Le 21 janvier 2026, à Davos, en Suisse, en marge du Forum économique mondial (World Economic Forum), un projet baptisé Horizon1000 a été annoncé. Porté par la Fondation Gates et OpenAI, doté de 50 millions de dollars (plus de 72 milliards de francs rwandais), il vise à soutenir des initiatives africaines utilisant l’intelligence artificielle dans le secteur de la santé, avec un lancement prévu au Rwanda.
Présentée comme une opportunité de développement et de modernisation, cette annonce a pourtant ravivé une angoisse profonde au sein de la jeunesse rwandaise. Car dans un pays où plus de 65 % de la population a moins de 30 ans, et où une large partie de cette jeunesse vit dans une pauvreté extrême, chaque « projet pilote » venu de l’étranger réveille la crainte d’être, une fois encore, utilisé, instrumentalisé, sacrifié. Dans cet article nous allons évoquer la réalité de la jeunesse au Rwanda en particulier la situation des jeunes filles rwandaises.
Jeunes filles rwandaises : grandir dans la pauvreté, la violence et l’abandon
Parmi cette jeunesse laissée sans perspectives, les jeunes filles paient le prix le plus lourd. Leur quotidien est marqué par une accumulation de violences, économiques, sexuelles et institutionnelles, qui brisent des vies dès l’adolescence.
Dans un contexte de pauvreté extrême, de nombreuses adolescentes se retrouvent exposées aux violences sexuelles, aux grossesses précoces et à l’abandon scolaire. Une étude menée en 2023 par la Young Women Christian Association Rwanda dans les districts de Bugesera et de Kicukiro révèle que des filles encore scolarisées, majoritairement des adolescentes, subissent des violences allant jusqu’au viol et aux grossesses forcées. Plus de 70 % de celles qui tombent enceintes quittent définitivement l’école.

Les chiffres de la Commission nationale des droits de l’homme (rapport 2023–2024) confirment l’ampleur du drame : 68 % des adolescentes interrogées, âgées de moins de 18 ans, ont été enceintes à la suite d’un viol ou d’une agression sexuelle. Parmi les jeunes femmes de 18 à 19 ans, 7 % ont été victimes de viols, et 25 % des grossesses non désirées sont liées à des relations dites « consenties », dans un contexte de vulnérabilité extrême où le consentement est souvent vidé de son sens.
Ces grossesses mettent un terme brutal à toute perspective d’avenir. Parmi les jeunes filles concernées, 44 % fréquentaient l’école primaire, 29 % le secondaire ou l’université, 21 % avaient déjà abandonné l’école, et 6 % n’avaient jamais été scolarisées. Après la grossesse, 78 % ne reprendront jamais leurs études.
Cette violence structurelle s’inscrit dans un système où l’impunité demeure la règle. En 2024–2025, les données judiciaires font état de 6 124 poursuites pour viols sur mineures, un chiffre dérisoire comparé aux plus de 20 000 adolescentes qui tombent enceintes chaque année au Rwanda.
Les enquêtes démographiques et de santé (DHS) montrent une évolution inquiétante : de 4 % de grossesses adolescentes en 2005, le taux est passé à 8 % en 2025. Ces jeunes filles, privées d’éducation, de protection et de justice, constituent le visage le plus brutal de l’échec des politiques publiques.
C’est dans ce contexte que s’inscrit la situation plus large de la jeunesse rwandaise, à laquelle le pouvoir continue de répondre par des discours et des chiffres contestés.
Une jeunesse pauvre, réduite au silence
Depuis des années, la jeunesse rwandaise ne cesse d’alerter sur la précarité dans laquelle elle survit. Les autorités, de leur côté, multiplient les discours sur des programmes censés favoriser son autonomisation. Mais sur le terrain, ces promesses restent largement lettre morte.
Pire encore : lorsqu’un jeune ose publiquement affirmer qu’il est pauvre, il est souvent violemment attaqué. Des proches du pouvoir l’accusent aussitôt de vouloir dresser la population contre l’État, de saboter les politiques gouvernementales ou de ternir l’image du pays. Il est alors stigmatisé, insulté, parfois même menacé.
Ces dernières semaines, les réseaux sociaux rwandais ont été secoués par le cas d’une jeune femme qui a publié une vidéo affirmant simplement qu’elle est pauvre et que, plus largement, la jeunesse rwandaise vit dans la pauvreté. Elle appelait l’État à prendre cette réalité au sérieux.
Cette prise de parole a suscité de vives réactions. Certains internautes ont reconnu la véracité de ses propos. D’autres, en revanche, l’ont accusée de « salir l’image du pays » et estimé qu’elle n’aurait jamais dû s’exprimer publiquement. Au Rwanda, ce type d’accusation est devenu un réflexe : il est systématiquement utilisé lorsque quelqu’un dit tout haut une vérité que le pouvoir ne veut pas voir exposée.
Des médias proches du pouvoir, tels que Igihe.com, ainsi que plusieurs radios opérant au Rwanda, ont relayé l’affaire. Le ministre de la Jeunesse, Dr Utumatwishima Jean Nepo Abdallah, a lui aussi réagi, laissant entendre que la jeune femme exagérait et que l’État se souciait déjà suffisamment de la jeunesse.

Plus inquiétant encore, certaines figures publiques ont franchi un seuil supplémentaire. Un enseignant de l’Université du Rwanda, Ignatius R. Kabagambe, a publiquement comparé cette jeune femme aux opposants politiques au président Paul Kagame, qualifiés d’« ennemis de la nation ». Or, au Rwanda, cette rhétorique n’est jamais anodine : elle précède trop souvent des arrestations arbitraires, des détentions prolongées, voire des assassinats.
Tout semble avoir été mis en œuvre pour présenter cette jeune femme comme quelqu’un qui aurait « dépassé les limites », simplement pour avoir parlé de la pauvreté vécue par la jeunesse.
Une question demeure alors, lourde de sens : pourquoi, au Rwanda, dire que l’on est pauvre et demander à l’État de s’attaquer à la pauvreté des jeunes provoque-t-il une telle tempête ?
Pourtant, cette réalité de la pauvreté n’est pas totalement niée par les autorités elles-mêmes.
Des chiffres officiels qui ne convainquent plus
Le dernier rapport sur la situation de l’emploi au Rwanda (Labour Force Survey), publié par l’Institut national des statistiques du Rwanda (NISR), indique qu’au quatrième trimestre 2025, le taux de chômage des jeunes serait passé à 14,1 %, contre 18 % à la même période en 2024. Même si la fiabilité de ces chiffres est largement remise en question par la population – beaucoup y voient des statistiques manipulées à des fins politiques – leur évolution révèle surtout un décalage profond entre les discours officiels et le vécu quotidien. Car sur les collines, dans les quartiers populaires et les zones rurales, la situation ne cesse de se dégrader : les plaintes augmentent, et elles proviennent majoritairement de jeunes sans emploi, sans revenus et sans avenir. Les données publiées sur les cinq dernières années illustrent cette instabilité :
- 2020 : 20,3 % de chômage des jeunes
- 2021 : 23,8 %
- 2022 : 24,3 %
- 2023 : 16,8 %
- 2024 : 18,0 %
- 2025 : 14,1 % (chiffre officiel)
Ces variations brutales renforcent le sentiment que les chiffres servent davantage à rassurer les bailleurs internationaux qu’à décrire une réalité sociale. Des promesses d’emplois sans traces visibles Dans leurs discours, les responsables politiques répètent inlassablement que le gouvernement s’est engagé à créer 250 000 emplois par an pour soutenir la jeunesse. Mais sur le terrain, personne ne sait où se trouvent ces emplois. Ceux qui seraient censés les créer, les jeunes eux-mêmes, manquent de capitaux et d’accès aux financements. Quant à ceux qui disposent des moyens économiques, ils sont souvent proches du Front patriotique rwandais (FPR), et utilisent ces ressources pour enrichir des cercles restreints. Les autres, laissés pour compte, n’ont d’autre choix que de survivre dans l’informel ou de s’enfoncer dans la misère. Pendant ce temps, le pouvoir continue d’affirmer que le pays progresse, tout en demandant à la jeunesse d’y croire.
Blâmer les victimes
Dans cette logique, le ministre de la Jeunesse et du Développement des arts, Dr Utumatwishima Jean Nepo Abdallah, a récemment déclaré que certaines opportunités existent, mais que les jeunes ne sauraient pas les saisir. Il les a appelés à « se remettre en question » et à mieux se préparer, insinuant que le chômage serait avant tout le résultat de leur manque d’efforts. Ces propos ont suscité une vive indignation sur les réseaux sociaux. Beaucoup y ont vu une reprise du discours méprisant de son prédécesseur, Édouard Bamporiki, accusant régulièrement les jeunes de paresse, sans jamais préciser où se trouvent concrètement les emplois évoqués.

Des investissements qui ne profitent pas à la jeunesse
La jeunesse rwandaise réclame avant tout un accès au capital et à l’investissement public. Or, l’État semble privilégier des projets profitant essentiellement aux entreprises proches du pouvoir.
Un exemple récent illustre cette dérive : plus de 53 milliards de francs rwandais ont été prélevés sur la Caisse de sécurité sociale (RSSB) pour être investis dans une usine de production de matériaux de construction à Ruliba. L’annonce a été faite le 20 janvier 2026 par le directeur général de la RSSB, Regis Rugemanshuro, devant les députés, qui l’ont applaudi sans même demander combien d’emplois cette usine créerait réellement.
Pour justifier ces choix, M. Rugemanshuro a affirmé que, dans les dix prochaines années, tous les Rwandais devraient épargner pour leur retraite à travers le programme « Ejo Heza ». Mais pour de nombreux citoyens, ce dispositif apparaît comme un mécanisme supplémentaire de ponction financière, dont l’utilité sociale reste floue, d’autant plus que des cotisations passées n’ont jamais été clairement tracées.
Une colère qui couve
Pauvreté, violences sexuelles, détentions arbitraires, disparitions, assassinats ciblés, spoliation des familles : ces réalités composent le quotidien d’une jeunesse abandonnée. Face à cela, le pouvoir persiste à maquiller la situation à l’aide de chiffres contestés, destinés à séduire les partenaires internationaux.
Mais au Rwanda, ces statistiques ne trompent plus personne. Elles s’inscrivent dans une stratégie plus large du FPR visant à maintenir la population, et particulièrement la jeunesse, dans une dépendance économique et une peur permanente.
Cette peur, mêlée à une colère sourde, ressemble à un volcan prêt à entrer en éruption. Car tôt ou tard, cette jeunesse se lèvera pour réclamer ses droits. L’histoire l’a montré : ce que les aînés n’ont pas pu accomplir, les plus jeunes finiront par l’imposer.
Alice Mutikeys et Patrick Rugaba