Banyamulenge : une histoire plus ancienne que les frontières. Ils sont Congolais.

Dans l’est de la RDC, les mots tuent parfois autant que les armes. Parmi eux, une affirmation revient avec insistance : les Banyamulenge seraient des « Rwandais », donc des étrangers, donc illégitimes. Cette narration n’est pas neutre. Elle sert à justifier l’exclusion, la dépossession, et trop souvent, la violence.

Cet article ne cherche ni à simplifier ni à embellir. Il s’inscrit dans une exigence de vérité historique. Car comprendre l’histoire des Banyamulenge, c’est démonter une construction politique dangereuse : celle qui nie leur appartenance au Congo. Des récits anciens transmis par les Ibisigo aux fractures coloniales, des guerres des royaumes rwandais aux recompositions contemporaines, une réalité s’impose : les Banyamulenge sont le produit d’une histoire longue, enracinée, complexe et profondément congolaise.

La mémoire avant l’écriture

Même si les Rwandais d’autrefois ne savaient pas écrire comme aujourd’hui, leur histoire n’a jamais été silencieuse. Elle s’est transmise autrement — à travers les Ibisigo. Ces poèmes ont été bien plus que de simples œuvres orales : ils ont constitué le véritable réservoir de la mémoire historique. C’est par eux que nous connaissons les événements qui ont marqué les règnes des rois : les guerres d’expansion, les luttes contre les ennemis qui attaquaient le Rwanda, les envahisseurs étrangers, les rivalités entre princes pour le pouvoir, les épidémies qui frappaient les hommes et le bétail, les catastrophes liées aux changements climatiques, les morts exceptionnelles des rois, les rébellions contre l’autorité, et tant d’autres faits.

Écrire pour ne pas disparaître

Dans cette mémoire poétique du Rwanda, un texte fondateur se détache : « Umunsi ameza imiryango yose – le jour où elle fit prospérer toutes les lignées ». Il fut composé par la poétesse Nyirarumaga, devenue reine régente suppléante sous le règne de Ruganzu Ndoli. Elle ne l’écrivit pas par hasard. Elle répondait à une urgence : empêcher que l’histoire du Rwanda ne continue de sombrer dans l’oubli, comme cela avait été le cas auparavant.

Pour cela, elle inventa une forme nouvelle, qu’elle appela impakanizi. Une manière de dire l’histoire autrement. Son poème est construit comme une chaîne, où chaque règne devient une perle. La première perle raconte le règne de Ruganzu Bwimba. Puis, au fil du temps, les poètes ont continué d’ajouter les événements de leur époque, prolongeant cette chaîne que le Rwanda porte encore aujourd’hui. C’est à partir de là que commence l’histoire que nous connaissons. Ce qui précède — l’époque des « rois fondateurs » (Abami b’Umushumi) — a été englouti par l’oubli.

Ce que l’histoire a perdu

L’historien Alexis Kagame, qui a consigné ces traditions, explique que le dernier poète à maîtriser pleinement ces récits anciens fut Nyirimigabo de Marara ya Munana. Il mourut lors d’une attaque à Bunyabungo sous le règne de Rwabugiri, en 1881. Son savoir ne survécut que grâce à son fils Nyagatoma, qui le transmit. Un autre témoin, Karera ka Bamenya, dernier chef des poètes sous Yuhi V Musinga, confirmait lui aussi cette perte : les vers relatifs aux anciens rois avaient disparu.

Nyamususa, ou l’ancrage d’un royaume

Dans « Umunsi ameza imiryango yose » — « le jour où elle fit prospérer toutes les lignées » — une figure centrale apparaît : Nyamususa. Elle fut l’épouse de Gihanga Ngomijana, fondateur de la dynastie nyiginya. De leur union naquirent trois enfants, chacun héritant d’un territoire : Kanyarwanda reçut le Rwanda, Kanyabugesera le Bugesera, et Kanyendorwa le Ndorwa. Nyamususa, fille de Jeni de Rurenge, fut aussi la première des reines mères parmi les neuf premières de cette dynastie issues du clan des Abasinga. C’est ainsi qu’elle « fit prospérer toutes les lignées ».

Du mythe à la terre

Mais Nyirarumaga poursuivait un autre objectif, plus profond encore : donner à la dynastie nyiginya une racine enracinée dans la terre rwandaise. Car l’histoire de Gihanga commence dans le mythe, celui des Ibimanuka, « ceux qui descendent du ciel ». Or, le fait que Nyamususa soit issue des Abasinga autochtones a permis de transformer ce récit : de mythe, il devient histoire. Dès lors, on admet que ces « Ibimanuka » seraient venus d’une région située au nord du Rwanda, l’actuel Ouganda et qu’ils n’étaient pas les premiers à venir de cette direction.

Quand l’histoire rencontre le présent

À travers d’autres Ibisigo, une autre histoire apparaît. Celle de groupes qui, à un moment donné, ont rompu avec le pouvoir royal. Parmi eux, les Abanyabyinshi. Ils se rebellèrent contre les rois du Rwanda et finirent par fuir vers la plaine de la Rusizi. Là, au fil du temps, en se mêlant à d’autres groupes, ils seront appelés Banyamulenge. Aujourd’hui encore, pour des raisons profondément politiques, ces derniers sont victimes de violences d’une extrême brutalité.

C’est cette histoire qu’il faut reprendre. Non pas pour la raconter comme un récit figé, mais pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, et surtout — qui se cache derrière les violences qui les frappent.

Avant les frontières, il y avait des hommes

Il est difficile de dire avec précision quand les premiers Rwandais sont arrivés dans la plaine de la Rusizi et dans la région de Mulenge. Mais la tradition orale garde la trace de quatre noms. Quatre hommes issus du clan des Abashambo : Rugabika, aussi appelé Serugabika, ancêtre des Abagabika ; Gasinzira, ancêtre des Abasinzira ; Rugorora, ancêtre des Abagorora ; et Mfizi, ancêtre des Abapfizi.

Tout commence avec Rugabika. Fils de Mushambo de Kanyandorwa, il vivait dans le Kinyaga, dans l’actuelle Cyangugu. Un jour, il conduit son troupeau jusqu’à la rivière Rusizi. De l’autre côté, il aperçoit une vaste plaine, couverte d’une herbe verte, dense, vivante. Comme tout éleveur, il ne se contente pas de regarder : il traverse, il explore. Et il découvre un territoire vide. Sans maître.

Alors il décide. Il ne rentre pas. Il installe son troupeau. Les bêtes prospèrent. L’eau est abondante, l’herbe généreuse. Elles se multiplient. Il fait venir sa femme, ses enfants. Il construit son premier foyer à Kubwegera, dans l’actuel territoire d’Uvira.

Peu après, ses proches viennent le voir : Gasinzira, Rugorora, Mfizi. Ils observent, comprennent, repartent chercher leurs familles à Mushaka. Et ils reviennent. S’installent. Restent.

C’est ainsi que les premières familles rwandaises s’installent dans cette région. Bien avant les frontières. Bien avant les cartes. Elles ne bougeront pas. Ce sont les frontières qui bougeront autour d’elles. Et un jour, sans avoir quitté leur terre, elles deviendront congolaises.

Cette présence remonte à une époque antérieure à 1500. Car lorsque les Abanyabyinshi arrivent plus tard, après leur rébellion, ces familles sont déjà là. Depuis longtemps. Très longtemps.

Une rébellion, puis l’exil

Le nom Abanyabyinshi vient de Byinshi, fils de Bamara, lui-même descendant du roi Yuhi II Gahima, qui régna de 1444 à 1477. À la mort de ce roi, Ndahiro II Cyamatare monte sur le trône. Mais Bamara et son fils refusent de reconnaître son autorité. Ils se rebellent. Ils s’imposent dans la partie orientale du royaume, tandis que Ndahiro ne contrôle plus que l’ouest.

Puis ils vont plus loin. Ils s’allient avec des forces extérieures. Ils attaquent le Rwanda. Et pendant onze ans, ils dominent le royaume.

Face à cela, Ndahiro comprend qu’il ne pourra pas vaincre. Il envoie son fils Ruganzu Ndoli en exil. Pour survivre. Pour attendre.

Des années plus tard, Ruganzu revient. Entre 1510 et 1543, il reconquiert le royaume. Il attaque Byinshi et ses alliés. Il les vainc. Byinshi est tué. Ses partisans sont traqués.

Ceux qui survivent n’ont plus qu’un choix : fuir. Ils partent vers la plaine de la Rusizi. Là-bas, ils trouvent les descendants de Rugabika. Ils s’installent, notamment à Kakamba. Ils se développent. Mais ils font un choix : ne pas se mélanger. Préserver leur identité. Ils pratiquent l’endogamie.

La plaine est chaude. Les troupeaux tombent malades. Alors ils montent. Vers les hauteurs de Tombwe. Puis ils se dispersent : Minembwe, Uvira, Fizi. Dans les centres de Remera, Rurambo, Tombwe, Swima, Uvira, Sange, Rurenge, Minembwe, Kamombo, Mujombo… et Mulenge.

C’est de ce dernier lieu que viendra leur nom : Banyamulenge.

Un nom qui n’est pas neutre. Il sera adopté plus tard, pour des raisons politiques — pour se démarquer du Rwanda, pour être reconnus, pour être acceptés en RDC.

D’autres départs, d’autres fuites

Mais ils ne sont pas seuls à venir. D’autres Rwandais arrivent, à d’autres moments, pour d’autres raisons. Ils fuient les guerres, les famines, les conflits politiques, les persécutions.

La famine de Rukungugu, vers 1750, pousse des populations à partir. Le coup d’État de Rucunshu en 1896 en chasse d’autres, notamment du clan Abega. Sous le règne de Kigeli IV Rwabugiri, certains éleveurs fuient les taxes sur le bétail et s’installent dans le Sud-Kivu.

Tous arrivent. Tous s’ajoutent. Mais tous gardent une distance. Une identité. Ils vivent ensemble, mais sans se fondre dans les autres communautés locales.

Quand les frontières décident à la place des peuples

Puis vient le moment où l’histoire bascule sans que les populations ne bougent.

La Conférence de Berlin (1884–1885), puis celle de Bruxelles en 1910, redessinent l’Afrique. Des lignes sont tracées. Des frontières apparaissent. Et avec elles, une réalité nouvelle.

Des Rwandais deviennent congolais. Non pas parce qu’ils ont migré. Mais parce que la carte a changé.

C’est dans ce contexte que les Banyamulenge prennent forme comme communauté distincte. Ils parlent une langue hybride — mélange de kinyarwanda, kirundi et kinyankole. Mais malgré cela, ils restent perçus comme étrangers. Toujours. Encore.

Et cette perception devient conflit.

Entre alliances et survie

À partir des années 1960, la situation se durcit. Les Banyamulenge sont pris dans les guerres du Congo. Ils s’arment. Ils se défendent. Notamment contre les rebelles Simba.

Ils s’allient d’abord avec Mobutu Sese Seko. Puis avec Laurent-Désiré Kabila. Puis changent encore. Les alliances bougent. Les intérêts aussi.

Dans les années 1970, une décision est prise : ils s’appelleront désormais Banyamulenge. Un nom pour dire qu’ils ne sont pas des « Rwandais » venus d’ailleurs, mais une réalité ancrée dans le Congo.

En 1981, Mobutu reconnaît leur citoyenneté. Mais cela ne suffit pas. Les tensions restent. Parce qu’ils peuvent voter, mais pas être élus.

Puis viennent d’autres guerres. Le FPR-Inkotanyi. La chute de Mobutu en 1997. Les conflits qui suivent.

Aujourd’hui, les Banyamulenge sont présents dans les institutions congolaises : armée, police, parlement. Ils occupent des positions importantes. Et pourtant, ils continuent d’être désignés comme étrangers.

Ce que l’histoire dit, et ce que la politique refuse

C’est là que se noue le drame.

Car leur histoire est claire : elle est faite de migrations anciennes, de conflits politiques rwandais, de décisions coloniales qui ont redessiné les frontières sans consulter ceux qui y vivaient.

Leur présence au Congo n’est pas récente. Elle est historique. Profonde. Complexe.

Les qualifier aujourd’hui d’étrangers, c’est refuser cette histoire. Et c’est, surtout, ouvrir la porte à des violences qui ne reposent pas sur la vérité, mais sur une construction politique.

Ce que révèle cette traversée de l’histoire, ce n’est pas une origine figée, mais un enchevêtrement de trajectoires, de ruptures et de continuités. Les Banyamulenge ne sont pas une anomalie dans l’histoire du Congo : ils en sont une expression. Une expression façonnée par des dynamiques anciennes, bien antérieures aux frontières actuelles, et par des décisions politiques qui ont redessiné des appartenances sans jamais effacer les enracinements.

Les réduire aujourd’hui à une identité étrangère, c’est faire violence à l’histoire elle-même. C’est transformer des réalités complexes en outils d’exclusion. C’est, surtout, ouvrir la voie à des violences que l’on prétend ensuite ne pas comprendre.

Mais au-delà du cas des Banyamulenge, leur histoire renvoie à une réalité plus large : celle de millions d’Africains dont les trajectoires ont été façonnées par les migrations, les alliances, les conflits, les déplacements et les recompositions territoriales. Le peuplement de l’Afrique ne s’est jamais fait dans l’immobilité. Il est le fruit de circulations permanentes, bien avant que des frontières tracées ailleurs ne viennent figer des identités qui, en réalité, ne l’ont jamais été.

Dire des Banyamulenge qu’ils sont étrangers, c’est ignorer cette histoire continentale. C’est nier que l’Afrique s’est construite dans le mouvement, et non dans l’enfermement.

Nommer les Banyamulenge pour ce qu’ils sont, des Congolais, n’est pas un acte militant. C’est un acte de vérité. Et dans un contexte où la mémoire est instrumentalisée, où l’histoire est fragmentée pour servir des agendas politiques, dire cette vérité devient une nécessité.

Alice Mutikeys.

Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

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