Rwanda : Dialogue national ou monologue collectif ?

Les 5 et 6 février 2026, le Rwanda a tenu la 20ᵉ édition de l’Umushyikirano, le « dialogue national » instauré en 2003 et inscrit dans la Constitution. Officiellement, il s’agit d’un moment d’échange direct entre dirigeants et citoyens. Dans la pratique, l’image renvoyée ressemble davantage à une conférence nationale parfaitement scénarisée qu’à un débat imprévisible.

Les visages mis en avant en donnent un premier aperçu. Sur scène ou au micro, on retrouve régulièrement des figures connues : la journaliste Scovia Mutesi, le chanteur Bruce Mélodie, l’humoriste Merci de Gen-Z Comedy, une footballeuse venue de Gakenke, un commerçant de Kibungo. La diversité semble au rendez-vous, artistes, sportifs, entrepreneurs et l’image est soignée. Les interventions sont polies, calibrées, rarement dissonantes. Le citoyen ordinaire apparaît, pose une question technique, remercie, puis disparaît. Le décor institutionnel, lui, reste immuable, une mise en scène bien réglée.

Et puis il y a les autres. Ceux dont on pourrait naïvement s’attendre à entendre la voix dans un « dialogue national ». Ils ne montent jamais sur scène, ne saisissent jamais le micro, ne figurent sur aucun programme. Non par oubli logistique, mais parce que certains sont en prison, d’autres ont été réduits au silence, d’autres encore ont disparu. Victoire Ingabire, figure politique majeure, incarcérée à plusieurs reprises. Boniface Twagirimana, opposant porté disparu. Le chanteur de gospel Kizito Mihigo assassiné le 17 février 2020 alors qu’il était en cellule de détention. Des journalistes et penseurs indépendants comme Cyuma Hassan ou le professeur Aimable Karasira actuellement en prison. Leur absence ne fait pas de bruit pendant l’Umushyikirano ; elle est devenue une habitude dont personne ne parle.

En marge du protocole et des statistiques, certains silences méritent d’être nommés. Celui du poète Innocent Bahati en fait partie. Disparu le 7 février 2021 à Nyanza, ce jeune enseignant en technologies de l’information à la Green Hills Academy s’était fait connaître par des poèmes sur la vie, l’amour et, parfois, sur ce qui n’allait pas dans son pays. Des textes comme Imana ya Sembwa, Urwandiko rwa Bene Gakara ou encore Mfungurira avaient trouvé un large public sur YouTube. Son ami et confrère poète Junior Rumaga alertait alors sur son absence inexpliquée, tandis que le Bureau d’enquête rwandais annonçait l’ouverture d’investigations. Depuis, son nom revient surtout dans les conversations chuchotées et les commémorations discrètes. Hors sujet, peut-être, dans un dialogue national officiel, mais précisément au cœur de la question de savoir qui peut encore prendre la parole et qui disparaît avec ses mots.

Ce silence individuel n’est pas isolé. Le contraste est saisissant : d’un côté, une pluralité d’images ; de l’autre, une pluralité d’opinions nettement plus restreinte. Le pluralisme s’affiche en vitrine, mais s’exprime rarement en profondeur. À mesure que les éditions se succèdent, l’Umushyikirano donne ainsi parfois le sentiment de valider des orientations déjà décidées plutôt que de les discuter réellement. Le dialogue existe — à condition de ne pas trop déranger son script.

Le déroulé lui-même suit une mécanique bien rodée. Discours minutés, chiffres parfaitement alignés, réponses préparées à l’avance : l’improvisation y est aussi rare qu’un micro ouvert sans filtrage préalable. L’échange donne l’impression d’un dialogue vertical, où l’on consulte sans réellement se contredire. Les questions techniques trouvent réponse ; les interrogations politiques plus frontales, elles, semblent se dissoudre avant même d’atteindre le pupitre. Le consensus y est moins le résultat d’un débat que la condition implicite pour pouvoir y participer.

Les promesses formulées à chaque édition constituent un autre point de friction. Amélioration des services publics, réduction de la pauvreté, création d’emplois, renforcement de la gouvernance locale : la liste des engagements est aussi fournie que constante d’une année à l’autre. Pourtant, les mécanismes indépendants permettant d’en mesurer l’application restent limités. Les bilans présentés sont globaux, souvent dépourvus d’indicateurs vérifiables. Les chiffres abondent, mais leur traçabilité demeure floue, ce qui alimente un scepticisme grandissant, notamment chez une jeunesse confrontée au chômage et en quête de résultats tangibles plutôt que de graphiques optimistes.

La médiatisation massive de l’événement renforce cette ambiguïté. Retransmis en direct, commenté, analysé, l’Umushyikirano devient un moment fort de communication politique nationale. La visibilité est indéniable ; l’écoute, plus discutable. Les formats privilégient les interventions descendantes, laissant peu de place à la contradiction spontanée. Le « dialogue » se rapproche alors d’un monologue collectif, poli, discipliné, presque cérémoniel, loin de l’idéal participatif auquel il se réfère historiquement, notamment dans l’esprit de concertation évoqué après les Accords d’Arusha de 1993.

À mesure que l’on s’éloigne des exemples concrets pour observer le tableau d’ensemble, une tension apparaît : celle entre l’image d’un espace de gouvernance participative et la perception d’un exercice institutionnel maîtrisé. L’Umushyikirano n’est pas dénué d’utilité, il offre une tribune, met certains sujets sur la table, crée un rituel d’échange national, mais sa crédibilité dépend de la diversité réelle des voix qu’il accepte d’entendre et de la capacité à transformer les engagements en résultats mesurables.

Plusieurs pistes d’évolution sont régulièrement évoquées : ouvrir davantage l’espace d’expression aux acteurs critiques, publier des rapports de suivi détaillés et indépendants, décentraliser le processus vers des dialogues locaux réellement autonomes, ou encore intégrer des formats participatifs moins filtrés. Autant de réformes qui transformeraient ce rendez-vous annuel d’un exercice de communication maîtrisée en un véritable outil de délibération publique.

À sa 20ᵉ édition, ce qui se présente comme un dialogue national porte de plus en plus les marques d’un pouvoir qui tolère mal la contradiction. Lorsqu’un État redoute la pluralité des voix, il ne dialogue plus : il administre le silence. Pourtant, aucune dictature, quelle que soit sa longévité ou son apparente stabilité, n’a jamais été immuable. Les mises en scène finissent par tomber, les discours par s’essouffler, et les peuples par réclamer autre chose qu’un rôle de figurant. Toute comédie politique connaît un jour son dernier rideau.

Alice Mutikeys

Laisser un commentaire