des opposants assassinés ;
- des journalistes réduits au silence ;
- des exilés politiques ;
- des arrestations arbitraires ;
- de la peur quotidienne ;
- des sanctions internationales récentes.
Ce silence n’est ni une omission ni une « naïveté ». C’est un choix politique.

- Une parole utilisée contre ceux qui n’en ont pas
Que vos propos soient repris par des médias sans liberté d’expression n’est pas un hasard. Votre notoriété sert de caution morale à un régime qui interdit à ses propres citoyens de parler librement.
Vous parlez du FPR que vous confondez avec le Rwanda. Mais vous ne parlez jamais des Rwandais qui souffrent.
- Votre bataille est perdue d’avance
Madame Rolland, Vous pouvez embellir le récit officiel. Mais la réalité ne se tait pas éternellement, vous devez vous en doutez vu ce l’affaire de l’appartement que Bongo vous a offert !
Les chiffres ne feront jamais oublier les prisons. Les slogans ne remplaceront jamais la justice. La propagande ne résiste ni aux faits, ni au temps. Le Rwanda n’a pas besoin de porte-voix célèbres.
Il a besoin de vérité, de liberté et de droits humains.
Iradukunda
Rwandais, citoyen sans voix dans son propre pays
(Nom d’emprunt, par nécessité)