La fraude « Tekana », ou l’art de maintenir les paysans sous le joug

Le 16 janvier 2026, à Nyamagabe (sud du Rwanda), la colère des paysans a fini par éclater. Des citoyens venus de plusieurs secteurs, Kitabi, Musebeya, Buruhukiro, entre autres, se sont rendus au bureau du district pour réclamer, au minimum, le remboursement des primes versées pour une assurance qui, dans les faits, n’indemnise jamais.

Cette mobilisation marque un tournant : après des années de silence imposé, les victimes osent dénoncer publiquement la supercherie baptisée « Tekana », un mot qui signifie pourtant « sois serein».

Un pays « sur l’isonga », des paysans sacrifiés

Au Rwanda, le discours officiel martèle que le pays est « sur l’isonga », c’est-à-dire au sommet, à l’avant garde du développement africain. Mais dans les collines rurales, loin des vitrines soigneusement mises en scène de Kigali, une tout autre réalité s’impose : celle d’un État qui organise, encadre et protège des mécanismes de spoliation massive des paysans, tout en leur refusant toute voie de recours.

Le programme d’assurance agricole « Tekana », lancé en grande pompe par le ministère de l’Agriculture et de l’Élevage (MINAGRI), en est l’illustration la plus brutale.

Présentée comme une innovation destinée à protéger les petits agriculteurs et éleveurs contre les aléas climatiques, les maladies animales et les catastrophes naturelles, cette assurance s’est révélée être, pour des dizaines de milliers de familles, une escroquerie institutionnalisée, pilotée par l’État lui-même.

Une promesse séduisante, un piège bien rodé

Le 23 avril 2019, dans le district de Nyanza (province du Sud), les autorités lançaient officiellement le National Agriculture Insurance Scheme (NAIS).
Les agents du Rwanda Agriculture and Animal Resources Development Board (RAB) sillonnaient alors les campagnes avec un slogan rassurant : « Tekana urishingiwe muhinzi-mworozi – Sois serein, agriculteur-éleveur, tu es assuré ».

Le mécanisme semblait simple et attractif :

  • le paysan devait payer 60 % de la prime d’assurance ;
  • l’État s’engageait à compléter les 40 % restants ;
  • en cas de perte (mort d’un animal, destruction des cultures), l’indemnisation devait être triplée.

L’exemple le plus souvent cité était celui d’un éleveur assurant une vache pour 60 000 francs rwandais, censé recevoir jusqu’à 300 000 francs en cas de décès de l’animal. Le message était clair : sécurité, stabilité, accès au crédit bancaire, modernisation de l’agriculture. Mais très vite, les illusions se sont dissipées.

L’assurance qui n’assure jamais

Sur le terrain, les sinistres se sont multipliés… sans jamais donner lieu aux indemnisations promises.

Animaux morts, récoltes ravagées par les intempéries, maladies non prises en charge : aucun paysan ne voyait la couleur de son assurance. Pire encore, l’adhésion à « Tekana » s’est progressivement transformée en obligation déguisée. Dans de nombreuses régions, les agriculteurs ont été contraints de cultiver une seule culture imposée — maïs ou pommes de terre — tandis que les coûts des semences, des engrais et de l’assurance étaient automatiquement prélevés, indépendamment du résultat de la récolte.

Le résultat est sans appel :

  • des paysans endettés,
  • des récoltes inexistantes ou insuffisantes,
  • et un État sourd à toute réclamation.

Contrairement aux promesses initiales, l’assurance n’a jamais facilité l’accès au crédit. Les prêts agricoles continuent de représenter à peine 6 % des crédits bancaires, alors même que plus de 95 % de la population active dépend de l’agriculture.Loin de soutenir ce secteur vital, le régime l’a étranglé.

Quand la loi reconnaît l’escroquerie… sans jamais punir les coupables

L’article 174 de la loi n°86/2018 du 30 août 2018 définit pourtant clairement le délit d’escroquerie : « Quiconque se procure le bien d’autrui par tromperie, fausses promesses ou abus de qualité est passible de deux à trois ans de prison et d’une amende de 3 à 5 millions de francs rwandais. » À la lecture de ce texte, une question s’impose : qui est au-dessus de la loi au Rwanda ? Car tous les éléments constitutifs de l’escroquerie sont réunis :

  • promesses mensongères,
  • prélèvements forcés,
  • absence de contrepartie,
  • enrichissement de réseaux liés au pouvoir.

Mais dans un système où l’État est juge et partie, la réponse est connue d’avance : la loi s’arrête là où commence le FPR.

Des chiffres accablants, des victimes invisibles

Dès 2022, les premières réclamations chiffrées ont émergé. Dans les districts de Rwamagana, Nyagatare et Rubavu, des agriculteurs réclamaient plus de 82 millions de francs rwandais au titre des assurances jamais payées. Combien réclament ceux dont les montants se comptent en milliards ? Nul ne le sait. Le silence est imposé.

À Nyamagabe, la colère a fini par exploser. Le 16 janvier 2026, les citoyens se sont rendus au bureau du district pour exiger, au minimum, le remboursement des primes versées. La réponse des autorités fut immédiate : intimidations, menaces d’arrestation, dispersion par les forces de sécurité. L’administration locale a minimisé l’événement, affirmant que seuls 300 manifestants étaient présents, sur plus de 80 000 assurés — comme si le nombre de victimes annulait la légitimité de leur détresse.

Expropriés, déplacés, brisés

Sur le terrain, les conséquences humaines sont dramatiques. Des familles autrefois autonomes ont vendu leurs toits, quitté leurs terres, migré vers le Mayaga, le Bugesera ou Nyagatare, fuyant les dettes et les taxes agricoles imposées sur des récoltes inexistantes. D’autres attendent désespérément une visite présidentielle, convaincues, à tort, que Paul Kagame ignorerait ce qui se fait en son nom.
Cette croyance est l’un des piliers du système : faire croire que le sommet ne sait pas, alors que tout est centralisé, contrôlé et politiquement assumé.

Sur l’« isonga » (au sommet) ou sous le « musonga »  (sous le joug) ?

Le programme « Tekana » n’est pas un échec technique. C’est une stratégie politique : appauvrir, contrôler, rendre dépendant, tout en affichant un discours de modernité. Pendant que le régime parle de réussite, les paysans sont maintenus sur le musonga, au bord du gouffre. Leurs ressources alimentent les caisses d’un système qui protège ses cadres, enrichit ses réseaux et écrase toute contestation.

Le FPR ne pourra pas éternellement dissimuler cette réalité derrière des statistiques truquées et des slogans creux. La fraude « Tekana » est un crime social, économique et moral. Et comme toute injustice structurelle, elle laissera des traces profondes.

Alice Mutikeys

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