Rwanda : la République des mots qui divisent

Le 21 février 2026, plus de 500 jeunes Rwandais venus de différents pays d’Europe se sont réunis à Paris pour une rencontre consacrée à l’unité et à la résilience. L’initiative, issue des échanges du 19ᵉ Dialogue national tenu à Kigali en janvier, avait été organisée en partenariat avec Interpeace, organisation internationale engagée dans la construction d’une paix durable.

Présent à cette rencontre, le ministre de l’Unité nationale et de l’Engagement civique, désormais surnommé par certains critiques « ministre de la division nationale et de la haine », Jean Damascène Bizimana, y a prononcé un discours qui, au lieu de rassembler, a suscité de vives réactions.

Un discours perçu comme contradictoire

Au cours de son intervention, le ministre a affirmé que la jeunesse rwandaise vivant à l’étranger serait exposée à des « mensonges » diffusés par des auteurs du génocide, des négationnistes et leurs sympathisants via les réseaux sociaux. Il a ajouté que « certains d’entre eux sont leurs parents ou leurs proches ».

Ces propos ont été jugés problématiques par plusieurs observateurs. D’un côté, le ministre a rappelé que « la responsabilité est individuelle et non familiale » et a exhorté les jeunes à ne pas être « prisonniers de l’histoire ». De l’autre, il a déclaré que « certains enfants ont tété l’idéologie génocidaire au sein même de leur famille ».

Pour de nombreux critiques, cette juxtaposition crée une tension difficilement conciliable : comment affirmer le principe de responsabilité individuelle tout en suggérant une transmission quasi héréditaire de l’idéologie ? Beaucoup y ont vu un risque de stigmatisation plutôt qu’un message d’unité.

Au-delà de la polémique immédiate, une question plus profonde surgit : dans un pays marqué par un génocide dont les blessures traversent encore les générations, le langage politique peut-il se permettre l’ambiguïté ? Car parler d’idéologie « tétée au sein de la famille » revient à toucher à l’intime, à la filiation, à l’enfance — c’est-à-dire au cœur même de ce qui construit l’identité. Or, dans un contexte post-génocide, toute suggestion d’héritage moral ou idéologique collectif réactive inévitablement des mémoires douloureuses.

Même au Rwanda  : critiques médiatiques et rappel à la responsabilité

Le 22 février 2026, dans l’émission « BTN Morning Live », le journaliste judiciaire Jean Paul Nkundineza a exprimé son malaise face aux propos du ministre qualifiant Victoire Ingabire Umuhoza de « terroriste ».

Il a rappelé que, dans la procédure judiciaire en cours, les accusations retenues contre elle ne comportent pas cette qualification. Il a souligné qu’elle avait été condamnée en 2010 à 15 ans de prison, graciée en 2018 par le président Paul Kagame, puis de nouveau incarcérée en 2025.

Mais le journaliste est allé plus loin, multipliant les exemples pour illustrer ce qu’il considère comme une dérive du langage politique.

1994 : la mémoire des mots qui ont tué

Jean Paul Nkundineza a rappelé un souvenir personnel : en 1993, encore enfant, il avait entendu le discours de Kabaya prononcé par Léon Mugesera. Il se souvenait que son père avait été profondément choqué, tandis que lui, trop jeune, n’en percevait pas encore la gravité.

Il a insisté sur le fait que certaines paroles publiques poursuivent leur auteur toute sa vie — rappelant que Mugesera n’avait pas été arrêté par le FPR, mais sous le régime du président Habyarimana lui-même, preuve que les mots peuvent dépasser les clivages politiques du moment.

Il a également évoqué la rhétorique de déshumanisation précédant le génocide : le terme « inyenzi » (cafard), la représentation des Inkotanyi comme des êtres monstrueux « avec des queues », la stratégie consistant à banaliser l’élimination de l’autre en le dépouillant de son humanité.

Selon lui, qualifier aujourd’hui une personne de « terroriste » alors que la justice ne l’a pas établie peut produire des effets comparables : si des individus passaient à l’acte, ils pourraient se réclamer de cette parole officielle comme justification.

Cette mise en garde dépasse le cas individuel évoqué. Elle touche au principe fondamental de l’État de droit : dans une société qui se reconstruit, la parole institutionnelle doit protéger, non exposer ; apaiser, non désigner.

L’exemple des « neuf » de 2021 et la question de la procédure

Le journaliste a également rappelé l’affaire dite des « neuf » arrêtés en 2021, accusés d’avoir préparé une initiative appelée « Ingabire Day », comprenant notamment une lecture d’ouvrage sur le changement politique sans recours aux armes.

Il a souligné que Mme Ingabire n’avait pas été arrêtée en même temps qu’eux, mais ultérieurement, sur décision d’un juge ordonnant son association à leur dossier. Il a alors questionné la légalité de l’arrestation de Victoire Ingabire, estimant qu’un juge ne devrait pas ordonner directement une arrestation relevant du parquet.

La Cour suprême a effectivement examiné cette question procédurale. Pour Jean Paul Nkundineza, cela démontre que le dossier est juridiquement complexe et que l’usage du terme « terroriste » relève d’un jugement politique anticipé.

Une comparaison jugée troublante

Le journaliste a aussi évoqué le cas de Kazungu Denis, tueur en série reconnu coupable d’avoir tué plusieurs personnes et de les avoir enterrées dans sa maison. Pour lui, si le terme « terroriste » devait être employé, il correspondrait davantage à un profil criminel de ce type qu’à celui d’une opposante politique en attente de jugement.

Il a posé une question directe : comment une personne poursuivie pour des faits politiques peut-elle être qualifiée de terroriste avant que la justice ne tranche ?

Cette comparaison visait à illustrer ce qu’il considère comme une inflation verbale dangereuse : lorsque les mots perdent leur précision juridique, ils deviennent des instruments politiques.

Une contradiction relevée par les analystes

L’analyste Jonathan, intervenant dans la même émission, a soulevé une autre incohérence perçue : si l’on suggère qu’un jeune peut « téter l’idéologie génocidaire » dans sa famille, pourquoi ne pas appliquer ce raisonnement à toutes les situations ?

Il a notamment mentionné la présence à Paris de la ministre des Sports, Nelly Mukazayire, dont la mère a été condamnée pour génocide. Pourquoi, a-t-il interrogé, ne pas lui appliquer la même logique d’héritage idéologique ?

Son propos ne visait pas la ministre elle-même, mais la cohérence du raisonnement : soit la responsabilité est individuelle, soit elle ne l’est pas.

Cette interrogation renvoie à une dimension intergénérationnelle essentielle : comment bâtir une société réconciliée si les enfants restent prisonniers symboliques des actes de leurs parents ? L’après-génocide repose précisément sur le refus de la culpabilité collective.

L’article d’Igihe et la question du jugement anticipé

L’émission a également cité un article publié par Igihe, détaillant les accusations judiciaires visant Mme Ingabire : formation d’un groupe criminel, incitation aux troubles, diffusion de fausses informations, complot contre le gouvernement, entre autres.

La question centrale demeurait : l’énumération d’accusations suffit-elle, avant jugement définitif, à qualifier publiquement une personne de terroriste ?

Un avertissement plus large

Jonathan a insisté sur un point fondamental : les responsables politiques ne parlent jamais seulement à une salle. Ils parlent à la nation et au monde.

Il a rappelé un exemple du quotidien : pendant le génocide, un étudiant qui traitait ses camarades d’« inyenzi » s’est retrouvé plus tard à fuir lui-même, victime des mots qu’il avait banalisés. Les paroles peuvent précéder, accompagner ou justifier la violence.

Jean Paul Nkundineza a ajouté que l’amour de la patrie ne consiste pas à insulter. Il a évoqué les rappels à l’ordre adressés récemment à certains commentateurs publics pour des propos jugés excessifs, soulignant que répondre aux critiques ne signifie pas descendre dans l’invective.

Une question ouverte

Au-delà des clivages politiques, la controverse soulevée à Paris dépasse l’événement lui-même.

Peut-on construire une unité durable sans vigilance extrême dans le choix des mots ?
Peut-on parler de réconciliation tout en employant des qualificatifs susceptibles d’alimenter la peur ou la stigmatisation ?

Les intervenants de BTN ont conclu que l’unité nationale ne se décrète pas ; elle se construit dans un langage mesuré, respectueux et conscient de l’histoire. Car au Rwanda plus qu’ailleurs, les mots ne sont jamais neutres.

Pour une mémoire qui protège l’avenir

Dans une société marquée par l’extrême violence du passé, la responsabilité morale des dirigeants ne consiste pas seulement à rappeler l’histoire, mais à empêcher que les mécanismes symboliques qui l’ont rendue possible ne se reproduisent.

La mémoire du génocide ne devrait jamais être instrumentalisée pour délégitimer un adversaire politique. Elle devrait au contraire constituer un garde-fou contre toute tentation de désignation, d’essentialisation ou de condamnation avant jugement.

La jeunesse rwandaise mérite mieux que la suspicion héréditaire. Elle mérite un langage qui libère et non qui enferme ; qui rassemble et non qui divise ; qui soigne les mémoires au lieu de les raviver.

L’unité ne naît pas de la peur. Elle naît de la justice, de la cohérence et de la dignité.

Alice Mutikeys

Les-Mutikeys — D’ici et d’ailleurs. Et parfois de nulle part. Parce que la dignité n’a pas de frontière.

Laisser un commentaire