Lettre ouverte adressée au Dr Bizimana, pour l’alerter sur les conséquences de la diffusion de discours de haine et de division parmi la jeunesse rwandaise

Lettre ouverte adressée au Dr Bizimana, pour l’alerter sur les conséquences de la diffusion de discours de haine et de division parmi la jeunesse rwandaise

Ribara uwariraye – « Seul celui qui a traversé la nuit peut la conter ».

C’est dans cet esprit que cette lettre ouverte s’inscrit. Authentique, douloureuse, mais nécessaire, elle s’adresse à un haut responsable du régime rwandais, pour dénoncer des propos inacceptables, et mettre en lumière les dérives actuelles de la gouvernance autoritaire du Rwanda. À travers ce témoignage personnel, c’est une génération entière de Rwandais — jeunes, rescapés, exilés ou simplement lucides — qui se voit accusée, muselée ou réduite au silence, au nom d’une vérité officielle imposée par la dictature rwandaise.

Par Patrick Rugaba.

Publié le 19 août 2025 par Veritas

À Monsieur le Ministre de l’Unité nationale et de la Citoyenneté, Dr Jean-Damascène Bizimana,

Je choisis de vous adresser cette lettre ouverte en réaction à votre publication sur votre compte X, dans laquelle vous répondiez à une de mes interventions exprimant mon inquiétude face au fait que, de nos jours, les autorités de notre pays forment des jeunes civils à manier des armes.

Les jeunes civils formés à manier les armes.

Ceci s’inscrit dans un contexte inquiétant où circulent de nombreux discours inculquant à la jeunesse que toute personne critiquant le FPR-Inkotanyi est un ennemi de la nation, à traquer et à réduire au silence, où qu’elle se trouve.

Ce message est d’ailleurs repris dans plusieurs discours de hauts responsables du régime du général Paul Kagame, incitant ouvertement les jeunes à s’opposer à la montée des voix venues de la jeunesse de la diaspora, considérée comme ennemie du pays.

Il y aurait beaucoup à dire, mais je souhaite aujourd’hui me concentrer sur un point essentiel, directement lié à vos responsabilités ministérielles.

Avant toute chose, je tiens à vous reprocher d’avoir fui le débat que vous aviez pourtant vous-même initié. Au lieu de permettre un échange constructif, vous m’avez bloqué. Vous avez également censuré les réponses d’autres jeunes Rwandais qui tentaient de vous montrer que les actions que vous menez, en tant que dirigeant, auront de lourdes conséquences pour l’avenir du pays.

Il est profondément regrettable qu’un homme occupant une fonction aussi importante au service du peuple rwandais ne supporte pas la confrontation avec des idées différentes des siennes.

Il est tout aussi préoccupant que le régime auquel vous appartenez semble vouloir une jeunesse docile, soumise, qui suit sans questionner — alors que vous savez très bien les tragédies qu’un tel endoctrinement aveugle a déjà causées au Rwanda.

Je n’entrerai pas ici dans le détail de vos nombreux discours, souvent teintés de révisionnisme historique et d’attaques ciblées contre une partie du peuple rwandais. On pourrait y passer la nuit.

Je souhaite attirer votre attention sur un sujet bien précis : dans votre publication, vous vous êtes permis d’affirmer que mon père — que vous ne connaissez même pas — a précipité le pays dans le chaos, et que vous êtes, aujourd’hui, en train de le sauver des génocidaires comme lui. Je ne suis pas le seul à avoir été attaqué ainsi. Vous avez tenu des propos similaires contre d’autres personnes, sans pouvoir justifier vos accusations autrement que par le fait que leurs parents auraient participé au génocide — alors même que certains sont des rescapés connus, que vous transformez en cibles politiques.

Je me dois de répondre, en particulier au sujet de mon père. J’ai longtemps observé les diffamations lancées contre lui par des partisans du régime, souvent sous pseudonymes, protégés par l’impunité. Aujourd’hui, c’est vous — haut représentant de l’État — qui assumez publiquement ces attaques, ce qui prouve qu’il ne s’agit pas de dérives individuelles, mais d’une stratégie orchestrée.

Soyons clairs : ces campagnes de diffamation ne sont pas de simples opinions personnelles. Si elles l’étaient, vous, en tant que ministre, auriez dû les condamner.

Monsieur le Ministre, je vous demande solennellement de ne plus jamais associer le nom de mon père aux crimes des Interahamwe ou des Inkotanyi, pour les raisons suivantes :

L’histoire de mon père est bien connue. Il l’a lui-même racontée dans le livre « Survivre par la parole » (en anglais « Survivors Uncensored »). Je vous invite à le lire. Ce livre est facilement accessible sur Amazon.

Patrick Rugaba, auteur de la lettre.

En attendant, permettez-moi de rappeler quelques faits :

Vous évoquez souvent les massacres de 1992 à Bugesera et à Kibuye comme un prélude au génocide de 1994. Sachez que mon père faisait partie des premières cibles de ces massacres, que vous attribuez aux Interahamwe.

Moi-même, qui vous écris aujourd’hui, j’ai survécu à ces attaques en 1992 alors que je n’avais même pas deux ans. Et aujourd’hui, vous osez me qualifier d’Interahamwe ?!

Après cette vague de violence, mon père fut emprisonné, puis relâché grâce à la pression exercée par les partis d’opposition de l’époque. Il était accusé d’avoir appelé la population à se défendre, plutôt que de se laisser massacrer sans résistance. Où étaient vos accusateurs d’aujourd’hui à ce moment-là ?

Et vous, Dr Damascène, où étiez-vous à cette époque ? En France, en train de siroter du vin, pendant que nos familles faisaient face à ces violences que vous nous attribuez aujourd’hui ?

Vous vous dites aujourd’hui défenseur passionné du FPR-Inkotanyi, et vous affirmez que les gens devraient remercier le FPR avant même Dieu pour les avoir sauvés. Mais lorsque mon père et d’autres se battaient contre le régime MRND pour dire que les Inkotanyi étaient eux aussi des Rwandais et qu’ils devaient pouvoir rentrer au pays, qu’avez-vous fait ? Où étiez-vous ? Que faisiez-vous quand nos familles étaient persécutées pour cette position, déportées ou tuées ?

Peut-être êtes-vous de ceux qui n’apparaissent qu’après la victoire, pour piétiner la mémoire de ceux qui ont résisté en les salissant du nom d’Interahamwe.

Vous parlez beaucoup du génocide. Mais pouvez-vous nous dire où vous étiez durant ces événements ? L’avez-vous vécu ? Vous êtes-vous caché ? Ou étiez-vous devant votre télévision, un verre de vin à la main, à observer, pour ensuite venir nous expliquer ce que nous avons vécu ?

Je vous demande instamment de cesser de manipuler l’histoire de mon père et de nombreux autres parents injustement ciblés par les extrémistes du FPR. Vos attaques sont inacceptables, sans fondement, et profondément immorales. L’heure viendra où la vérité éclatera. Les tortures et l’injustice que vous lui avez fait subir sont déjà suffisantes. Vous avez prouvé que les Interahamwe et les Inkotanyi, dans leurs méthodes, ne sont que deux faces d’une même médaille.

Ayez le courage d’assumer vos positions. N’ayez pas peur du débat.

Avant de conclure, permettez-moi de vous poser une question : avez-vous vraiment écouté les propos du sénateur Evode Uwizeyimana, lorsqu’il critiquait à l’étranger le programme « Ndi Umunyarwanda » ? Il a révélé très clairement l’objectif de ce programme : écarter du débat politique ceux qui vous critiquent, notamment les jeunes, en les stigmatisant comme enfants de génocidaires. Cela ne fonctionnera pas.

Et même si ce que vous affirmiez était vrai — ce qui n’est pas le cas des personnes que je connais — le crime est individuel. Aucun enfant ne doit être tenu pour responsable des actes de ses parents.

Et si vous tenez à poursuivre cette logique, commencez donc par Madame Jeannette Kagame, Première Dame du Rwanda. Voici un document officiel des Nations Unies prouvant que son père a été condamné pour sa participation aux massacres de 1959. Continuez ensuite avec Monsieur Rwangombwa, et bien d’autres que vous connaissez.

(Liste de responsables dont les parents ont été condamnés pour les massacres de 1959)

Tous ces individus, dont les parents furent condamnés pour leur rôle dans les tueries de 1959, sont aujourd’hui vos collègues. Et je ne parle même pas ici des crimes commis par les Inkotanyi depuis 1990 au Rwanda et en RDC.

Il est évident, et juridiquement incontestable, qu’on ne peut faire porter à une personne un crime qu’elle n’a pas commis.

Je vous invite donc à reconsidérer sérieusement vos responsabilités. Votre rôle exige de la retenue, de l’impartialité, et un engagement sincère envers la vérité historique. Vous devez éviter tout discours semant la haine et la division. Si vous persistez, un jour, la justice vous demandera des comptes.

Je vous rappelle enfin que certains partisans du régime que vous servez affirment publiquement leur volonté de commettre un génocide encore plus grand que celui de 1994 — et pourtant, vous ne les avez jamais condamnés. C’est pourtant votre devoir.

Ces mêmes personnes traitent une partie du peuple rwandais de « chiens », d’« animaux » ou d’êtres sans humanité. Vous les entendez. Mais vous gardez le silence. Vous êtes davantage préoccupé par la répression des voix critiques de la mauvaise gouvernance du FPR-Inkotanyi que par la dérive extrémiste de vos propres alliés.

Je conclus en vous rappelant que votre fonction vous oblige à condamner fermement ces discours haineux et à œuvrer pour l’unité, non pour la division du peuple rwandais.

L’histoire jugera sévèrement ceux qui auront fermé les yeux sur ce qui nous mène à nouveau vers l’abîme.

Dans l’espoir que vous choisirez le chemin du dialogue et de la réconciliation entre les Rwandais,
Je vous remercie.

Patrick Rugaba (@patrickRugaba)

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