Rwanda : quand les chiffres se contredisent

NISR, NPSC et la fabrication officielle du mensonge sur l’emploi

Au Rwanda, les chiffres ne servent plus à informer, mais à gouverner. Ils ne décrivent plus la réalité : ils la maquillent, la compressent, la réinventent. Derrière les tableaux statistiques soigneusement présentés, se cache une politique assumée de falsification du réel, destinée à entretenir l’illusion d’un pays « en progrès », pendant que la majorité de la population s’enfonce dans le chômage, la précarité et le désespoir.

En novembre 2025, deux institutions publiques rwandaises ont offert une démonstration éclatante de cette dérive : l’Institut National de la Statistique du Rwanda (NISR) et la Commission Nationale de la Fonction Publique (NPSC). Leurs rapports, tous deux officiels, tous deux transmis au Parlement et validés sans réserve, décrivent pourtant deux Rwanda radicalement opposés.

Deux rapports, une seule question : de quel Rwanda parle-t-on ?

Selon le NISR, le Rwanda serait engagé sur une trajectoire vertueuse. Dans son rapport 2024/2025, l’institution affirme que le taux de chômage est passé de 22 % après la Covid-19 à 13,5 %, signe d’une reprise économique solide, inclusive et durable selon le NISR.

Mais au même moment, la NPSC publie des chiffres qui pulvérisent ce récit optimiste.

Dans son rapport rendu public le 13 novembre 2025, la Commission révèle que :

  • 1 111 040 personnes ont postulé à des emplois publics au cours de l’exercice 2024/2025 ;
  • 3 134 seulement ont effectivement été recrutées ;
  • soit un taux de recrutement de 0,28 %.

Cela signifie que l’écrasante majorité des candidats, plus de 99 %, n’a pas accédé à un emploi public. Il est vrai qu’une partie de ces demandeurs peut survivre grâce à des emplois précaires, informels ou temporaires. Mais ces chiffres révèlent malgré tout une réalité centrale : l’État rwandais, principal pourvoyeur d’emplois stables, n’absorbe quasiment plus la demande, laissant des centaines de milliers de diplômés et de travailleurs sans perspectives durables. Comment le chômage peut-il “baisser” alors qu’un tel gouffre sépare l’offre publique d’emploi de la demande réelle ?

Le détail des chiffres : quand la réalité fuit de toutes parts

Le rapport de la NPSC est précis, méthodique et, surtout, accablant.

Parmi les 1 111 040 candidats :

  • 437 624 ont été présélectionnés (39,4 %) ;
  • 106 360 ont passé des tests ;
  • 8 783 ont réussi les examens ;
  • mais seuls 3 134 ont été effectivement nommés.

Les autres se répartissent ainsi :

  • 5 223 placés sur liste d’attente,
  • 257 ayant refusé un poste (souvent pour des raisons géographiques ou salariales),
  • 130 explicitement écartés,
  • 39 admis mais jamais rappelés.

Ce système produit une masse de travailleurs diplômés suspendus dans un no man’s land administratif : ni employés, ni officiellement chômeurs selon certaines définitions statistiques, mais bien exclus du marché de l’emploi stable. Des invisibles que le NISR semble soigneusement diluer dans ses calculs.

Genre, discrimination et hypocrisie institutionnelle

Le rapport met également en lumière une autre réalité dérangeante :
le déséquilibre persistant entre hommes et femmes.

Les hommes représentent :

  • 65,4 % des candidats,
  • 70,6 % des admis,
  • 64,4 % des recrutés.

La NPSC invoque des raisons « culturelles » — femmes supposément attachées au foyer, moins enclines à travailler loin de chez elles — mais reconnaît aussi, à demi-mot, des discriminations systémiques, notamment envers les femmes enceintes. Un aveu rare.
 Mais un aveu sans suite : aucune réforme structurelle, aucune mesure corrective n’est annoncée.

Quand l’État viole le droit… et perd devant les tribunaux

Autre révélateur du dysfonctionnement généralisé : la multiplication des litiges entre l’État et ses propres agents.

  • 45 fonctionnaires ont saisi la justice pour abus et injustices ;
  • 9 procès ont été perdus par l’administration ;
  • plus de 30,6 millions de francs rwandais d’indemnités ont été ordonnés ;
  • 15,7 millions FRW d’arriérés de salaires n’ont été versés qu’après recours judiciaires ;
  • au total, l’État a dû payer 46,4 millions FRW pour des fautes reconnues.

La NPSC admet même que certaines institutions publiques ignorent volontairement ses recommandations, avant d’être condamnées par les tribunaux. L’arbitraire est devenu un mode de gouvernance.

Parlement silencieux, démocratie fictive

Ces deux rapports, contradictoires mais officiels, ont été présentés au Parlement. Ils ont été acceptés sans débat réel, sans enquête, sans remise en question. Pourquoi ?

  • Parce que les députés savent que toute voix dissidente peut coûter cher : non-renouvellement de mandat, pressions politiques, mise à l’écart.
  • Le Parlement rwandais n’est pas un contre-pouvoir. C’est une chambre d’enregistrement du récit officiel.

« Sans piston, pas d’emploi » : la parole aux victimes

Les réactions citoyennes à la publication du rapport NPSC sont sans équivoque : au Rwanda, le mérite ne suffit pas. Les témoignages évoquent :

  • la suppression des épreuves écrites, ouvrant la voie au népotisme ;
  • des postes « déjà attribués » avant les concours ;
  • une éducation déconnectée du marché du travail ;
  • des diplômes devenus inutiles sans relations.

Un ingénieur civil raconte avoir passé un concours à Gakenke, alors que les travaux routiers démarraient avant même la publication des résultats. Un autre parle d’une « comédie humiliante » et jure de ne plus jamais se présenter à un concours. La conclusion revient comme un refrain amer : « Mu Rwanda, akazi kagenewe bamwe » — « au Rwanda, l’emploi est réservé à certains ».

Chômage, détresse psychologique et suicides

Cette crise n’est pas seulement économique. Elle est humaine, sociale et sanitaire. L’absence de perspectives, l’humiliation répétée et le sentiment d’injustice nourrissent une détresse psychologique massive. Les suicides se multiplient, au point que certains lieux de Kigali sont tristement connus comme points de chute. Pendant ce temps, l’État détourne le regard. Aucune remise en question. Aucun mea culpa.

Le mensonge comme politique publique

Quand le NISR annonce 13,5 % de chômage, tandis que la NPSC révèle l’incapacité chronique de l’État à offrir des emplois stables à l’immense majorité des demandeurs, il ne s’agit pas d’une simple divergence méthodologique. Il s’agit d’une stratégie de mise en scène statistique. La réalité au Rwanda n’est pas celle qui est reflétée dans les rapports officiels. C’est celle des diplômés sans avenir, des travailleurs précarisés, des citoyens épuisés. La vraie question n’est donc pas de savoir “qui ment” entre le NISR et la NPSC, mais pourquoi le mensonge est devenu une politique d’État.

Alice Mutikeys

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