Official speaking to villagers with banner forbidding the phrase 'God saved'

Rwanda – commémoration : Au tour de Dieu déranger le récit officiel

En cette période de commémoration du génocide au Rwanda en 1994, les mots ne sont jamais neutres. Ils portent la mémoire, façonnent le récit national, mais peuvent aussi en tracer les limites. Ils disent ce qui doit être retenu et parfois, ce qui doit être oublié.

Le 4 avril, dans un discours désormais largement relayé, le Dr Bizimana a affirmé sans ambiguïté que les survivants du génocide n’avaient pas été sauvés par Dieu, mais par les Inkotanyi. Une déclaration forte, tranchée, qui ne se contente pas d’interpréter l’histoire : elle en redéfinit les fondements.

Et pourtant, une question demeure : peut-on dire aux survivants ce qu’ils ont vécu ? Peut-on leur retirer Dieu de leur propre histoire ?

Dieu n’a sauvé personne ?

Voici, fidèlement traduite, l’essence des propos du Dr Bizimana :

« Les survivants du génocide contre les Tutsi n’ont pas été sauvés par Dieu, ils ont été sauvés par les Inkotanyi. Dieu n’est pas venu désarmer les Interahamwe, ni arrêter les massacres. Je ne l’ai pas vu. Là où des Tutsi ont été tués dans les églises — à Nyundo, Nyarubuye, Nyange — parfois avec la complicité de prêtres — voilà la vérité. Si les Inkotanyi n’avaient pas combattu, beaucoup n’auraient pas survécu. Ceux qui ont arrêté le génocide sont ceux qui ont combattu, certains en y laissant leur vie. »

Ce discours est clair. Il affirme une vérité historique incontestable : des hommes ont combattu, et ce combat a contribué à arrêter le génocide. Mais il va plus loin. Il affirme aussi que Dieu n’a rien fait. Qu’il était absent. Qu’il n’a sauvé personne. Et c’est là que le récit devient autre chose qu’un simple rappel historique : il devient une vision imposée du monde. Il convient de noter aussi que le Dr Bizimana vivait en France au moment du génocide.

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Peut-on confisquer Dieu aux survivants ?

Beaucoup de rescapés racontent des situations où la survie tient à presque rien. Des personnes cachées pendant des semaines sans être découvertes. Des familles épargnées lors de fouilles systématiques. Des individus qui échappent à la mort à quelques secondes près. Des enfants protégés par des inconnus au péril de leur vie. Dans ces moments-là, certains parlent de courage humain, d’autres et ils sont nombreux parlent de Dieu. Ces témoignages circulent dans les familles, dans les mémoires, dans les silences aussi. Ils ne cherchent pas à nier l’histoire. Ils expriment une autre dimension de l’expérience humaine face à l’extrême.

Certains survivants l’ont même exprimé publiquement. Immaculée Ilibagiza, par exemple, a témoigné du rôle central de la prière dans sa survie, racontée dans Left to Tell. D’autres témoignages, recueillis notamment par Aegis Trust ou au Kigali Genocide Memorial, évoquent eux aussi des formes de survie perçues comme inexplicables, parfois interprétées comme une protection divine.

Des chercheurs comme Timothy Longman ont également montré que, malgré les compromissions de certaines institutions religieuses, la foi est restée pour beaucoup une ressource essentielle pour traverser l’épreuve. Faut-il alors disqualifier ces témoignages  ? Faut-il dire à ceux qui ont survécu qu’ils se trompent sur le sens de leur propre survie ? Car au fond, la question n’est pas de prouver Dieu. La question est de savoir si l’on peut interdire aux rescapés de reconnaître sa présence.

La vérité que tait le Dr Bizimana sur les événements de Kabgayi, le 2 juin 1994

Dans son discours, le Dr Bizimana évoque également le 2 juin 1994 à Kabgayi. Il présente l’intervention du FPR comme un moment où les forces génocidaires auraient été empêchées de tuer davantage. Ce point mérite d’être entendu. Mais il mérite aussi d’être complété.

Car que s’est-il passé ensuite ?

Selon un témoignage détaillé d’Espérance Mukashema, rescapée tutsie présente sur les lieux, relayé notamment par Jambonews, les événements qui ont suivi la prise de Kabgayi par le bataillon 157 du FPR dirigé par le Colonel Fred Ibingira prennent une tournure radicalement différente.

Le 2 juin 1994, après la prise de Kabgayi, des réfugiés présents sur le site, parmi lesquels de nombreux religieux, sont déplacés. Une partie est transférée vers Ruhango, une autre vers Gakurazo, dans un noviciat des frères jésuites dirigé par un religieux burundais nommé Balthazar.

Parmi les personnes concernées figurent plusieurs hauts responsables de l’Église catholique rwandaise, notamment :

  • Mgr Joseph Ruzindana, évêque de Byumba
  • Mgr Thaddée Nsengiyumva, évêque de Kabgayi
  • Mgr Vincent Nsengiyumva, archevêque de Kigali et président de la Conférence des évêques catholiques du Rwanda

Le 5 juin 1994, jour de la Pentecôte, ces ecclésiastiques sont à nouveau transférés vers Gakurazo. Selon le témoignage, ils arrivent sous escorte du FPR aux alentours de 11 heures. Une messe est célébrée dans la chapelle du noviciat.

Espérance Mukashema, qui vivait sur place depuis trois mois avec ses enfants, après l’assassinat de son mari le 28 avril 1994 à Gasoro (près de Nyanza), décrit une atmosphère initialement calme. Elle raconte avoir cédé sa chambre à l’archevêque et avoir été relogée dans un espace commun avec ses enfants.

Le même jour, en début de soirée, vers 19 heures, un militaire identifié comme Wilson Ukwishaka se présente et demande que les réfugiés récemment arrivés de Ruhango soient réunis dans le réfectoire pour une réunion. Il précise que seuls ces nouveaux arrivants sont concernés. Tous se rassemblent.

Espérance Mukashema s’assoit au fond de la salle avec l’un de ses enfants. À côté d’elle se trouve Mgr Gasambwoya, tenant sur ses genoux son fils aîné, Richard Sheja, âgé de huit ans.

Le militaire prend la parole brièvement :
« Nous venons de prendre le pays, nous contrôlons toute cette zone, je vais m’entretenir avec vous sur comment on va pouvoir travailler ensemble. »

Ce seront ses seuls mots. Peu après, Espérance Mukashema sort de la salle avec un enfant malade. Un militaire lui demande de revenir chercher son autre enfant resté avec l’évêque. Elle hésite, retourne brièvement, mais ressort sans lui. Quelques instants plus tard, des militaires pénètrent dans la salle, par la porte et par les fenêtres, et ouvrent le feu. Le témoignage décrit une exécution immédiate et massive.

Depuis l’extérieur, Espérance Mukashema entend son fils crier : « maman, maman », alors que les tirs continuent. Tous les occupants de la salle sont abattus. Les corps restent étendus au sol.

Après les tirs, les survivants sont rassemblés. Les militaires leur présentent une version des faits : un individu aurait pénétré dans la salle, tué tout le monde, puis se serait suicidé. Un corps recouvert de vêtements leur est montré comme étant celui du prétendu assaillant, sans qu’il soit possible de l’identifier.

Le témoignage évoque également des menaces directes adressées aux survivants pour les contraindre au silence, notamment cette phrase :« Tais-toi, ou les enfants qui te restent deviendront orphelins. » Les victimes sont ensuite enterrées dans une fosse commune creusée derrière le noviciat, « comme des animaux », selon les mots du témoin.

Parmi les morts figurent non seulement les trois évêques — Mgr Joseph Ruzindana, Mgr Thaddée Nsengiyumva et Mgr Vincent Nsengiyumva — mais aussi d’autres membres du clergé et des civils, dont le fils d’Espérance Mukashema.

Dans son témoignage, Espérance Mukashema affirme également que certaines des personnes impliquées dans ces opérations occupent aujourd’hui des fonctions officielles, et que des tentatives ont été faites pour empêcher que ces faits soient connus ou investigués.

Kabgayi, le 2 juin — et après ?

Dans son discours, le Dr Bizimana présente l’intervention du FPR comme un moment où les forces génocidaires auraient été stoppées. Ce récit s’inscrit dans une lecture plus large : celle d’une guerre présentée exclusivement comme une intervention destinée à arrêter le génocide.

Mais lorsque ce récit devient unique, lorsqu’il s’impose comme la seule grille de lecture possible, il cesse d’être une explication historique, il devient une injonction.

Car une guerre, aussi décisive soit-elle, peut aussi poursuivre d’autres objectifs. Réduire sa complexité à une seule finalité, sauver, revient à fermer la porte à toute interrogation, à toute nuance, à toute zone d’ombre. Et c’est là que le danger commence.

Un récit imposé ne laisse pas de place aux voix discordantes. Il ne tolère ni les témoignages qui dérangent, ni les faits qui compliquent. Il sélectionne, hiérarchise, et parfois efface.

Or, il ne peut y avoir de réconciliation dans une mémoire sous contrainte.

La réconciliation ne naît pas de vérités décrétées, mais de vérités affrontées. Elle exige que toutes les douleurs soient entendues, que toutes les questions puissent être posées, et que tous les récits — même inconfortables — aient le droit d’exister.

Comme le chantait Kizito Mihigo : « Le pardon n’est pas contre la vérité, au contraire il l’exige.
Même quand l’amour épouse la justice, c’est la paix qui naît de cette union. La réconciliation est possible.
» Ces mots rappellent une exigence fondamentale : sans vérité, il n’y a ni justice, ni paix durable. Imposer un récit unique, c’est prendre le risque d’une mémoire inachevée, d’une vérité fragmentée et d’une paix fragile. Car une société ne guérit pas de ce qu’elle refuse de regarder en face.

Une mémoire à sens unique ?

Il est juste de rappeler que des Tutsi ont été massacrés dans des églises. Il est nécessaire de reconnaître les complicités, y compris religieuses, là où elles ont existé. Mais une mémoire juste ne peut pas être sélective. Peut-on dénoncer certains crimes tout en refusant d’en examiner d’autres ?
Peut-on construire une vérité nationale sur une mémoire partielle ?

Lorsque certains épisodes sont mis en avant tandis que d’autres restent dans l’ombre, il ne s’agit plus seulement d’histoire mais d’un choix politique. Le problème n’est pas de dire que le FPR a arrêté le génocide. Le problème est de transformer cette vérité en monopole du salut et en monopole du récit.

Bizimana, Dieu et les mots

Il y a, dans cette histoire, une ironie que beaucoup de Rwandais relèvent aujourd’hui.

Le nom « Bizimana » signifie : « Dieu sait ».

Et pourtant, aux yeux de certains, ce nom est devenu autre chose. Certains le détournent en « Bizinkotanyi – Les Inkotanki savent !» ou « Bizibinyoma – qui ne connait les mensonges», révélant un malaise, une fracture, un doute. Ce glissement n’est pas anodin. Il dit quelque chose de la tension autour de la mémoire. Il dit le fossé entre un discours officiel et des vécus qui ne s’y reconnaissent pas entièrement. Car au fond, il ne s’agit pas seulement de Dieu. Il s’agit de vérité.

Entre Dieu et les armes

Oui, des hommes ont combattu.
Oui, des vies ont été sauvées par ceux qui ont pris les armes.
Oui, cela doit être reconnu, sans ambiguïté.

Mais non, cela ne donne à personne le droit de redéfinir l’expérience intime des survivants. Dans le chaos, certains ont survécu grâce à des gestes humains. D’autres grâce à des hasards inexplicables. D’autres encore y ont vu la main de Dieu. Ces récits ne s’excluent pas. Ils coexistent.

Les nier, c’est appauvrir la mémoire.
Les hiérarchiser, c’est la déformer.

Refuser la confiscation du témoignage

Je suis rescapée.

Et je refuse qu’on m’explique ce que j’ai vécu.
Je refuse qu’on me dise que Dieu n’était pas là, si moi je l’y ai rencontré.
Je refuse qu’une mémoire officielle décide à ma place du sens de ma survie.

La mémoire du génocide au Rwanda en 1994 mérite la complexité. Elle mérite la pluralité. Elle mérite le courage de regarder toutes ses zones d’ombre.

Car une mémoire qui exclut finit toujours par trahir.

Entre Dieu et les armes, il ne devrait pas y avoir de guerre.

Il devrait y avoir une vérité entière. Une vérité qui reconnaît que des hommes ont combattu et que, dans le même temps, certains ont trouvé Dieu au milieu des flammes.

Personne ne devrait confisquer aux survivants le droit de dire comment ils ont survécu.

Alice Mutikeys

Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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